DE TOVT CE QVI S'EST FASSE
POVR LA PVBLICATION DE LA PAIÏ.
Mille six cents soixante.
LA gaerre après auoir régné plusieurs années , et exercé sa tsfrannie sur les deux plus beUes et plus florissantes Monarchies de rSurope, Fa enfin cédé à la Paix; et ce monstre après ▼ne usurpation de 25. ans , a esté contraint de &ire place à cette Fille du Ciel^ pour ne laisser rien à désirer à la France et à l'Espagne, dans vne alliance qu'elles contractent si solennellement, et dont la cause est si juste, qu'on attend vne suitte continuelle de tranquillité et des siècles entiers de douceur et de liberté.
En effet, peut-on moins espérer qu'vne pareille destinée; et ne doit-on pas attendre toute sorte de fiiueurs d'vn Mariage, qui joint ensemble les deux plus Illustres Personnes du Monde, etd'vne Paix, qui restablit les anciens priuileges , et qui va faire triompher les plaisirs et les délices.
Déjà dans vne partie de la France l'on a expérimenté cette venté ; mais nous pouuons dire que la ViUe de Grenoble a donné les plus belles marques du bon-heur de cette Paix ; puis que ses premières réjouissances ont esté solenmsées après cette agréable nouuelle auêc tout l'appareil possible , et la magnificence la plus auguste du monde.
Ce fut le 12. Février 1660. que le Parlement reçeut les Ordres de sa Majesté dans vne Lettre de Cachet , par vn Courrier arriué d' Aix en Prouence y où elle estoit alors ; et ce fut ce mesme jour que la Chambre des Comptes , et les Consuls recourent vne semblable faueur.
Le Parlement, qui ne s*est jamais écarté des véritables sentimens de fidélité et d'obéissance , s'assembla le lendemain , et auec toute la soumission possible^ ouuritle Paquet qui s*adressoit à luy , et leût auec vne joye inexplicable, que le grand Ouurage de la Paix estoit acheué^ par les soins de la Reyne Mère du Roy, et par les trauaux de son Eminence, qui auoit conduit vn si heureux dessein a sa perfection.
Celle des Consuls estoit du mesme jour, et dans la mesme substance, et après cette agréable nouuelle, ils firent assembler tous ceux de la Maison de Ville , pour délibérer auec quelle ma niere ils pourroient s'acquitter d'vn ordre si auguste, et d'vne solennité si nécessaire.
Toute la Ville s'intéressa dans vn si agréable mandement; le Parlement fut le premier à enmonstrer des effets , les Chapitres Religieux suiuirent auec empressement, et la Maison de Ville , ensemble l'Abbaïe de Bon-Gouuert , conclurent laFeste auec vn applaudissement gênerai , et vne action du tout héroïque.
Mais afin de décrire auec vn ordre tout ce qui s'est passé dans cette réjouissance publique, il faut commancer par Tordre que donna le Parlement.
Le Lundy suiuant 16* du mesme mois de Février , il siégea le matin en robbes rouges ; et quoy que l'on voye assez souuent Messieurs dans vne semblable parure, neantmoins l'on ne peut les voir ce jour là sans éblouïssement, tant il sembloit qu'il y auoit quelque chose de plus qu'humain, à publier vn Ouurage tout Diuin , et qu'il y eût plus de Majesté à proclamer notre Monarque victorieux du cœur d' vne grande Princesse, qu'il n'en paroissoit autre-fois à annoncer ses triomphes et ses victoires.
Et pour donner vn plus grand caractère d'amour et de tendresse au Peuple, pour vn si bon Prince ; Monsieur le Procureur General fit vn discours fort éloquent, et fit voir par vne tresdelicate expression , TobUgation que nous luy auions , de nous auoir donné vne Paix si nécessaire, sans laquelle nous succombions sous les faix d'vne guerre, qui ruinoit nos biens, nos
corps , et nos fomilles , d'auoir sacrifié vne partie de ses victoires au soulagement de ses sujets, et d'auoir mesme soumis sa liberté à vne Princesse pour establir la nostre, et pour nous donner le repos; et la conclusion de cette harangue fut, à ce que la Paix fut publiée, et la Déclaration enregistrée.
