E. de Rougé a comparé les 'ÂnAmim û*»?}» aux Anu
, qu'il suppose avoir habité la vallée du Nil dès une
haute antiquité. L'existence d'un peuple de ce nom ayant formé un élément important de la population égyptienne
n'est confirmée, je crois,par aucun texte, ni On, An, est une
pierre levée. Plusieurs villes du Delta et de la Haute-Egypte
ont été appelées On m , à cause de la pierre anciennement
adorée dans leurs sanctuaires^ et non à cause de la tribu qui les a fondées*.
1. Extrait du. Journal Asiatique, 1888, viii* série, t. xii, p. 199-204.
2. E. de Rougé, Recherches sur les monuments qu'on doit attribuer aux six premières dynasties de Manéthon^ p. 6.
3. On sert aussi à désigner les vallées arides qui donnent accès aux déserts montagneux de l'Est et de l'Ouest.
NUMMULI, § VI 87
anemem^ personnage, notable, homme a une classe supé^ rteure, par opposition à Vhomme de condition servile^ correspond, pour ainsi dire lettre pour lettre, à AnAm. Les amem ont une place privilégiée dans les cérémonies religieuses. Ce sont eux qui font retentir le temple et les cours de leurs acclamations, comme les génies de l'horizon oriental au lever du soleil, lorsque le dieu entouré de ses prêtres sort de son sanctuaire sur sa barque sacrée. Sont-ils les *AnAmim de la Genèse ?
Si cette identification est exacte, les Ludim et les *ÂnAmim forment, comme naguère encore dans l'Egypte moderne les
fellaKin et les -s'atoa/ (Jl^bi, de ji « seigneur, propriétaire »), les deux grandes classes que reconnaît le fisc. Les fellaKin comptent seuls dans le contingent de la population rurale ; ils doivent mettre en culture tout le sol et satisfaire à toutes les obligations de la commune vis-à-vis du pouvoir ' . Les zaxjoQJt, au contraire, composés de fonctionnaires, de multezems, de faqhis, de membres du clergé, d'étrangers, sont exempts de la corvée, de la plupart des charges, et peuvent à leur gré régler directement leurs taxes avec la trésorerie centrale. Guerriers, prêtres, possesseurs du sol, employés royaux, les privilégiés de l'antiquité, ainsi que ceux de nos jours, n'avaient d'ailleurs pas nécessairement une origine ethnique différente de celle des castes inférieures.
3, 4, 5. Lehabim d"»!!^, Naphtuhim D^nriw, Patrusim D^pnnç, introduisent un autre ordre d'idées. Naphtuhim et Patrusim, avec un changement d'accent amené par l'adjonction du suflBxe im d^:, sont les dénominations égyptiennes de la Basse et de la Haute-Egypte, comme l'a reconnu E. de
Rougé : nô-Ptah § wj ^^ 1® territoire de Ptah » et Pa-
1. Dans les villes, les corporations d'artisans forment la classe tailiable.
88 NUMMULI, § VI
tô-res ^^ 1 « le pays du Midi ». Mais je ne puis reconnaître, avec l'illustre égyptologue et M. H. Brugsch, dans Lehabim, les J v rwi ^^ Libyens des inscriptions. Ils ne sont point ici à^eur place au milieu des Égyptiens proprement dits ; mais surtout la présence du n dans Tintérieur du mot hébreu oblige à chercher un autre rapproche ment\ Or, le long de la bouche Pélusiaque et dans TOuadi Tumilat, TÉgypte a de tout temps accordé des terres à des tribus alliées, ou à des réfugiés soumis à un autre régime
administratif que les Égyptiens de la vallée. Le ¥i>yvy^ ro-abet ou r^o-abi, « frontière orientale », comme on appela plus spécialement le nome Arabta, où fut la terre de Goshen, me parait avoir été le type original du mot Lehabim qui désigne ainsi toutes les peuplades habitant immédiatement à Test du Nil, et principalement celles dont la parenté avec les Sémites n'était pas acceptée. Les Abbadeh modernes sont peut-être des représentants de ces Lehabim.
