ET LA RESTITUTION DE M. CHIPIEZ
Messieurs ,
L'édifice dont vous venez d'examiner avec curiosité la superbe reproduction (pi. i) se dresse, intact encore en plusieurs de ses parties, près de Karnak, un des villages qui marquent l'emplacement de la Thèbes d'Egypte. Il fut construit, quatorze siècles environ avant notre ère, par l'aïeul et le père du grand Sésostris et continué par lui, en hommage à Amon- Râ, le dieu des rois thébains. Avec sa haute travée centrale, avec ses collatéraux en contre-bas, l'œuvre de M. Chipiez a pu donner à quelques-uns d'entre vous l'idée d'une cathédrale étrange, gigantesque, abri du peuple de Pharaon en prières. Tout autre est la destination de cet hypostyle. Ce n'est point là le temple d'Amon, mais seulement une salle d'apparat du temple, dont je vais tout d'abord vous faire comprendre la place dans le plan : quelques explications préalables sont nécessaires.
1. Conférence faite au Congrès des Architectes Français de 1891, devant la restitution en grand modèle de la Salle hypostyle de Karnak, ezécatée par M. Chipiez pour le Metropolitan Muséum of Art de New- York; publiée dans le journal VArchitecturey 4' année, 1891.
Le temple égyptien n'était pas un lieu populaire, comparable à une église chrétienne, à une mosquée. Il différait du temple grec, et môme de ces sanctuaires consacrés aux divinités alexandrines, Isis et Sérapis, que vous avez visités en Italie, rendez-vous cosmopolites où les membres d'une secte célébraient des rites empruntés, avec plus ou moins d'exactitude, à la religion égyptienne. Le temple de Karnak était la demeure terrestre d'Amon-Râ, demeure accessible seulement à des privilégiés. Le dieu y résidait réellement sous ses formes principales. Nécessairement, le plan de son habitation était conçu d'après les idées que les Thébains du temps se faisaient de la nature divine.
Ces idées sont assez complexes. La religion égyptienne avait déjà tant vécu il y a un peu plus de trois mille ans ! Si nombreuses, avant l'hégémonie des grands prêtres d'Amon, furent les écoles sacerdotales qui successivement ont recueilli, collectionné ces luxuriantes moissons d'observations naturelles, de mythes et de pratiques venues à maturité, d'âge en âge, le long des rives du Nil, avec la préoccupation intense de n'en rien laisser perdre et de les classer à tout prix, par les rapprochements les plus subtils, par de simples jeux d'esprit, dans les cadres étroits de leurs synthèses ! Pliant sous la charge, elles ont évolué jusqu'à une conception grandiose, philosophique de la divinité, mais sans parvenir à la dégager du naturalisme, et même, il faut bien le dire, du fétichisme primitif, en même temps qu'elles développaient, de siècle en siècle, le culte le plus luxueux et le plus absorbant que race ait mis en œuvre. Le nom qui, pour les Thébains, (iomine cette mythologie alluvionnaire, cette théodicée empirique, Amon-Rà, ne peut, en fait, être revendiqué par les partisans d'aucune doctrine philosophique des Grecs
LA grandp: salle hypostyle de karnak 41
ou des modernes. Si, en écoutant les hymnes inspirés à sa gloire, des maîtres en égyptologie ont été tentés de confondre avec le dieu des monothéistes TÉtre qu'il désigne, Être suprême, unique, dont les autres dieux ne sont que les membres, dont la forme essentielle n'est pas connue, le maître des temps, créateur et conservateur de toutes choses, on est contraint, en pénétrant dans ses temples, de constater que cet Être est enchaîné à la matière en telle sorte que le côté matériel paraît capter l'attention et motiver exclusivement les services des adorateurs.
L'Ame divine, en eflEet, ne peut être privée d'un support tangible. Elle s'incarne, s'incorpore à son gré, mais, il semble, nécessairement; elle se détaille pour animer mille enveloppes ou s'y reposer. Sur notre terre, son incarnation la plus noble est le Pharaon régnant, le sang divin; mais elle aime aussi à revêtir la forme d'animaux préférés, d'un taureau, d'un bélier, reconnaissables à certains signes.
Au ciel, dans le monde des dieux et des mânes, c'est surtout comme soleil le jour, comme lune la nuit, qu'Amon manifeste sa gloire et ses énergies et subit ses destinées. Les mythes solaires avaient même pris tant d'importance dans les spéculations religieuses de l'Egypte qu'Amon est devenu Amon-Rà, Amon-Soleil, bien qu'il fût à l'origine un dieu de l'inondation, comme Chnoum et quelques voisins.