Apres midy sonné, la publication de la Paix se fit de la plus galante manière du monde. Trois Trompettes marchoient douant dix Huissiers en robbe et en bonnet, et après eux venoit Monsieur le premier Secrétaire, Greffier Ciuil, précédé du premier Huissier; les vns et les autres estoient à cbeual, et ces deux derniers estoient en robbe rouge. A tous les Carrefours les Trompettes parleurs chamades faisoient assembler le peuple; et ensuite Monsieur le Premier Secrétaire et Greffier Ciuil, auec vne juste distinction , et vn ton de voix agréable lisoit dans les Carrefours des rues les Patantes de sa Ms^esté pour la publication de la Paix; après laquelle lecture le Peuple et les assistans fémoignoient vne joye extraordinaire par des cris et des acclamations de Viue le Ray.
Jamais possible on n'a veu vne si belle manière d'annoncer , mais il ne falloit pas moins pour vne nouuelle si agréable que quelque chose de surprenant et d'extraordinaire, et pour la reconnoissance d'vne action si célèbre, il y eut eu de l'injustice de n'y apporter vn ordre qui ne fût pas commun.
Dans cet estât que je viens de dire, marchoient ceux qui publioient la Paix, et comme la milice delà Bourgeoisie estoit sur pied, et qu'elle s'assembloit dans chaque quailier, toutes les fois que ces Herauds en rencontroient des Compagnies , ils estoient asseurez d'vne salue de mousqueterie, qui ne faisoit pas peu d'honneur à leur Ofiice, et qui u'apportoit pas peu d'ornement à la fonction de leur Charge.
Apres que ces Officiers eurent &it retentir par tout, l'aymable nom de Paix, ils s*en retournèrent au Palais, où Messieurs les attendaient pour aller ouïr chanter le Te Deum à l'Eglise Cathédrale de Nostre Dame. Ce fut sur les 4. heures du soir que tout le Parlement dans l'ordre ancien marcha en robbe rouge, précédé par trois Trompettes, qui sonnoient le plus mélodieusement du monde.
D entra dans l'Eglise suiuy de Messieurs de la Chambre des Comptes, de Monsieur leVibailly, et de Monsieur le luge, auec
tous les Officiers du Bailliage de Gresiuaudan. Tous lesdits corps escortez par le grand Preuost et ses Archers.
Mais comme il y a vue place releuée de six degrez, qui domie vn beau jour à la face de cette Eglise, et qu'il ûdoit nécessairement passer par là y Monsieur le Major de la Ville y auoit enuoyé vne Compagnie de Mousquetaires, qui la bordoient toute , et au milieu desquels passèrent ces illustres Corps.
Aussi-tost qu'ils eurent pris leurs rangs et leurs places dans le Chœur de l'Eglise , selon la prééminence de leurs Charges, le Te Deum fût chanté en musique; mais ce fut auec des accens si passionnez, et des tons si énergiques, que les sens en estoient tous suspendus, et l'imagination toute préoccupée.
D'ailleurs , toutes les cloches de cette Eglise se firent entendre par Tn carrillon doux et animant, et ceux qui ne pouuoient pas entrer dans l'Eglise pour entendre la voix des hommes, estoient rauis d'entendre celle des métaux.
La bénédiction du S. Sacrement fut donnée en suite, et l'on vid dans vne juste adoration , vne si grande multitude de monde , que non seulement l'Eglise, mais encore la place et les rues voisines en estoient toutes remplies. L'on continua cette deuotion toute la semaine, que le S. Sacrement fut exposé. Et Messieiurs de la Religion Prétendue reformée rendirent leurs actions de grâces à leur mode.
