‹ Œuvres diversesChapitre 190 sur 221 · POÈME · texte numérisé non relu

POÈME

Non loin des champs poudreux de l'âpre Thébaide, Vastes et tristes champs couverts d'un sable aride, Qui du coûlre jamais ne furent déchirés, Et jamais de moissons ne se virent parés, Deux fameux pénitents, après maintes années Dans rhorreur du désert saintement terminées, Après avoir Satan mille fois combattu, Et par de longs travaux signalé leur vertu, Osèrent adresser au ciel celte prière, Tant l'homme s'éblouit de sa propre lumière : « Ton service, Seigneur, est notre unique emploi, Tu sais qu'avec frayeur nous marchons devant toi, Et que, pour t'obéir, avec ce corps rebelle Dès nos plus tendres ans nous vivons en querelle ; Nous avons déclaré la guerre à ses plaisirs, Nous avons mis un frein à ses bouillants désirs : Presque à chaque moment il éprouve un supplice, Nous le tenons caché sous un piquant cilice,

Nous l'exposons au froid, aux ardeurs du soleil, Et nous lui dérobons jusques à son sommeil. Apprends-nous si quelqu'un de la race mortelle A te servir, Seigneur, égale notre zèle, Et par qui maintenant le prix de sainteté Nous peut avec justice être encor disputé. »

Ainsi dirent les saints; leur prière est portée Au trône du Très-Haut, et n'est point rejetée : En son cœur toutefois il plaignit les humains D'avoir tant de foiblesse, et des pensers si vains. Pour punir cet orgueil, leTout-Puissant commande A l'un des messagers de la céleste bande De traverser soudain les vides cliamps de l'air, D'apparoltre aux vieillards, et de leur révéler Que deux bergers, voisins de leur grotte sauvage, Unis par les liens d'un sacré mariage, Et d'un feu chaste et pur également épris. Peuvent de la vertu leur disputer le prix. Sitôt qu'il a parlé, d'une course subite Dans le milieu des airs l'ange se précipite : Le vent se joue eu l'or de ses cheveux épars, Un cercle lumineux le ceint de toutes parts ; Il perce à longs rayons l'épaisseur du nuage, Les humides vapeurs s'ouvrent à son passage. Le messager ailé ne prend aucun repos : Déjà des vastes mers il voit blanchir les flots ;

Il découvre déjà la lliébaique plaine,

El de ses longs déserts l'infrucUieuse arène ;

Il aperçoit des saints le tranquille séjour,

Et s'élance dessus, de même que l'autour

Qui plane dans les airs, puis d'une aile tendue

Sur un timide oiseau fond du sein de la nue.

Le céleste courrier entre au manoir obscur,

Et d'un jour inconnu fait resplendir le mur.

Les vieillards, éblouis de sa vive lumière.

Tombent sur les genoux et baisent la poussière ;

Le cœurleurbatau sein d'un mouvement plus prompt ,

Et la moite sueur leur distille du front.

L'ange de l'Éternel accomplit son message,

Des saints épouvantés rassure le courage,

Leur apprend des bergers la demeure et le nom,

Leur enjoint d'imiter Mélite et Philémon.

Il ajoute : « A l'orgueil le Seigneur est contraire.

Et sans humilité Ton ne sauroit lui plaire ;

L'homme présume trop d'un peu de saintelé.

Les angesdevant Dieu manquent de pureté. »

A ces mots l'ange sort de l'obscur ermitage

Et va rendre au Seigneur compte de son message ;

D'une aile impatiente il fend l'azur des cieux ;

Il se perd dans la nue, et disparoit aux yeux.

Des vieillards cependant l'épouvante se passe.

Et leur raison troublée enfin reprend sa place ;

Ils bénissent le ciel qui les a retirés

Des pièges que Satan leuravoit préparés.

Depuis trente moissons le couple solilaire

Vivoit loin, séparé du profane vulgaire,

Fuyoit même l'abord des humains vicieux,

Et n'avoit ici-bas de commerce qu'aux cieux.

Ils parlent toutefois, ils traversent la plaine;

Des arides sablons ils s'échappent à peine :

Ils marchent au hasard, et d'un pas incertain ;

Le désert n'est tracé d'aucun vestige humain.

Les ombres sur les champs commençoient à s'étendre ,

Et le jour sous les eaux étoit prêt à descendre,

Quand les saints voyageurs découvrent le hameau,

A leurs yeux étonnés objet presque nouveau :

A peine leur mémoire avoil gardé l'image ■

Des nuirs d'une cité, des halliers d'un village.

L'épouse du berger recluse eu sa maison,

La quenouille au côté, filoit une toison :

De sa main diligente à terminer sa lâche

Le mobile fuseau n'obtient aucun relâche.

Sitôt que la bergère aperçoit les vieillards,

Une modeste joie éclate en ses regards;

Elle quitte soudain le fuseau, la quenouille,

Et devant les deux saints humblement s'agenouille.

« Servante du Seigneur, bergère, levez-vous,

S'écrièrent les saints ; vous pliez les genoux

Devant deux inconnus, vieux esclaves du vice :

Ces respects vous sont dus avec plus de justice. »

La bergère obéit, et d'im visage ouvert

Soiis son toit de roseau leur offre le couvert.

Ce n'est i>asen ce lieu que la peinture impose.