Sous la voûte des temples se dresse la multitude de ses images, dans leurs dessins consacrés, invariables, celles par lesquelles le dieu se livre aux regards du vulgaire, et d'autres plus mystérieuses, plus près de sa nature, par lesquelles il se révèle à son fils le Pharaon età ses saints. L'âme d'Amon s'envole des régions célestes, suivie des autres âmes divines, ses émanations, et chacune se pose sur ces simulacres, s'y installe, attendant avec quelque anxiété les honneurs qui lui sont dus. Les secours aussi; car les dieux ont bien besoin des hommes. Rien qu'à examiner la série des statues divines, on est troublé par la grandeur et la faiblesse du dieu des Thé-
bains, on sent combien son temple lui était nécessaire, avec des serviteurs experts et de confiance, on comprend l'impression de terreur et de pitié qui devait agiter le dévot aux pieds de son créateur. A côté de cette figure surhumaine armée de talismans invincibles que la foule acclamait, dans ses exodes, comme TAmon agissant, plein de vie et d'ardeur créatrice, souverain de l'Univers et protecteur de l'Egypte, comme l'Amon qu'invoquait Sésostris seul au milieu des Hittites, et qui. rassurant son fils bien-aimé, culbutait toute une armée sous les pieds des coursiers royaux, à côté, dis-je, il y avait d autres images roulées dans le linceul et les bandelettes, au-dessus desquelles l'âme du dieu voltigeait inquiète, des choses insensibles où elle gisait; comme si le temple était à la fois le palais de la vie triomphante et l'antre de l'immobilité et de la mort. C'est qu'Amon-Râ, aussi bien que la nature entière, subit la grande loi d'alternance de la vie et de la mort. Il meurt avec chaque Pharaon, avec chaque animal sacré, avec chaque soleil qui s'allume au matin et s'éteint le soir, et jusqu'au moment où son âme entrera dans sa forme nouvelle, dans le soleil du lendemain, il faut qu'autour de la divine dépouille les soins pieux du Pharaon son fils et de ses prêtres, les prières, les sortilèges assurent sa résurrection.
Au fond, l'autre monde n'est pour les Égyptiens qu'une projection du nôtre. A toute époque, ils semblent avoir considéré que la vraie vie est encore celle que l'on mène sur la terre. Les dieux de tout grade qui commandent au delà ne peuvent subsister qu'à notre manière, et avec les aliments que nous leur fournissons ; leurs joies principales, se sentir vivre et vivre dans la société du souverain, feraient place à de terribles angoisses sans les conjurations de l'homme et les talismans préparés par lui. Aussi est-il de toute nécessité qu'ils aient sur la terre un port d'attache, un lieu de ravitaillement, temple ou chapelle, passage vers les mortels. Si les âmes des morts aspiraient à sortir à leur gré dans l'Egypte
OÙ elles avaient perdu leur place, je crois bien qu'Amon ne se plaisait pas moins à voir cette vallée qu'il embrasait de ses rayons, à y séjourner. Les inscriptions décrivent sa joie quand il aperçoit son temple aux murailles éternelles ; c'est là qu'il vient se repaître de viande et de légumes, respirer les doux parfums, se parer de vêtements et de bijoux, entendre des paroles flatteuses ou tendres, des voix justes célébrant sa grandeur avec vérité et selon les règles. Reposé dans ses simulacres affermis à leur place, il s'y sent en sûreté servi, gardé par le Pharaon, son fils, à l'abri du contact des impurs et des embûches du mal. Aux heures de décadence, il est apaisé par la vue de ce tombeau pur où son cadavre est pleuré, enseveli, veillé, enchanté comme celui d'Osiris, où son corps enfantin, après la renaissance, quand le temple de sépulcre devient berceau, est reçu avec des transports de joie et des précautions inventées par les déesses des naissances.
Mais le temple n'est pas seulement un lieu destiné à l'entretien de la vie matérielle et aux renouveaux d'Amon avec le cérémonial d'un grand chef. Je vous ai dit qu'Amon était devenu un dieu Soleil. Les rites inspirés par l'épopée solaire, juxtaposés aux rites humains, fixaient principalement le calendrier des fêtes et l'horaire des officiants. Les incantations, les actes mystérieux accompagnaient le lever et le coucher de l'astre, ses navigations et ses aventures dans les diverses régions célestes. Les acteurs, sous l'apparence des prêtres, étaient les personnifications divines elles-mêmes, depuis le Pharaon et les grands dieux, jusqu'aux génies secondaires, gens de service du Panthéon égyptien, avec leurs noms, leurs figures traditionnelles, leurs attributs et leur rôle spécial dans le drame cosmogonique. Le temple, théâtre de ces scènes mystiques, figurait donc aussi un « ciel » sur la terre, ciel de jour et de nuit; en sorte qu'on pouvait s'y retrouver dans les trois parties composant l'Univers, le ciel visible, la terre, la Daît — c'est la région des ténèbres, — où la
troupe sacrée jouait incessamment l'histoire de la vie d'Amon- Râ.
Ne pensez pas qu'il y eût là un simple jeu. Il me parait bien que les fidèles Thébains, comme les mystes orphiques, étaient en pleine illusion et croyaient à la nécessité et à l'efficacité de leurs pratiques. Le temple construit, aménagé, décoré sur le modèle du monde divin, était un atelier de magie où les rouages de la vie universelle étaient entretenus- Par l'emploi de la parole de Thot, de ce verbe avec lequel on fait obéir les dieux eux-mêmes et plier les lois cosmiques, par des représentations concrètes des grands événements naturels, les prêtres thébains ramenaient à leur temps le lever et le coucher des astres, les saisons et l'inondation, empêchaient l'anéantissement d'Amon, et maintenaient l'ordre établi contre les influences destructives connues ou non. Le temple de Karnak était donc, si je puis dire, le noyau du monde; formes, structure, ressorts de la vie, tout y était en germe. Là, le créateur et la créature, le père et le fils, Amon et le Pharaon, se rencontraient, échangeaient avec effusion les honneurs et les soins indispensables à tout être contrôles grâces et les satisfactions qu'on recherche sur terre.
