A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN
VIVE f JESUS!
Ma très-chère fille , votre bonté vous fait désirer ce que ma confiance vous dira tout confidemment et simplement, comme il plaira à Noire-Seigneur me le donner : premièrement, ma chère fille, tenez toujours votre chère âme en paix et en joie, par le moyen de la fidélité à l'oraison, au saint recueillement, et de l'observance; ayez un grand amour aux filles et les supportez avec une extrême douceur, sans toutefois leur souffrir aucun relâchement, mais reprenez-les toujours et les portez à leur devoir avec cet esprit de douceur et cordialité , leur témoignant que c'est par le désir de leur bien; et gardez bien de laisser échapper jamais des paroles piquantes de reproches, et enfin que vos paroles soient toujours fort religieuses et assaisonnées de discrétion et dévotion; ne faites pas de fréquentes ni rudes répréhensions pour de légers manquements, surtout quand ils sont de chose temporelle, comme rompre, casser, et semblables lourdises , tant qu'il se pourra.
Ne vous laissez pas préoccuper par vos sentiments, et encore moins dominer, tant pour le bien de votre âme et de votre santé que pour l'édification de nos Sœurs; surtout ayez soin de bien cultiver leur intérieur et de les fort porter à l'oraison, au recueillement, et à la mortification de leurs passions et inclinations , et qu'elles pratiquent fidèlement ce que le directoire
1 Ces conseils furent donnés à la Mère Marie-Aimée de Rabutin au moment de son élection à Thonon. (Archives du premier monastère de la Visitation d'Annecy.)
enseigne : défaire tout pour Dieu et recevoir de sa sainte main tout ce qui leur arrive, car la grande pratique de la Visitation c'est de dépendre de la divine Providence et de se conformer en tout à la sainte volonté de Dieu ; ne dispensez guère les filles des communautés et ne les laissez attacher aux choses extérieures, ne les laissant surcharger, ni ne les surchargeant de trop de besogne ou de travail.
Que le principal soin soit de plaire à Dieu et de bien observer les règles. Assistez aux communautés tant que vous pourrez, et quand vous vous trouverez mal , ne permettez pas aux filles de les perdre [les exercices] autour de vous, sinon celle qui sera requise à votre service et soulagement.
Ayez un grand soin des malades : ce soin est important, comme aussi que vous preniez franchement vos nécessités, vous laissant gouverner pour cela à ma sœur Marie-Augustine, à qui nous commettons le soin de votre chère personne, sans permettre les amusements et empressements des filles. Ayez l'œil sur toute la maison , mais laissez une sainte liberté aux officières d'agir en leur charge selon la règle.
Faites que les affaires et les livres des comptes s'écrivent et se fassent exactement selon les règlements. Je vous dis pêlemêle tout ce qui me vient en pensée, par la très-grande affection de votre bien pour la gloire de Dieu.
J'ai su qu'autrefois Ton a été libre là-dedans à donner à manger aux gens de dehors; il faut être fort retenue à cela, et ne permettre aux filles de dire les nouvelles du monde et de famille aux récréations, qu'il leur faut laisser faire gaiement. Il ne faut point faire de répréhension que dans la nécessité , comme dit notre sainte règle , laquelle nous enseigne parfaitement tout ce qui est nécessaire pour la bonne conduite de la supérieure au bonheur de sa maison.
Donnez une entière confiance aux filles de vous ouvrir leur cœur, et quelque chose qu'elles vous puissent dire , ne témoi-
gnez jamais de l'étonnement , mais confortez-les toujours et les renvoyez consolées, encouragées au bien. Si elles vous disent quelques mauvaises pensées qui leur viennent contre vous, témoignez-leur de la gratitude , de la confiance qu'elles vous témoignent en cela, et leur dites qu'elles ne s'en mettent pas en peine, mais qu'elles les méprisent et ne s'y amusent pas.
Voilà, ma très-chère fille, ce que votre bon cœur tire du mien qui vous chérit avec la plus cordiale et sincère affection, et avec une entière confiance ; allez joyeuse et courageuse où Dieu vous appelle; je supplie sa Bonté vous tenir en sa divine protection, et vous combler de son très-pur amour.
Je suis , et de cœur, votre chère et bien-aimée sœur.
Ma très-chère fille, je vous recommande de tout mon cœur votre très-chère compagne; que votre cœur lui soit toujours bon et confiant , afin qu'elle vive en consolation.
Votre très-humble et indigne sœur et servante en Notre- Seigneur.
Sœur Jeanne -Françoise Frémyot, De la Visitation Sainte-Marie.
DIEU SOIT BENI
CONSEILS DE LA SAINTE