Le Te Deum chanté, et la Bénédiction donnée, la Cour de Parlement, et celle des Comptes , auec les autres Officiers nommiez, sortirent dans le mesme ordre qu'elles y estoient entrées, et eUes ne fbrent pas au bout de la place, que ceux qui estoient en armes firent vne descharge précipitée, dont le bruit fût si grand , que tous les assistans en furent surpris.
n n'en falloit pas moins pour fournir au tintamarre qu'auoit fidt leur décharge; mais si leur nombre estoit grand, leur farauoure ne l'estoit pas moins, et ils estoient tellement animez par la présence de deux fireres quilescommandoient, qu'ils eussent souhaitté encore vne journée de guerre, pour faire voir combien le cœur leur estoit enflé , et combien ils auoient de courage sous les estendards de leur Capitaine et de leur Lieutenant.
LNm et l'autre estoient aussi fiers dans vne occasion de paix, qu'ils Tauoient esté dans toutes celles de la guerre , et leurs yeux respiroient quelque chose de si Martial, qu'on eut dit qu'ils
alloient dans im combat de sang et de carnage , plùtost qu'à vne rencontre paisible et amoureuse.
Pendant que ces choses se passoient dans la place de Nostre Dame, on se preparoient dans celle de Saint André, au milieu de laquelle on Yoyoit vn grand bûcher quarré, remply de quantité de pièces d'artifice : D estoit planté dans l'attente d'vn feu , qui est toi\jours la marque la plus essentielle d'vne joye publique.
D estoit gardé par deux rangs de Mousquetaires en huit Compagnies y qui setenoient en rond aux extremilez de la place , et qui laissoient vn grand espace entre le bûcher et eux, pour donner moyen aux spectateurs de s'auancer, et de joindre leurs voix articulées par vn, Yiue le Ray, au bruit de leurs mousquets.
Les Capitaines estoient tous à la teste de leur Compagnie , et l'on remarqua qu'il s'en trouua de si vieux, qu'à moins que d'estre soustenus d'vne force inspirée par la joye et parla satisfaction, il eut esté impossible qu'ils eussent pu durer si longtemps sur pied, et qu'ils eussent pu souetenir la pesanteur d'vne picque.
Mais comme la volupté respand les esprits doucement , et qu'elle les fait couler sur les parties du corps comme vne douce rosée , on pouuoit dire de la force de ces anciens Capitaines , qu'elle estoit plûtostchez eux comme vn chatouillement, que comme vn fardeau.
En effet, ils ne paroissoient vieux que par leurs cheueux , leurs mains llEdsoient les mesmes fonctions que celles de la jeunesse , et soit dans la marche , ou dans la foction , ils ne se seruoient pas du bénéfice de l'aage pour s'exempter du trauail , au contraire , ils estoient les premiers à agir , et manioient leur picque aussi fortement et aussi dextrement que les soldats peunoient faire leurs mousquets.
l'en diray bien-tost vn effet particulier en la personne du premier Capitaine; mais pour suiure l'ordre que je me suis prescrit, je oontinueray ma narration , par ce qui se passa ensuite du Te Deum chanté à Nostre Dame (ou assista aussi les Consuls en robbe, suiuydu Corps de Ville.) Et comme j'ay laissé Messieurs du Parlement à la sortie de l'Eglise , je les suiuray jusques au Palais, ou se joignit à eux Messieurs de la Chambre de l'Edict, et accompagnèrent Monsieur le premier
Président^ qui alla mettre le feu au bûcher préparé , auec vue torche blanche , après auoir fait trois tours y précédé par les Secrétaires et les Huissiers , et suiuy de quelques-vns de Messieurs.