Vous voyez. Messieurs, le caractère composite du temple d'Amon, l'importance qu'avait, aux yeux des Thébains, le programme imposé à l'architecte. En résumé, pour répondre à toutes les exigences du culte, la construction devait figurer, suivant qu'on envisageait le temple comme la demeure d'Amon anthropomorphe vivant, mort, ou d'Amon soleil, savoir :
Le château d'un prince avec ses dépendances, terres, bosquets, étangs ;
Un tombeau;
Un ciel nocturne et diurne.
Ajoutez, dans le plan, l'étable pour l'animal sacré.
Vous souriez de la complication : un tel programme rappelle un peu ces problèmes dont la solution consiste à trouver dans les lignes d'un dessin quelconque la forme d'un chat et la JBgure de l'homme politique du jour. L'architecte sacerdotal n'avait pas à vaincre ce genre de difficultés : les Égyptiens étaient simplistes. On aurait pu tirer l'un de l'autre, par im simple calque, le projet de château, de tombeau^ de ciel conforme à la tradition ; du château du chef, par exemple, la première conception architectonique de la race. Avec un peu de parti pris, mais assez facilement, comme vous en jugerez, les trois types finirent par coïncider.
Le château comprend au moins deux parties: V un réduit, aux murailles épaisses et inclinées, ne prenant jour que par ime porte fortifiée ; 2** en avant, un pavillon soutenu par des colonnes. Le réduit, c'est l'appartement sûr où dort le chef, où il cache famille et trésors, où il s'enferme en cas de danger. Le pavillon est le salamlik, la salle d'apparat où il siège avec ses amis et ses dignitaires, donne audience et rend la justice. Ces deux parties se retrouvent avec une importance relative variable dans tout édifice religieux.
Il faut y joindre une cour généralement à galeries ou péristyle pour le populaire et le bétail, un jardin planté d'ARBRES et rafraîchi par un bassin, avec une enceinte crénelée et des pylônes pour enclore le tout.
Ce plan convient également au tombeau mystique : la forteresse obscure représente soit la montagne des hypogées, soit le tumulus bâti que les égyptologues appellent mastaba, soit la pyramide, prison du cadavre qu'ouvrent à l'être défunt les pieux sortilèges et les rites savants de ceux qui l'aiment. L'hypostyle est la salle où parents et serviteurs attachés au monument viennent en visite, font l'office, pré-
sentent les victimes et les offrandes. En avant, un parvis; enfin^ la plantation même, fût-ce un jardinet, un arbuste auprès d'une cuve étroite, était également nécessaire au bienêtre du mort. L'assimilation vous paraîtra logique, si vous appliquez à l'existence des mânes ce que je vous disais tout à l'heure des idées de l'Égyptien sur la vie divine. Défunts et dieux avaient mêmes terreurs de l'anéantissement, mêmes besoins matériels ; la meilleure manière d'honorer celui qui avait quitté la terre était de le traiter comme s'il y était encore, de lui refaire, permettez-moi l'expression, une vie postiche, en rappelant pour sa nouvelle et définitive demeure l'aménagement de l'ancienne, avec le train de maison et l'étiquette qu'il exigeait autrefois. A la vérité, jamais race n'a été hantée autant que les Égyptiens par l'idée de la mort ; aucune ne s'est raidie avec autant d'énergie contre l'anéantissement final et n'a laissé des traces matérielles si profondes de sa lutte pour assurer un avenir aux Ombres, l'humanité n'ayant pas encore rejeté la chair de ses préoccupations et rêvé le Paradis des âmes. Aussi les premières générations qui ont organisé la civilisation égyptienne et donné à leur pensée une expression concrète, ont-elles institué le culte des Ancêtres; elles y ont dépensé tant de décision et de puissance que ce culte a imprimé à toute la religion égyptienne des âges postérieurs un caractère indestructible. Il faut dire plus, les grands dieux naturels. Terre, Ciel, Soleil ou Nil, n'ont pu avoir des sanctuaires et des honneurs dignes d'eux qu'en s'identifiant à l'ancêtre de la tribu et plus tard du Pharaon de l'Egypte. Les rituels funéraires, tableaux des mœurs du passé, se sont grossis de l'apport des mythes divins, au profit des dieux et des mânes, et, avec quelques appropriations, sont restés, formules et pratiques, les rituels des temples. Le sanctuaire de Karnak, vous le comprenez maintenant, pouvait tout à la fois être château ou tombeau, suivant l'intention qu'on y mettait, suivant qu'on le considérait, — à l'exemple d'un décalque qu'on regarderait direc-
tement ou par transparence, — au point de vue de l'état de vie ou de Tétat de mort du dieu. Forme vivante ou forme morte, Amon mangeait, buvait, s'habillait à la manière d'un grand chef de temps très anciens et presque barbares, usait du même matériel, entendait les mêmes formules de l'étiquette journalière, sortait avec la pompe des palabres. Heureusement les hymnes, les gloses, les livres d'une inspiration plus récente relevaient sa divinité I
Envisageait-on Amon comme la personnification du soleil, la scène se transportait dans le monde céleste, mais le même plan pouvait encore servir. Imaginez la vallée du Nil avec sa double bordure de montagnes à l'ouest et à l'est. Au matin, le soleil pointe au-dessus de l'un des sommets de la chaîne orientale que la mythologie a désigné et dénommé diversement, puis il s'élance vers le plafond céleste qui s'étend, s'agrandit à ses regards, comme vers la toiture d'un immense pavillon. Ce plafond, supposez-le, avec les Égyptiens, soutenu par des piliers, et ramenez votre pensée vers le temple. Le RÉDUIT rappelle la montagne solaire, « c'est la Choutte » figurée sur terre pour l'image (du dieu) : lorsque s'ouvrent » les portes (de ce sanctuaire), le disque monte comme Rà » pour briller sur la Choutte ». L'hypostyle se dresse semblable au CIEL DU matin sur ses supports, en avant de la montagne; plus avant encore, la cour péristyle s'étend spacieuse comme les plantes célestes où culmine le soleil. Quand le Pharaon avec un cérémonial minutieux faisait tourner les vantaux du sanctuaire, réveillait le dieu et dévoilait sa face, le jour se glissait avec peine jusqu'à ces retraites ; puis le dieu commençait son voyage, une navigation, croyait-on, sur le Nil du ciel. La barque Porte Excellences arrivait au large dans l'Hypostyle avec sa lumière atténuée, où l'acclamaient les initiés, les notables assemblés, et le chemin s'élargissait encore : la voici à travers le péristyle, comme au ciel du zénith, dans une clarté éblouissante. Au retour, elle suivait, en sens inverse, la môme