En somme, les trois termes que nous venons d'examiner nous rappellent trois des grandes divisions politiques du pays des Pharaons, énumérées à partir de la Palestine : Gouvernement du Canal, Delta, Saîd, pour employer les termes de l'administration du Khédive.
6, 7. Casluhim D^nSos [de qui sont sortis les Philistins) et Caphtorim c'vifcs. Il semble qu'on doive appliquer aux Caphtorim la glose qui suit Casluhim ( cf. Amos, ix, ?,« et les Philistins de Caphtor »). Cependant je ferai remarquer que plusieurs passages des Livres-Saints distinguent deux éléments ethniques parmi les Philistins : Cari^^ ou Créti "nns et Pleti "nbie ou Pelesti ••rittJ^fe qu'ils nomment l'un après l'autre. Les mots Casluhim et Caphtorim ne rappellent-ils pas cette double origine ? Casluhim, qui est un àitaÇ Xe^V^vov,
1. Les Libyens doivent être très probablement rangés parmi ces nations issues de Phut que le généalogiste hébreu a laissées dans l'ombre.
NUMMULI, § VII 89
peut-être légèrement altéré, a motivé une explication nullement nécessaire pour Caphtorim encore parfaitement compris au temps d'Amos, qui appliquait le nom de Caphtor soit à Tîle de Chypre, soit plutôt à Tîle de Crète. Cette classification parmi les fils de Misraîm de tribus si dififérentes des Égyptiens par Torigine, par la langue et par le type, nous reporte évidemment à l'époque où les Pharaons prirent à leur solde les débris des hordes venues de la mer en quête d'établissements, et leur donnèrent la garde des marches de l'Est jusqu'à Gaza. Les Casluhim et les Caphtorim, les Philistins et les Cretois ou Cariens furent les plus nombreux et leur nom prévalut.
En résumé, la liste des fils de Misraîm, telle que je l'interprète, répartit la population suivant les divisions principales que devaient reconnaître les bureaux du gouverneur de Péluse ou de San : notables. Fellahs^ Bédouins des nomes de l'Est et de la mer Rouge, Memphites, Saïdiens^ mercenaires, à l'époque où, au moins dans cette région, les Pélasges avaient supplanté les Mashuash pour la défense de la frontière, et allaient entrer en lutte avec les Hébreux. Sur le marché, l'étranger venu de Canaan voyait défiler les représentants de ces différentes classes.
§7. — Étymologies arabes et mots de l'arabe d'Egypte
NE figurant pas DANS LES DICTIONNAIRES*
I. — Nabari, nabaro, nebireh, naucratis, etc. — L'égyptien antique possède un radical NPR D dont sont dérivés NeP(R) p , wv>aa , D . « arroser, inonder »,
NePâR D lo (^lo, (( blé, grain», iVePe/îrï 0 ,
<zz>uo u iio <::r>n
1. Lu à la Société de Linguistique de Paris^ publié dans les Mémoires de cette Société, t. vi, p. 193-196.
90 NUMMULI, § VII
NePeRo <=> « greniers », et qui semble lui-même être une forme secondaire de PR <=> « apparaître, pousser, germer ».
Ce radical permet d'expliquer deux mots arabes étrangers
par le sens au groupe sorti de la racine arabe NBRjA « grandir (en parlant d'un enfant), exhausser, élever (la voix), etc.», et quelques noms de lieu de l'Egypte, savoir :
1® NaBaRi, l$ji adjectif inconnu des lexicographes et servant à distinguer une espèce de dourah qu'on sème en août, au moment de l'inondation, dans les terres protégées contre les eaux du Nil, dourah GèDi (forme égypt. pour
'Jâiï QëZide iJS QaZ « être brûlant, passer l'été », ou ' v V S^Fi « d'été », semé au commencement de l'été. La signification de NaBaRi ^> est clairement déterminée par l'ex-
pression équivalente NiLi ^^i-J, « de l'époque de la crue » \ employée de préférence dans la Basse-Egypte.
