SUR LE PREMIER CHAPITRE DE LA RÈGLE
Avant toutes choses, mes très-chères Sœurs, que Dieu soit aimé, et puis le prochain, car ces commandements nous ont été principalement donnés.
Vous voyez, mes Sœurs, qu'en cette règle saint Augustin nous propose premièrement le grand commandement de Dieu , et nous dit qu'avant toutes choses, Dieu soit aimé, puis le prochain. Il faut donc que ce commandement soit le fondement et la base de notre perfection ; car en l'observance d'icelui gît tout le comble de la perfection chrétienne et religieuse.
Il ne faudrait pas que nous pensassions que, pour avoir quitté le monde et embrassé la suite des conseils éuangéliques, nous ne dussions plus penser à l'observance des commandements; car, si bien nous sommes hors des dangers , par la miséricorde de Dieu, de l'offenser, en quelque commandement, néanmoins, c'est toujours la première et la plus grande obligation que l'observance des commandements divins et ceux de la sainte Eglise. Et voici le premier, qui nous est mis au beau commencement de notre règle , pour nous montrer que c'est le chemin de toute la perfection, et que si nous observons bien ce commandement,
tout le reste nous sera fort facile; car, en iceîui, dit Notre-Seigneur, gît la loi, les prophètes et la perfection des vrais chrétiens : aimer Dieu de tout son cœur, de toutes ses forces, de tout son entendement , de toute sa pensée et de toute son âme, et puis son prochain comme soi-même. Certes, mes chères Sœurs, il me semble, et Dieu veuille que je me trompe, que nous ne pensons pas assez à la pesanteur de ce commandement; n'appliquons-nous jamais nos cœurs, nos pensées, nos forces ni nos entendements , ni nos âmes qu'à aimer Dieu? Certes, oui, et je vois que quelquefois notre fragilité est si grande, que nous préférons nos petites inclinations , nos petites volontés , de petites chimères, à la pureté de l'amour de Dieu et de la raison. En second lieu, ne faisons-nous jamais à notre prochain que ce que nous désirerions qui nous fût fait? Sommes-nous aussi bien aises de son bien comme du nôtre? Couvrons-nous bien ses fautes? Sommes-nous bien condescendantes à tout ce qu'il veut? Ressentons-nous ses douleurs? Sommes-nous bien soigneuses de le consoler, servir et soulager? Oh que nennyî nous voulons, pour l'ordinaire, être préférées à lui, et, pourtant, mes chères Sœurs, voyez à quoi ce commandement nous oblige? c'est pourquoi, je vous prie, du fond de mon cœur, que vous y fassiez une soigneuse et sérieuse attention. Vous savez que nos prochains plus proches, ce sont nos chères Sœurs, avec lesquelles nous conversons; c'est aussi à cette cordiale union et amour réciproque les unes pour les autres, à quoi je vous exhorte, afin que vous méritiez de recevoir les bénédictions que Dieu a accoutumé de répandre sur les communautés unies unanimement en son amour.
EXHORTATION II
(Faite vers 1630.) SUR LE SECOND CHAPITRE DE LA RÈGLE.
Que vous observiez ce pourquoi vous êtes assemblées et congregées, qui est que vous habitiez unanimement en la maison et que vous n'ayez qui! une âme et un cœur en Dieu.
Voici une règle grandement importante , que vous observiez ce pourquoi vous êtes assemblées et congrégées. Pourquoi sommesnous ici toutes assemblées dans ces cloîtres, mes chères Sœurs, sinon pour nous unira Dieu par l'entière, ponctuelle et exacte observance de nos règles, constitutions et tout ce qui concerne notre petit Institut?
Nous sommes encore assemblées afin de prier Dieu pour les peuples ; et j'ai pensé que je devais dire à mes Sœurs la grande misère où se trouve cette pauvre ville, ayant grandement peur que nous ne soyons pas assez soigneuses de prier et invoquer Dieu pour cela, en quoi, certes, nous serons fort responsables devant Dieu ; car, mes chères Sœurs , nous ne souffrons rien ; nous avons tout ce qu'il nous faut ; rien ne nous manque du nécessaire; nous ne voyons pas la misère où le pauvre peuple est réduit; je vous le dis, afin que je ne sois pas responsable, devant Dieu, de ne pas vous l'avoir fait savoir. Le pauvre peuple donc est réduit en cette extrémité, que l'on craint que la populace ne se jette en désespoir si Dieu ne l'assiste : les trois fléaux de la divine justice sont sur lui ; la peste, la guerre et la famine le frappe. La maison de Monseigneur de Genève ! est en un péril évident, et c'est une chose étrange de ce que ce bon Seigneur fait pour son peuple : il le sert et distribue son bien avec une joie et allégresse si grande, que j'en demeure tout étonnée.
1 Jean-François de Sales, frère et successeur de notre saint Fondateur.
Or, mes chères Sœurs, c'est l'une des choses pour laquelle nous sommes assemblées, que de prier pour le public, et je vous conjure de le faire soigneusement, car la charité vous y oblige. Suppliez Notre-Seigneur d'apaiser son ire de dessus son peuple, de retirer sa fureur de dessus ses enfants; criez-lui merci pour tous; invoquez sa miséricorde; conjurez son Cœur amoureux de nous exaucer. Vous savez que David ayant choisi le fléau de la peste, il vit, en moins de rien, soixante-dix mille hommes mourir; il eut recours à Dieu d'un esprit humilié; il fut exaucé et Dieu retira son ire. Nous faisons des pénitences, jeûnes, disciplines, prières et oraisons, il est vrai, et je suis bien aise de vous y voir affectionnées ; mais cela ne servira de guère, si nous n'y appliquons nos cœurs et nos affections; possible que si nous étions soigneuses et ferventes à supplier la divine Majesté, qu'elle nous exaucerait. Je désire que nous le fassions sérieusement, et, en particulier, pour Monseigneur et toute sa maison; car, si elle était infectée, les pauvres en pâtiraient extrêmement *.
EXHORTATION III