route qui fuyait s'étreignant en largeur et en hauteur; les ténèbres s'épaississaient, Amon disparaissait enfin dans la « Choutte occidentale » c'est-à-dire dans le monde nocturne, par la montagne du Couchant, pour dormir une nuit nouvelle. C'est ainsi que le temple figurait alternativement le monde nocturne , — ce tunnel hérissé de pylônes et d'enceintes, subdivisé, compliqué, dont les livres infernaux nous ont laissé une description minutieuse, — d'ime part, avec son ouverture du côté de l'est et la moitié orientale du ciel, et d'autre part, la seconde moitié du ciel avec ce même monde nocturne accessible par l'ouest. Les architectes ptoléméens avaient, pour mieux répondre à ce dessein, encerclé leurs sanctuaires d'un couloir où Ton pénétrait par la porte de droite (occidentale), d'où Ton sortait par la porte de gauche (orientale).
Je puis maintenant vous dire ce qu'était le grand hypostyle reproduit par M. Chipiez. Sa place dans le petit plan de Mariette (pi. n), que je fais passer sous vos yeux,est marquée par les lettres C D E F. Compris entre d'énormes pylônes qui l'isolent du reste de l'édifice, il forme le second élément du grand temple de Karnak, le salamlik d'Amon-Râ, le lieu de réunion de son clergé et de ses administrateurs, le ciel des heures matinales et celui qui reçoit les derniers rayons du soleil.
Le rectangle ABCD circonscrit le réduit ou naos proprement dit, les appartements privés.
De l'autre côté, bordée par de longues galeries, défendue par un pylône plus haut encore que les précédents, est la COUR, à laquelle travaillèrent les successeurs de Sésostris jusqu'aux derniers temps de Thèbes (EFGH).
Le plan de cet ensemble, long de 360 mètres, ne fut pas
l'œuvre d'un seul homme. La partie la plus ancienne, le naos, avait été conçue et terminée par les Pharaons de la dynastie qui précéda les fondateurs de Thypostyle et dont le nom le plus illustre est celui de Thoutmos III. Elle s'élevait sur un sol sacré qui avait porté de temps immémorial le château d'Amon. Seulement, le château d'Amon n'avait pas toujours eu semblables proportions : son histoire pourrait être l'histoire théorique du plan type d'un temple égyptien. Amon était un dieu parvenu. Il avait petitement débuté comme un dieu familial de seigneurs villageois dépendant d'Hermontis. Son nom et celui de Thèbes, son bourg, aux temps des rois memphites, étaient obscurs. Puis, la famille avait grandi peu à peu, et les hobereaux thébains, montés jusqu'au trône de Râ, avaient fait souche de dynasties pharaoniques. Mais le temple que le puissant Ousortesen édifia 1,500 ans avant les Thoutmos, dans ce rectangle à moitié dévasté opqr, remplaçait quelque pauvre construction, une chambre massive et une étroite salle à piliers. Avec la fortune des siens, Amon, devenu Amon-Râ, avait accru ses exigences. On lui fit une vie de grand dieu memphite. Comme les divinités de la Haute-Egypte, il vivait solitaire ; on le maria. Faute d'une déesse amie ou contrainte qu'on pût introduire dans son sanctuaire, on avait créé pour lui la Mère (Moût), et donné comme fils au ménage une manière de grossier fétiche redouté dans le pays, Chonsou, qu'on avait affublé des fonctions et des attributs dévolus aux dieux fils du Delta. Avec eux prit place, plus ou moins au large, la cour composée des dieux du voisinage, des ancêtres les plus glorieux, auxquels s'adjoignirent peu à peu toutes les divinités illustres de l'Egypte. Maintenant, les Égyptiens, après un long asservissement aux Pasteurs asiatiques dont Joseph fut ministre, avaient été affranchis par l'énergie des Thébains, et couraient le monde, Amon en tête, rançonnant les peuples. Les richesses des vaincus, les esclaves affluaient à Thèbes. Alors, les Pharaons de la XVIIP dynastie réédifièrent le vieux
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temple d'Ousortesen avec une ampleur et une magnificence dignes de la gloire du dieu et de ses hôtes. Au centre la chambre d'honneur (Péour) a, celle du chef, dépôt de la barque des navigations diurnes, première et dernière des régions de la nuit, devint la première d'une interminable série de pièces, de plus en plus obscures, de plus en plus basses et inaccessibles en avançant vers le fond de l'édifice^ logis des principales transformations d'Amon-Râ, cantons et châteaux de sa géographie mythologique. Sur les côtés de ce vaste appartement d'honneur, les appartements de Moût et de Chonsou, d'autres plus modestes, des chambres communes pour le reste des divinités, et, dans la partie antérieure, les services généraux, s'aboutèrent, se contournèrent, marquetant le rectangle qui les enveloppe. Malgré les lacunes que les destructions du temps et des hommes ont élargies au milieu du plan, c'est un dédale de chambres, de passages entremêlés d'hypostyles, où l'œil s'égare tout d'abord; il isole cependant en avant un ensemble que j'ai appelé les services généraux. Dans cette partie, vous remarquerez même plusieurs hypostyles dont le plus voisin de l'entrée, le plus vaste, est précédé de deux pylônes enfermant une cour.