Le feu commançoit à s'emparer du haut du bûcher et de l'artifice , lors que plus de quinze cens hommes firent vne décharge horrible tous à la fois , et la firent si à propos , qu'on eut dit j que ce n'estoit qu'vn coup, et qu'ils estoienttous de concert.
n est vray qu'on doit cesser de s'en étonner , lors qu'on sçaura que Monsieur le Major de la Ville auoit tout le jour fait obsenier la discipline , et auoit exactement donné les ordres , dont il s'acquitte , auec vne seuerité et vn discernement le plus juste que l'Art Militaire puisse exiger.
n est vray qu'il a vieilly dans vn si héroïque mestier , et quand il ne tiouueroit pas des hommes propres pour vn si bel exercice , il les prépare comme il veut y et les rend susceptibles de toutes les impressions nécessaires pour vn commandement doucement absolu, et par vne conduite admirablement raisonnable.
Apres la décharge des mousquetaires celle des Canons de l'Arsenac se fit entendre ; l'on a raison de les appeller des foudres de guerre , et jamais ie ne l'ay si bien connu , qu'après les auoir oûy cette dernière fois; les maisons voisines en tremblèrent, depuis le fondement jusques au faiste; les vitres les plus éloignées en furent cassées; nos rochers voisins firent retentir ce bruit encore vne heure après , et les Echos se le portèrent sans doute les vns aux autres par reflexion jusques au bout des Alpes.
Nostre Bastille et vn fort , qu'on appelle la Tour de Rabot (l'vn le monument authentique de l'humeur guerrière de feu Monsieur le Gonnestable de Lesdiguieres, et l'autre celuy de l'amour d'vn particulier pour la seurté de ses Concitoyens) se firent aussi connoistre par le bruit d'vne décharge, et enfin dans les places publiques , dans l'Arsenac , la Bastille et la Tour de Rabot , l'on entendit vne confusion de coups de Canons et de mousquets si souuent réitérée, que durant vne bonne heure Ton n'eut pas entendu gronder le tonnerre des Météores , si c'eût esté si bien sa saison, comme c'estoit la première de la Paix.
Le feu ne rencontrant plus de matière qui peut l'entretenir, cessa petit à petit son ardeur et sa clarté , et comme il estoit nuit , les ombres succédèrent à sa lumière.
Ce ne fut pourtant pas pour long-temps, et comme si c'eust
esté vn crime , (pie de sou£frir de robscurité dans vu lieu de plaisirs et de .délices , des feux furent allumez dans tous les coins des rues y où Ton renouuelloit les cris de Viue le Roy y dont la place de S. André auoit déjà retenty pendant que la Feste s'y solennisoit.
Yne heure après que le grand feu du Parlement fut allumé , Messieurs les Chanoines de l'Eglise Nostre Dame allumèrent le leur, la Croix passoit douant eux , et Monsieur le Doyen ( vn des plus dignes Ecclésiastiques de la Ville,) après auoir fait trois tours, y mit le feu , qui fut suiuy de celuy de plusieurs mousquetaires qui s'y rencontrèrent.
Cependant le Ciel tout parsemé d'Etoiles, faisoit voir aux yeux des mortels qu'il eût esté nuit , si plusieurs feux n'eussent monstre le contraire, et cette diuersité de brillans qui pâroit la voûte azurée , nous eut sans doute fait comprendre que ces brillans ne paroissent jamais, que quand le jour s'écarte de nostre hémisphère , si nous n'eussions osté les yeux de sur leur clarté , pour les jetter sur celle d'vne prodigieuse quantité de chandelles allumées, dont toutes les fenestres estoient garnies.
La Ville sembloit estre toute en feu , et cette lueur si extraordinaire nous eût sans doute donné de la crainte, si nostre éton* nement n'eust cessé par le plaisir qu'on prenoit à aller par les rués, dans lesquelles tous les habitans passoient leurs veillées, et par lesquelles plusieurs instrumens se faisoient oûir, auec tant de puissance sur nos sens, que nous estions comme hors de nous mesmes , tant il est vray que les sens sont les portes, par lesquelles Tame fait des sorties hors d'elle-mesme , et par où considérant les choses extérieures , elle les ayme et les désire.
