MISSION DE CHABLAIS
Ad undecimum respondit :
Je dis que c'est une chose publique et notoire, que notre Bienheureux Prélat fut envoyé en Chablais pour la conversion de ces peuples-là qui étaient tombés en hérésie , il y avait environ septante ans. Quand mon dit seigneur Pévêque de Granier lui en fit le commandement, il demeura un peu en silence, puis il lui répondit cette même parole que j'ai déjà dite quand il lui commanda la première fois de prêcher : En votre parole je jetterai les rets [Jllets] . A ce propos , il me semble qu'il m'a dit qu'étant appuyé en Dieu seul et en l'obéissance, il s'en alla travailler en cette ville de Thonon, en laquelle du commencement il n'y avait que six ou sept catholiques. En la dite ville de Thonon, où il fit sa principale résidence, ce Bienheureux prêchait et instruisait aussi soigneusement ce petit auditoire, comme s'il eût été bien peuplé, et Dieu lui en donna une particulière consolation; car un jour de saint Etienne, prêchant l'invocation des Saints, un de ces sept catholiques, qui était fort ébranlé pour le doute qu'il avait de la prière des Saints, fut totalement confirmé en la foi de cet article et en la croyance de la religion catholique, apostolique et romaine, ce qu'il dit à ce saint Prélat, sur quoi il se confirma de ne laisser jamais la prédication pour avoir peu d'auditoire.
Il fut trois ans entiers en cet exercice, avec un grand péril de sa vie, comme l'on peut facilement juger de l'humeur des hérétiques, qui, voyant qu'on leur portait une autre doctrine que la leur, étaient souvent émus de soulèvement, à ce que m'a dit une
personne très-digne de foi et témoin oculaire. Le même personnage m'a dit qu'un jour le père Esprit, capucin , passant à Thonon, alla ouïr le prêche des hérétiques, au partir duquel il argua fortement le ministre, notre Bienheureux Père étant présent; plusieurs prirent des pierres pour les lapider. Feue madame de Vallon qui était là, et des plus séditieuses, assura du depuis que ce qui fit cesser l'émotion fut la présence de ce Bienheureux , lequel ayant été envisagé, adoucit par son aimable aspect la furie des hérétiques; et, certes, il avait un visage si plein de douceur et si pacifique, qu'il était tout propre à cela; et, quelque temps après, cette même dame de Vallon fut convertie, mais si efficacement, qu'elle se rendit même fille spirituelle de ce Bienheureux, lequel la conduisit à une si grande perfection, qu'elle vécut et mourut peu d'années après fort saintement.
Il ne se peut dire les hasards, fatigues et travaux que notre Bienheureux supporta en ces trois ans qu'il travailla continuellement à la conversion de ce peuple, à ses propres dépens, à l'ordinaire seul, et quelquefois, mais rarement, assisté du dit révérend sieur Louis de Sales, son cousin, lequel il défrayait aussi; et quand quelquefois le Bienheureux allait voir monsieur son père, il laissait le dit révérend sieur Louis de Sales, son cousin, en sa place, et fournissait pour son entretien.
Le nombre des catholiques crut merveilleusement; ce qui fit résoudre notre Bienheureux d'aller trouver Son Altesse de Savoie, à Turin, pour avoir son assistance, tant pour reprendre la possession des églises de Thonon, que pour avoir de nouveaux ouvriers et moyens de les entretenir, car il ne pouvait plus suffire; ce qu'il obtint. De sorte qu'en peu de temps, ce pays-là fut converti à la sainte foi catholique, apostolique et romaine, jusqu'au nombre de plusieurs milliers. J'ai appris tout ceci du dit sieur de Sales , et de Roland , témoins oculaires ;
et ce Bienheureux m'en a dit aussi une partie. Et ceci est vrai, notoire et public.