Il n'y a rien là qui infirme la règle architectonique que je vous ai donnée concernant la division du temple et l'ordre de ses parties. Avant que le grand-père de Sésostris eût songé à élever « le plus splendide des monuments », le temple d'Amon-Râ s'était arrêté successivement au deuxième, au troisième, au quatrième pylône. Chaque fois, il était complet. Le temple de Thoutmos I®^ qui restaura celui d'Ousortesen, comprenait : 1^ le naos jusqu'au pylône 1 ; 2^ l'hypostyle b, plus tard subdivisé; 3^ l'enceinte c, — première annexe avec le pylône 3 au plan de l'édifice antique, — ayant une allée centrale à ciel ouvert et tenant, par cette disposition, à la fois de l'hypostyle et du péristyle. Dans la période suivante au contraire, Thoutmos III, au lieu de procéder par simple
élongation du plan dans la partie antérieure, multiplia, si je puis dire, par prolifération, chacune des parties mystérieuses : il ouvrit le fond des saints logis, et, au moyen d'une multitude d'annexés que vous voyez en arrière du rectangle ojo r gr, il en recula le mystère, les ramifiant à l'infini et remplaçant ce qui fut, dans les âges primitifs, un sanctuaire unique par un conglomérat de sanctuaires ayant chacun leur hypostyle ou salon privé, ou se dégageant sur une salle à colonnes commune. En môme temps, il amorçait sur les hypostyles 6 et c des dépendances pour les services généraux, avec de longs couloirs embrassant l'ancien iiaos, de manière à parfaire à l'intérieur d'un mur d'enceinte le rectangle A B C D du nouveau temple. Un quatrième pylône, élevé par un successeur, acheva rœuvre,en fermant par devant la cour rf,qui composa alors le troisième élément architec tonique du plan. Il semble môme que l'avenue principale de l'édifice, à cette époque, subsiste encore : c'est une suite d'enceintes, — elle ne figure pas sur ce plan, — qui est défendue successivement par quatre pylônes dont les axes se contrarient, comme dans une forteresse ou dans les couloirs des tombeaux, et qui fait penser aux compartiments du Livre des Portes de l'autre monde thébain. Elle était perpendiculaire à l'axe du temple et aboutissait devant le pylône 3 ; sans doute, sous les Pharaons de la XVIII® dynastie, il y avait des obstacles matériels à l'extension de l'édifice en avant, et ceci pour expliquer la faible profondeur de c et surtout de la cour d. Les Ramsès supprimèrent donc ces obstacles, et tout ce groupe complexe d'édifices fut précédé de leur gigantesque pronaos, puis d'une cour. Vous voyez comment le temple ou plutôt chaque division du temple a grandi : juxtaposition de constructions nouvelles ou absorption des constructions voisines, tel a été le procédé ; sauf en ce qui concerne les hypostyles, la multiplication des chambres importait plus que leur élargissement. Il en a été de môme de bien de grands temples; mais le plus souvent les sanctuaires sont restés assez mes-
quins. C'est surtout par l'adjonction d'hypostyles que s'est fait l'étirement du plan.
En fait, on entrait assez peu dans les appartements divins, et seulement quelques prêtres de haute dignité. La porte du dieu ne pouvait même être ouverte que par le Pharaon ou son représentant. C'est dans l'hypostyle que se développait la plus grande partie du culte, tout comme dans la chapelle extérieure des tombeaux. En outre de nombreuses sacristies remplaçant les coflEres modestes d'un temple pauvre et d'un abattoir sacré, il fallait, poiu* la dignité des assises d'im grand clergé, pour l'évolution d'un nombreux personnel, des subdivisions isolées de la grande salle, vestibules pour l'organisation des cortèges divins au sortir des sanctuaires, cénacles encombrés d'ofirandes, etc. Ces subdivisions de l'hypostyle, sauf celles que le caprice de l'architecte rattachait mystiquement au monde nocturne, c'est-à-dire à la division mystérieuse du temple, formaient une série d'hypostyles de plus en plus larges, l'hypostyle proprement dit étant en avant. Mais la série n'était point limitée; chaque subdivision pouvait à son tour être dédoublée. Dans le temple des Thoutmos, la salle c, après la salle 6, était la grande salle d'apparat; lorsqu'elle dut à son tour céder à l'hypostyle de Sésostris sa place dans la hiérarchie des hypostyles, elle ne fut plus qu'ime salle de pas perdus, un lieu pour les assemblées moins solennelles. Si la puissance des Pharaons s'était soutenue pendant quelques siècles de plus, nul doute qu'en avant de ce dernier, im nouvel hypostyle n'eût été érigé dans des proportions dont une colonne isolée qui se dresse encore dans la cour actuelle peut donner une idée, et que de nouvelles cours avec des pylônes gigantesques n'eussent embrassé des espaces de plus en plus étendus.