Mais comme il est des climats où le Soleil a plus de chaleur que dans d'autres, et par conséquent, plus de lueur, on ne voyoit pas aussi, que dans tous les endroits de la Ville, il y eut vue égalé clarté , le logis de Monsieur le premier Président estoit tout entouré del'antemes de plusieurs couleurs, son perron en estoit tout gamy , et tant de lumières jointes ensemble , s'estendoient siauant dans vue plaine qui est à costé, et presque toute découuerte, qu'on n'auoit point delà peine à discerner les objets qui s'y rencontroient.
Vn grand feu estoit aussi allumé au douant du logis , et son maistrefaisoit voir par vne belle despence, qu'il n'appartient
qu'à des Gouuerneurs de Prouince à estre somptueux , et à des premiers Présidents à eleuer de véritables trophées à la tranquilité publique.
Aussi estoit-ii juste que quelques habitans Fen vinsent remercier ; ce fut le premier Capitaine de la milice, qui auoit paru le jour, qui se trouua propre à vn si généreux procédé, et comme il auoit fait ce qu'vn véritable Capitaine doit fidre, de n'abandonner non plus ses Soldats dans le repos que dans l'action, il auoit soupe auec eux, et se trouua à leur Teste sur les neuf heures du soir , qu'il les mena auec trois Trompettes et quatre Tambours, faire vne circonualation du feu allumé deuant son logis, et fit faire deux descharges les plus agréables et les plus promptes qu'on pourroit souhaiter , agréables par le mélange du son des Trompettes et des Tambours, et promptes par vn accord mutuel de tous les coups.
Us voulurent rendre ce juste deuoir à ce grand homme, par vn motif de leurreconnoissance, et de leur inclination ; après ils se retirèrent, et leur Capitaine qui est in&tigable en tout ce qu'il entreprend, les mena encore par ordre dans toutes les rues delaVUle.
Les autres Compagnies s'estoient aussi mises en campagne, et celle du second quartier, estoit rangée audeuant de l'Euesché, où par les soins d'vn Galant-homme, il y auoit vne piramide dressée, laquelle estoit fabriquée de menu bois, auec tant de beauté et de politesse, qu'on croyoit plûtost voir vn berceau de jasmin qu'vn bûcher. Elle estoit enuironnée de petites lanternes, et sommée d'vne fleur de lys, et quoy qu'il y eut quelques fusées et quelques pétards, pourtant c'estoit auec tant de délicatesse, qu'on ne pouuoit les apperceuoir , quoy qu'on vit le jour a trauers la Pyramide, qui estoit &ite en triangle.
Mais nous ne demeurâmes pas long-temps sans le connoistre véritablement, car le feu y ayant esté mis au moment, qu'vnc des lanternes se consommoit , vn pétard faisoit retentir la nouuelle de sa mort, et vne fusée par vn agréable siflement annonçoit la perte d'vne chandelle ; à ces pétards et à ces fusées, se joignit le bruit de la mousquelerie, et puis la Compagnie se retira.
La construction de ce feu auoit esté tout a fait spirituelle, et celuy qui l'auoit entrepris, auoit monstre par cette légère espreuue de ce qu'il sçait fiedre , que si le temps le lay eut permis ,
il eut sans doute eleué encor quelque chose de plus beau au nom de Monsieur TEuesque, pour lequel cette légère ébauche auoit esté faite.
En continuant de se promener on continûoit aussi à admirer y et sans s^arrester à examiner combien il y auoit de chandelles a chaque maison, on estoit contraint de jetter les yeux sur les Maisons Religieuses; les Capucins auoient leur Clocher tout en feu; les lesuites anoient la face de leur Collège embelio et esclairée de deux chandelles à chaque fenestre ; mais ce qui fsdsoit voir qu'ils prenoient beaucoup de part à la joye, commune , et que leur cœur estoH tout embrasé du feu continuel de Tamour de la Patrie , ils le signifioient par vn feu suspendu , dans une cassolette qui brûloit sans s'esteindre, et sans qu'on apperçeut la matière dont il s'entretenoit.