2^NiBR[u),Jj>^ « magasin à blé »• J'étais tenté d'en rap-
prêcher l'égyptien moderne àMBR jL»l « magasin, dépôt,
j signifie proprement: la crue^ Tinondation.
On dit AJI cJj < Tépoque de la crue » ; le fleuve d'Egypte est JbJI ^ « le fleuve de la crue ». Du mot Nil ainsi compris, les Égyptiens modernes ont dérivé Ij nayyel « inonder les terres avec les eaux chargées de limon au temps de la crue », ^y^ ianyil v colmatage », JjlU manyal a canal d'amenée des eaux de la crue », par opposition à
//-» c-^jVl oj- saqa, g'arraq el ard, • recouvrir les terres avec les eaux du même fleuve, pendant Tétiage », o\ÎL^ mesqah, Sp/ teraah^
« canal d'irrigation, principalement avec les eaux de l'étiage. » Enfin le service des irrigations de TÉgypte partage tous les canaux en deux grandes classes : ceux qui sont Nili et ne fonctionnent que pendant la crue, ceux qui sont 5e/î et fonctionnent toute Tannée.
NUMMULl, § VII 91
atelier », au lieu duquel on trouve dans les dictionnaires et même dans le Mohit el mohit de Botros el-Bostani aNBâR
jLJI avec une signification semblable ; mais M. Halévy me fait observer avec raison que aNBâR jLJl est d'origine persane. On ne saurait aflBrmer cependant que à{M)BR jÇ\
avec Taccent sur Ta, e initial, est le même que aNBâR j\^\; il est peut-être préférable d'admettre que Tarabe écrit et parlé en Egypte a pu dès l'origine recevoir de deux sources différentes deux mots auxquels le hasard a donné même assonance et môme signification.
3*» Les noms de NeBeiRah, NaBîReh, Sjuîll, Sjû, commune où l'on vient de retrouver les ruines de Naucratis, et
deNaBaRojj^, ville située dans un canton très fertile de la province de G'arbieh, i>TOche Samannud (Sebennutos), peuvent être interprétés en égyptien antique par « le Fromental » ou (( entrepôts, greniers ». Étant donné que les Arabes ont conservé avec une fidélité remarquable, lettre à lettre, les anciens noms de lieu égyptiens et qu'ils ont au contraire ignoré le plus souvent ceux que les Grecs avaient introduits, on est assez fondé à supposer que NeBeiRah ou NaBiReh reproduit le nom indigène encore inconnu de Naucratis. Nebireh est au milieu d'un groupe de villages et de buttes
portant les noms à physionomie antique ijyll j^ Sabra-
Nuna, JL«>. Gôtf, et enfin J-j/dl Noqraà. Noqras, avec le Tell Noqras, est le plus important, et je ne puis m'empêcher d'y voir une prononciation récente dérivée de Naukràt-s. Des villages qui recouvrent l'emplacement de la ville grécoégyptienne, celui du centre a, dans notre hypothèse, conservé le nom indigène, un autre, le nom grec.
4** Enfin, le radical NePR D , sous la forme NeP-t „ jW pour NePe(R)t 0 (la chute de VR est constante en égyptien), a donné aussi des noms de lieu, entre autres NeBideh,
92 NUMMULl, § VII
SjuJ (le changement du t égyptien en d arabe, au voisinage des voyelles, est constant : cfr. ég. Toiti et ar. Teidah
•Jii ; ég. Tifre et ar. Defrah »j^ et Defriah *y^ ; ég. Zebnuti et ar. Samannud) , élevé sur une butte considérable renfermant des ruines, à quelques milles de Naucratis, et Subra-Nabat, arrondissement de Nabaro (tous les noms de lieu formés avec Subra, en égyptien ancien « jardin », sont égyptiens*), etc.