Ainsi le temple pouvait sans inconvénient, sans déparer un plan, par des dédoublements successifs, s'allonger indéfiniment de façade en façade. Sous là condition cependant de satisfaire à une règle inflexible dont je vous ai dit la raison^
les constructions nouvelles devaient être plus vastes en hauteur et en largeur que les constructions qu'elles précédaient. Par suite, les moyens dont disposaient les Pharaons devaient s'accroître. La décadence n'était pas prévue. L'histoire du royaume d'Egypte s'arrête avec les pylônes inachevés qui bordent en avant l'enclos sacré d'Amon. Le grand hypostyle de Sésostris en marque l'apogée.
C'est aussi une des œuvres les plus grandioses de l'homme. Il dominait la masse allongée du grand temple, la multitude des palais sacrés essaimes tout autour pour le culte particulier de chaque membre de la famille d'Amon et de ses hôtes, les sanctuaires érigés pour la commémoration spéciale des événements de sa vie, toute cette immense cité divine qui se serrait dans le téménos, hérissée de pylônes, encombrée de moineries, d'universités, de magasins énormes, d'étables pour les victimes et les animaux divins, avec ses avenues monumentales, ses lacs et ses bois. La plupart des temples ont été jetés à terre; les enceintes, les constructions en briques crues, les masures des générations de Fellahs qui vinrent se terrer dans le domaine abandonné par le dieu, se sont affaissées, délitées, et leur poussière, montant avec le flot du Nil, a battu le pied des colonnes, s'est exhaussée le long des fûts et des parois, engloutissant peu à peu les bas édifices. Dans la plaine aux cent portes, noirâtre, bossuée comme une mer houleuse, semée d'Ilots de décombres aux tons roses et de ruines tourmentées, l'œil est toujours attiré par la grande salle. Attaquée par les hommes, secouée par le tremblement de terre de l'an 27, minée, hélas 1 par les infiltrations, enterrée de plusieurs mètres, découronnée de ses corniches, elle projette encore dans les vieux lacs sacrés une
LA ^P^VME Sa:.L£ HTP'T^-TTLE DE KARNAK
f^z p»iîsai::e- Ixrçqoe apfèsavoir franchi i-^ f t'/i.'?^ ev-^nTres. d-r* an::r:-oeI:eiiiaits inooîs d'arcL^trav^i. i^ iliplt-^ix. d':oeLlr-'^T>es. de «statues colossales f»rfl'r:ai:î :;z-r linii-rr«? e\' .ui-^ante.cn ^ îr«juvedaiis la travée c^itral** a-Li Lirre* îraliL-évirti i' : zibre. on est saisi par un étonnrmrriLi rrllj:-r:ii. par Li 5#^r.-at:::i de 1 econne. LTiypostyle a 99 n:-e:r^ de Ixrce^ï*, et ïi) mètres en profondeur: elle est s.:u:e::ue par 134 c. I : unes : !es unes, celles de la travée centrale, onl 21 mètres du ^:1 aux arcL-traves. celles des collatéraux 13- Mais ces :ri:5reï ne peuvent rendre à votre imaginali-'a l'efet pr>iui: par les li^e^ calmes et simples de rensen;'.'!-*. rar la vje de cette dru^e forêt de fûts puissants, de ces oL^ritraui ^!'^in;e^v^e^ dnt les cl.>ohes rapprochent dans I-rS air^ leurs v ■! ::es p«:ur former s-:»us les plafonds de grandi :ses berceaux ; p<ir la-pecî des parties ruinées où le vî-iteur e^:^alade pênih-.ement îe^ bl>:s t»>mbês des plafonds, les tron«;.'ns de c- Iinn^-s. les l>:-utons de lotus, hauts de plusieurs mètres, et se î>?rd arec que! :;ue inquiétude sous des écroulements de colonnes enchevêîrées les unes avec les autres, comme si, en pleine chute, le dieu les avait immobilisées dans un é»juil:bre invraisemblable; par cette armée divine de É.^rures aux prt'èls étranges, naguère hantée par Amon et ses a.ss*>:îés, qui apparaissent de toutes parts, couchées parmi les décombres, rangées du haut en bas des murs, le long des fûts, montrant dans la gravure profonde leiu^ couleurs ternies, raides, impassibles.