L'exemple estoit trop beau, pour ne le suiure pas, et les maisons voisines estoient trop illustres , pour ne joindre pas plusieurs chandelles allumées à celles de ces bons Religieux , Os le firent sans doute ; et comme la rué Neuve et celle de Bonne , qui sont auprès y sont les plus belles de Grenoble y il estoit juste qu'il y eut aussi vn ornement extraordinaire y qui s'accommodât aux logis magnifiques qui les composent.
Monsieur le Procureur Greneral n'auoit pas laissé vne fenestre dans son logis , où il n'y eût deux chandelles, et quoy que sa maison soit des plus spatieuses de la Ville , neantmoins l'abondance des lumières donnoit vn nouueau jour au quartier, et faisoit connoistre, que quoy qu'il fût éloigné, il n'en estoit pas moins fameux.
En e£fet, quoy de plus glorieux, que d'auoir dans son enclos vn des hommes du monde le plus sçauant , par la bouche duquel le Roy parle , et qui occuppe si glorieusement vne des plus belles Charges de nos Parlemens.
Quoy encore de plus glorieux, que de posséder le premier Consul de la Ville, dont l'élection a acheué les souhaits du peuple, dont la prudence n'est pas moins belle que la famille, et qui se fait aymer à mesme temps qu'il se fait connoistre.
Quoy encore de plus glorieux, que de fiûre parade d'vne Eglise, sous le tiltre de la Propagation de laFoy, où tous les jours l'heresie est étouffée par les soins des plus belles Ames de la Ville.
i4 PUBLICATION DE LA PAIX
Enfin me voicy au dernier effort de la description que j'entre* prens , c^est à la place Claueizon ou j'arreste ma course ; pour dire que celuy qui en est le maistre, Ta véritablement rendue fameuse par vne prodigalité sans exemple , il a commencé à foire goutter aux panures , que dores-en-auant ils doiuent cesser de Testre par le Ministère de la paix; il a foit voir que ce qu'il possedoitestoit la possession de tout le monde en commun, qu'il auoît le cœur de la magnificense , et que sa maison estoit le séjour de la libéralité.
Le jour , le vin n'auoit point esté espargné aux passans , la nuit il estoit encore permis d'en profiter; et enfin, il a ouuert ses tonneaux au peuple , auec autant de satisfoction , que ces années dernières , il en a eu à ouurir plusieurs de ses maisons , et mesme les abbattre, pour embelir plûtost la Ville que son logis.
Sur la minuit, les diuertissemens de toute la Ville cessèrent par vn feu qui fut fait en cette place, ou pour mieux' dire , par plusieurs feux , qui furent allumez, distans les vns des autres de quatre ou cinq pieds. La foule du monde y estoit grande , et l'on donna vn applaudissement , et vne approbation générale à celuy , qui finissoit si agréablement vne si belle journée.
LA joye ne fut pas moindre le Dimanche suiuant22<» Février, et si la Cour de Parlement auoit sacrifié vne journée do trauail au témoignage de sa satisfaction, les Consuls delà Ville, ou pour mieux dire, toute la Ville ensemble, rendit vn jour de feste aussi charmant, et le passa auec autant de délices qu'autresfois dans la ville d'Hypate , les partisans du Dieu Bis solennisoient les jours quiluy estoient dédiez.