Où sur un lit d'argent la vanité repose,

Où d'un pas orgueilleux on foule avec mépris

Du somptueux Persan les superbes tapis :

La seule propreté règne dans la cabane;

On n'y co^noit ni l'or, ni le luxe profane;

Le thym, le serpolet, suspendus au lambris,

D'un parfum naturel embaument les pourpris.

Cependant le berger ramenoit de la plaine

Le timide escadron de ses bêtes à laine;

Ses chiens veillent autour, sévères à ranger

Les folâtres agneaux sous les lois du berger,

El leur piquante dent, utilement barbare,

Se fait souvent sentir au mouton qui s'égare.

Après que le pasteur eut ceint d'une cloison

Tout son peuple couvert d'une molle toison.

Il entre en sa cabane, il voit les solitaires;

Leurs fronts où la verlu grave ses caractères

Impriment le respect et font connoitre assez

La constante rigueur de leurs travaux passés ;

Leurs barbes, que le fer n'a jamais dépouillées,

Nuit et jour tant de fois de leurs larmes mouillées,

Descendoient à longspoils de leurs mentons chenus ;

Sons des vieux vêtements leurs corps paroissoient nus:

Objet saint, mais affreux, une peau desséchée

Sur des os et des nerfs semblolt être attachée.

C'est ainsi, criminel, dans le vice endormi,

Qu'il faut punir ton corps, ton plus grand ennemi.

Les vieillards fatigués monlrent, parleur foiblesse, Qu'ils succombent tous deux à la faim qui les presse. L'officieux pasteur, pour apprêt du festin, Alloit d'un tendre agneau terminer le destin;- Il n'avoit point encor tondu l'herbe nouvelle, Et gourmand il suçoit une double mamelle : Mais les saints, ennemis de ces cruels repas, S'opposent au berger et retiennent son bras. Leur faim n'entretient pas celte mortelle guerre Qui de tant d'animaux a dépeuplé la terre; Quand un jeune obstiné débilite leurs sens, Un arbre leur fournil des repas innocents. Le berger, pour complaire à leur austère envie, Les régale de mets qui n'ont point eu dévie, Et de l'intempérance évite les appâts ; La palme et le figuier font les frais du repas. Lorsque d'un mets léger la faim fut apaisée Et qu'on eut réparé la nature épuisée, L'un des saints parleainsi: «Ne croyez pas, bergers, Que le désir de voir des climats étrangers Nous ail fait traverser ces brûlantes arènes. Nous sommes citoyens de ces stériles plaines ; Austères pénitents depuis trente moissons, Nous baignons de nos pleurs ces arides sablons, Noas voyoiis aux rameaux pendre aolre pàlure. Et notre ardente soif s'éteint dans l'onde pure; Nous dormons sur la roche, elle nouveau soleil Jamais ne nous surprend dans les bras du sommeil

DE MAICROIX. 211

Après avoir vieilli dans la haine du vice,

Si longîemps des vertus pratiqué l'exercice,

TJn mérite léger nous a rendus si vains,

Que d'oser dédaigner le reste des humains :

Dans cet aveuglement notre âme est éclairée;

Un ange est descendu delà voûte azurée,

Il nous a commandé de venir en ce lieu :

« Vous y verrez, dit-il, deux serviteurs de Dieu;

» Soyez imitateurs de ce couple fidèle,

» Et prenez sagement leur vertu pour modèle. »

L'habitant du désert se tait après ces mots.

Le berger étonné : « Croirai-je à ces propos?

Quoi, dit-il, des bergers pourraient croire sans crime

Qu'ils méritent du ciel ou l'amour ou l'estime !

Illustres pénitents, cette bergère et moi

Nous avons sous l'hymen engagé notre foi,

Nos deux cœurs sont unis d'une amitié sincère;

Nous vivons cependant ainsi que sœur et frère.

Je possède un troupeau, qui seul fait tout mon bien.

De nos jours fortunés c'est l'unique soutien.

J'auroistort d'envier un plus ample héritage.

Quand on a ce qu'il faut, que faut-il davantage?

Même avec l'indigent je sais le partager,

J'ai soin de le nourrir, je reçois l'étranger.

Avant que le soleil commence sa carrière.

Avant que le sommeil nous ferme la paupière,

Nous prions le Seigneur, le Diou de l'univers,

De ne se point lasser d'être bon aux pervers.

D'oublier nos défauts, et pour punir le vice

De ne point écouter la voix de sa justice.

Car, hélas ! qui pourroit échapper de ses mains,

S'il îraitoit sans pitié les fautes des humains? »

Par ce pieux discours le berger fit connoitre

Que les plus saints sont ceux qui ne pensent pas l'èlre,

Qu'on peut aller au ciel par des sentiers divers,

Et par les lieux hautes comme par les déserts:

Que la vertu parfois se plaît parmi la presse,

Et desantres profonds n'est point toujours hôtesse.

Mais la nuit, épanchant ses humides pavots, Invitoit doucement les mortels au repos : Des lits les saints vieillards ignorant la mollesse Sur la terre étendus soulagent leur foiblesse; Leurs yeux appesanti*, et vaiucus du sommeil, Attendent pour s'ouvrir le retour du soleil. Mais dès que le matin eut chassé les étoiles Et forcé la nuit sombre à retirer ses voiles, Les dévots pèlerins d'un cœur religieux Présentent leur hommage au monarque des -neux, De ses soins paternels lui rendent d'humbles grâces, l,t dans l'affreux désert retournent sur leurs traces.

DE MALXUOIX. 215

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