II. — BÉTN,etc. — BétMZ ou Jl J?é TWne figure pas dans les lexiques. Il sert à désigner un sentier surélevé au-dessus
de la plaine d'inondation (jUjATaLaQ), une sorte de petite digue servant de limite et de passage entre les propriétés, par
opposition avec la i*!]^- K'aRRâMah, « sente traversière », petit chemin plat retracé par les piétons après le retrait des
eaux. C'est au moyen de ii De TM se coupant à angles droits que le cultivateur divise en petits bassins, pour la commodité de l'irrigation, les champs qui doivent être plantés en maïs
ou en légumes. L'opération s'appelle ^ ta TîM ou ^jcJ^ TaBTîN. L'orthographe de ces mots dépend d'ailleurs du caprice des écrivains. Il vient à l'idée de comparer BéTN
avec l'égyptien antique ^ o^ ^*"^ MéTeN{u) a che-
min », dérivé d'un radical <> ^. ^ ^=i^=^MOT, MOTN a frayer un chemin, ouvrir, etc. » 7?é 7W cependant
peut être expliqué par l'arabe ^TW^sens général « enceindre, être à l'intérieur, entrer », Il s'écrit en effet parfois
avec un ta L. Il signifiera, dans cette conjecture, la digue au moyen de laquelle on forme l'enceinte d'un bassin.
Le mot Bà TN ^L>, au contraire, signifie la partie enve-
1. Doit-on rattacher aussi au radical NPR les noms de deux localités situées également au voisinage de Nabaro ©jUL. Sa-NaBaReh et ojLd^ To-NBâRèh f
NUMMULI, § VII 93
loppée,entourée, et,outre les sens ordinaires de « ventre, intérieur », il prend précisément celui « d'espace circonscrit, resserré », dans les appellations géographiques dont voici les trois plus connues :
Macrizy, dans un passage traduit par Silvestre de Sacy (Chresiomathie, 2« éd., t. I, p. 206, 227), parle d'un jardin du Port situé dans la campagne du Caire, qui fut changé par le khalife Daher, fils d'El Hakem, en un étang qu'on appela bain el baqarah, « ventre de la vache » ; cet étang confinait à la terre du Lôq (devenue un des quartiers importants du Caire, Bab-el-Loq) , et à la terre du bâL Les noms de ces
trois lieux dits ou héritages, ©^1 ^ Batn-el- Baqarah,
Jjll j9j\ Ard-el'Lôq, JiJl J9j\ Ard-el-bâl trahissent des préoccupations d'agriculteurs. Les lieux dits de la Vache sont innombrables en Egypte ; bàl désigne un sol où Ton sème après labour sans arrosage (cf. Silvestre de Sacy, /. L,
p. 226) ; lôq jj se rattache à un radical laq JV, qui, d'après les lexiques, traduit « arranger (un encrier) [l'encre se fait souvent dans la campagne d'Egypte avec du beurre, du noir de fumée et de la gomme arabique], beurrer, être courbé, etc. » En fait, la terre lôq est celle où, après l'inondation, on jette la semence dans la boue, avec laquelle on la mélange au moyen d'une planche, et ce travail remet sans doute en
mémoire aux Égyptiens la préparation du mets hqah Ai), composé de dattes graissées de beurre. Ici le mot de BaTN
jL semble désigner le terrain circonscrit pour faire un étang.
Le nom de Batn-el-Baqarah a été appliqué à la pointe du Delta enveloppée de tous côtés par les eaux, « la pointe, l'îlot de la vache » .
Enfin Batn- el-IT agar ^\ j^ « la vallée de pierre », est le
nom de cette portion pierreuse, infertile, serrée, de la vallée du Nil, comprise entre Wadi-Halfah et leDar-Mah'as,
94 NUMMULI, § VII