Qu'on ne vente plus ces anciennes Orgies ou Baccannales » et ces danses des Salions, qui faisoient tout le beau temps des premiers Romains; qu'on ne parle plus de ces jeux qui ont rendu si célèbres les Villes où ils se celebroient, les Cirques et les Amphithéâtres n'ont jamais rien produit de si pompueux ny de si magnifique , que ce qui parût dans cette journée ; non seulement l'Europe, mais aussi toutes les autres parties du Monde, fournirent dequoy l'embelir, et l'on vit dans Grenoble par vn heureux assemblage, ce que différentes contrées ont seules l'aduantage de voir naistre : L'Asie nous donna un Chameau ,
TAfrique vn de ses Mores y et rAmerique deux de ses sauuages.
Ces parures extraordinaires n'inspirèrent pas peu de la joye à tous les habitans ; et ils virent auec un menieilleux contentement qu'ils pouuoient publier vne Paix si désirée^ auec des aduantages qui n'estoient pas départis aux autres Prouinces et aux autres Villes.
Mais s'ils furent glorieux d'vn ornement emprunté , ils ne le furent pas moins de celuy qui se rencontra chez eux; et quoy que ces marques estrangeres parussent auec vn nouveau brillant , parmy celles qui leur estoient familières ; on peut dire pourtant , qu'elles ne diminuèrent rien de la beauté des autres , et que toutes contribuèrent aduantageusement à mettre sur pied la plus belle Caualcade, et le plus illustre triomphe qu'on ait veu ily-a long-temps.
Messievrs nos Consuls , qu'vn beau zèle animoit, furent les premiers à donner les ordres, et firent connoistre par leur empressement , et par l'interest qu'ils prenoient de la joye publique , que ce n'est pas seulement parmy les Romains qu'on rencontre des Publicolas , puisque dans Grenoble il se trouue des Consuls qui n'ont pas moins d'attachement à ce qui regarde le public, que celuy qui sous le trebuchement de l'Empire de Tarquin, fit abbattre des édifices somptueux, pour ne vouloir rien posséder qui peut donner de la jalousie à ses Concitoyens.
Et si ceux dont je parle , n'ont pas abbattu leurs propres maisons , pour s'accommoder à la volonté du peuple, ils ne se sont pas trouué dans la mesme conjoncture ; et n'ont pas pu faire connoistre par vne si belle épreuue, qu'ils n'ont pas moins d'ardeur pour les interests de leur Ville , que ces anciens Consuls, dont la mémoire fait encore l'admiration de tout le monde.
Mais il est temps de cesser vne si juste comparaison , pour venir à la plus belle et la plus charmante préparation que puisse souffrir vn feu d'artifice.
Ce fut aux soins de ces vigillans Consuls que nous la deûmes , et ce fut parleur commandement qu'elle parût, auec vne forme tout à fait admirable.
Dans la place de S. André , et au mesme endroit où Messieurs du Parlement auoient fait construire leur feu , parût vne espèce de Cabinet flanqué de quatre Tours, couuertesen pointes, dans lesquelles on voyoità trauers de petits balustres, de pétards;
des fusées y des serpentaux, et d'autres boétes à feu dans vti égal mélange; dans le milieu il y auoit vn échafeau soustenu par quatre pilliers de Gharpanterie^ tous ouuragez et embelis de plusieurs couleurs ; sur le haut de tout le pauillon il y auoit vn beau dôme; et enfin c'estoitvne figure composée auec vne grâce et vn artifice assez particulier.
Cette machine telle que je vous représente, deuoit seruir au feu de joye de toute la ville , et ce fut sur les sept heures du soir qu'il y fut mis y comme je diray bien-tost.
Hais il est juste y qu'auparauant je fausse la description de la plus leste Caualcade qui ait jamais paru.
Toutes les jeunes gens de la Ville furent à dieual , par l'ordre du Grand Âbbé de Bon-Gouuert, de bon matin; et comme leur rendez-vous estoit dans vne Isle hors de la porte de France, ce fut dans ce mesme lieu qu'ils se mirent en ordre y et qu'ils entrèrent dans la Ville de la manière suiuante.