Il n'est pas de tou^i^te si indifférent aux choses de l'art qui ne soit profondément impressionné, depuis Tarchéologue préoccupé d'inscriptions inédites ou de théories à imposer, depuis l'ingénieur attentif à la résistance des matériaux et à la qualité des mortiers, jusqu'au valétudinaire inquiet et au mondain amené là par la vanité de la mode. Ajoutez que les surfaces extérieures des parois sont recouvertes par des récits illustrés de victoires dont les Pharaons vinrent là célébrer le triomphe, d'événements qui sont devenus depuis vingt ans
aussi familiers, aussi vivants pour nous que les principaux épisodes de la Bible et de notre histoire, et vous comprendrez l'intensité des sensations qui s'imposent aux visiteurs. C'est avec l'imagination frappée, et comme à une sorte de pèlerinage, qu'artistes et cockneys, pêle-mêle, se rendent, en sortant de la salle, devant ces belles inscriptions si séduisantes à l'œil, devant ces tableaux où revivent les traits des Pharaons oppresseurs d'Israël et les types des peuples les plus renommés de ces siècles lointains, devant cette longue liste des vaincus de Sésac parmi lesquels les drogmans s'obstinent à vous épeler le prétendu cartouche de Roboam.
Karnak est très populaire surtout chez nos voisins les Anglais et chez les Américains ; il a fixé le choix de ces curieux infatigables, de ces clients embrigadés de toutes les œuvres d'art et de toutes les curiosités du monde entier. Aussi les directeurs du Musée d'art de New- York, désireux de posséder les reproductions des monuments les plus célèbres de l'antiquité et les plus propres à développer l'éducation artistique de leurs concitoyens, ont-ils groupé le Parthénon, le Panthéon et le grand Hypostyle de Karnak. Pour m'en tenir à ce dernier, je me permettrai d'avancer qu'ils ont été bien inspirés. J'ajouterai, cette fois sans timidité^ qu'ils ont eu une rare bonne fortune en s'adressant à M. Chipiez. Ceci est un propos qui va sembler presque banal, à ceux dont les jurys sanctionnaient naguère par les plus hautes récompenses le mérite de ses travaux. Mais je juge à mon point de vue qui n'est pas tout à fait le vôtre, celui d'archéologue chicanier, cramponné aux détails et réclamant sans concession le document conforme à l'original. Eh bien, je me plais à constater que M. Chipiez, qui a voué tout son temps et toutes ses pensées à l'art de l'antiquité, qui s'en est assimilé la matière architectonique au point de pouvoir reconstituer avec des débris, avec quelques textes précis, des monuments disparus ou arasés, qui a livré aux artistes, aux lettrés et aux érudits tant de modèles si largement mis à contribution, je
Z/j L-\ 0?.»:M£ =rAlLE HTPfrSTTLE DE KARNAK
EL** :.!.i.** i c.-'-^^Trr /;::>:: tr*rr»r«iant de démocntiser, de Traire T^-.'^-e^ «eî ^.' :npr»rî.*?^-Hrle* pixa* tous les publies les •>.Tr»r^ Ir> :!:• vrr-rn'/.'et? d-? rarrhitectore antique, dans :.r.e i.:'^''-'..- w^rle -le re»:.::i.-t:n:::'î:- d^nt on aimerait à voir r.-: - ^ :•>- rr-Tr-n:: lilr-r- dar.r n:^ ma-^^V^, il apporte â ces trava :i d'i- n' -.v-^u r-rnre, c.::i:îne aox premiers, la même ing-^.'l>l:'^ -j-j-^^rlTe. une vi-î ^n au-^^-i nette delà réalité, un é;:'al -/-:■:•: ô'^ ô-^îll.
L'exk"r.::a miVrî'r'Ie — au Tingtiêmc — de ITiypostyle de Karnak a év l':\;-t de> -vln^ minutieux de collaborateurs ftinr'jlléfrînent î.aM!--- Toate^ îe> pièces sont en plâtre, maintes je-, ?LZ^.zS'yr- er.tre elle^ par de> armatures de cuivre. Pr*>:ka:n*-n,-nt. la con-îriction sera démontée, et les morc*:aux. emr.ort'!- cvinme de^ pierres parées dans la carrière, î?^:roril r»'ur;:- -'jr place, â New- York, avec une telle précision, un \^\ é^iuilibre q-^e l***n^mble sera assuré contre les déformation^». et devra nSi^ter >inon à des chocs violents, du moins â toute-» \*t^ v?oou^m?s. Les arti>tes américains pourront étudier avec confiance l'œuvre égyptienne, ils pourront mesurer ses diverses parties, analyser ses galbes.
Je ne ferai jwint avec vous ce travail. Vous auriez plus de profit à relire dans le premier volume de V Histoire de l'Art les magistrales dissertations de M. Perrot, sur Tarchitecture religieuse des ^Égj'ptiens. L'hypostyle appartient, comme tous les monuments qu'elle a élevés, â ce système de construction où n'entre que la pierre, et qui ne dispose que d'un très petit nombre d'éléments et de motifs architectoniques soumis à une ordonnance invariable. Je me bornerai donc à faire quelques remarques sur la disposition générale qui lui est propre. Cette disposition rappelée dans quelques temples, notamment à Médinet-Abou, est la création d'un véritable artiste. C'est qu'en effet, malgré les entraves d'un programme hiératique étroit et la pauvreté de leur arsenal, les constructeurs sacerdotaux ont, dans leurs diverses œuvres, su éviter l'uniformité; par une alliance toujours heureuse de leurs
instincts artistiques et des habitudes mystiques de leur esprit, ils ont fait sortir, des combinaisons d'un symbolisme théologique plus que subtil, des conceptions architecturales pleines de fantaisie et de grandeur. Bien certainement les disciples de Thot avaient une explication mystérieuse de la disposition du grand hypostyle. Je vous ai signalé cette disposition en prenant la parole : une nef centrale plus élevée d'un quart que les autres et soutenue par des colonnes au fût bulbeux, aux chapiteaux campanif ormes ; des bas côtés dont les chapiteaux sont des boutons ou plutôt des fleurs de lotus fermées. Les colonnes de cet ordre, on l'a dit partout, copient des faisceaux formés avec les plantes sacrées de l'Egypte, le lotus et le papyrus, le chapiteau ramesside, ayant la forme enveloppe d'une fleur ou d'un bouton, avec quelques filets en relief et des couleurs de convention pour compléter une ressemblance artificielle. Or, les Égyptiens avaient remarqué que la fleur du lotus rapprochait étroitement ses pétalesj au coucher du soleil, et s'épanouissait le matin. La légende du Delta en avait fait la cachette d'Horus^ un soleil enfant qui s'en dégageait pour aller éclairer le monde. Dans la travée centrale, les campanes grand ouvertes annonçaient que le soleil avait quitté sa nocturne demeure et montait au zénith. Dans les collatéraux, dont les uns, ceux qui sont à la droite du temple, forment le côté occidental de ce ciel sur terre, et les autres, à gauche, le côté oriental, les fleurs refermées ou encore boutons venaient de recevoir le corps du dieu ou allaient livrer passage à l'astre naissant. Au vrai, en brisant les lignes du plafond, l'architecte donnait toute son importance au passage suivi par le cortège triomphal des exodes d'Amon, il évitait l'impression de lourdeur et de barbarie qu'aurait produite un si vaste assemblage de puissantes colonnes uniformément hautes et nécessairement trop serrées à cause de la portée des architraves et des dalles. De plus, il assurait Téclairage. La salle était, eneffet,fermée par des murs pleins et des pylônes qui manquent dans la
reproduction de M. Chipiez, faute d'une place suffisante au musée de New- York. Le jour, dans les pièces intérieures et dans les hypostyles sans façade ouverte, était donné réglementairement par les boulins pratiqués à travers l'épaisseur du plafond et par des fentes horizontales découpées en biseau dans les frises des parois, en manière de soupiraux. C'était bien peu de clarté pour cet immense vaisseau. Afin de laisser closes les murailles d'enceinte et de concentrer la lumière sur les processions, l'architecte utilisa la saillie de la nef centrale au dessus du plan des terrasses, en ajourant les pieds droits latéraux de cette saillie. Pendant presque toute la journée, par ces claustra, le soleil rayait la pénombre de bandes d'or sur le passage du dieu et illuminait les images en marche de clartés subites. D'autre part, c'était donner plus de légèreté aux collatéraux abaissés que de surmonter leurs colonnes trapues de boutons amincis par le haut, au lieu de campanes évasées, c'était ménager plus de champ aux lueurs filtrées des boulins et des soupiraux, aux reflets de la travée centrale.
Maintenant, en imagination, enceignez l'hypostyle exposé à vos yeux de ses murailles et de ses pylônes, fondez dans les ondes de la lumière d'Orient toutes ces couleurs — d'ailleurs bien échantillonnées par les artistes de M. Chipiez — et ces reliefs qui faisaient aux murs, aux colonnes, aux plafonds, un revêtement d'émaux, couvrez le sol de riches tapis, drapez des tentures, disposez dans les entre-colonnements un peuple de statues, des stèles, des trônes d'im travail exquis, des étendards, des ex-voto, des simulacres bizarres, éclairant les profondeurs des bas côtés d'un miroitement d'or, d'ivoire et de pierreries, et vous aurez la vision du magnifique décor où les plus grands de la terre dans ces temps éloignés sont venus quêter d'Amon,sous les traits d'un prophète ou l'apparence d'une statue articulée, la parole et le geste quiles intronisaient et leur ordonnaientle châtiment des peuples ; où bien des têtes de rebelles du Sud et du Nord ont
été écrasées en sacrifice par la masse pharaonique, au milieu d'une affluence triomphale, au bruit des instruments, des danses rythmées, des mélopées graves et des hurlements de fanatiques en proie à Tivresse religieuse; — vous aurez la sensation de cette enceinte sacrée où battit pendant des siècles le cœur d'une nation pieuse, la plus vieille du monde, vénérable ancêtre de notre civilisation, qui donna aux arts leur première patrie.
Je regrette que M. Perrot, venu avec nous pour revoir une fois de plus Thypostyle de Karnak sous cette apparence réduite, ne vous ait point présenté lui-même et interprété cet admirable monument. Catéchumène à qui les enceintes réservées du grand art et de la technique sont interdites, j'ai dû me borner à vous montrer quelques parties du sol mystique dans lequel Tarchitecture égyptienne a ses fondations. Les formules de cette architecture ont été* gravées si profond, elles ont acquis un caractère si original, qu'elles déroutent d'abord les habitudes de notre œil. Les monuments qui les traduisent gagnent à être étudiés ; il faut les voir et les revoir pour que l'esprit en juge librement et en tire un profit. Mon propos de concourir à vous faire apprécier la race qui les a inventées aura donc été tout au moins rempli en vous retenant quelques instants de plus devant le double de l'hypostyle de Karnak que nous devons à M. Chipiez.