PREFACE DE L'AVOCAT
Quelque temps après le succès de Caroline^ j'avais été replacé au ministère de l'intérieur, dans la division de l'instruction publique , dirigée par l'auteur de Marins et des Vénitiens, c\u\ contribua beaucoup à me rendre mes travaux agréables ^. On s'occupait alors de l'organisation générale des lycées; j'eus le bonbeui- d'y faire preuve de zèle et de voir souvent mes observations accueillies. Assurément l'institution des lycées, n'ayant pas pour principale base un enseignement suffisamment religieux, laissait beaucoup à désirer aux pères de famille , et ce vice primitif a long-temps empécbé ces établissements de prospérer. Mais pouvait-on ne les point considérer comme un bienfait, quand on avait
(i) Au moment où l'on imprime cette préface, j'apprends que M. Arnault vient d'être frappé d'une apoplexie foudroyante. Quelle qu'ait été depuis 18141a dissidence de nos opinions politiques, nous n'avons jamais cessé d'être attachés l'un à l'autre. C'était un homme d'un cœur droit et bon et sa perte m'a profondément affligé.
iî;G préface
été témoin des désordres et du défaut absolu d'éducation que présentaient les écoles centrales? N'y avait-il d'ailleurs aucune amélioration prochaine à espérer , soit du temps sans lequel rien ne se fait de bien ni de solide, soit du choix des nouveaux membres du corps enseignant? Il m'est peut-être permis d'attester le contraire, à moi qui ai vu réaliser sept ans après, par M. deFontanes, une grande partie de mes espérances, lorsque je fus appelé au conseil de l'université où déjà siégeaient alors M. le cardinal de Beausset, M. l'abbé Émery, MM. de Bonnald, Cuvier, etc.
Le directeur général de l'instruction publique «yant créé une commission chargée d'examiner les livres servant alors à l'enseignement et d'en rédiger de nouveaux , on me fit l'honneur de m'adjoindre à cette commission, et je publiai successivement: l'un Exccrpta ou choix des fables de La Fontaine; 1° une nouvelle édition de VJppendix de Dits ^ de Jouvency, petit livre admirable où ce bienfaiteur de la jeunesse a le double mérite d'enseigner aux enfants la mythologie par le latin et le latin par la mythologie ; 3° un volume intitulé Théâtre classique et contenant Esther, Athalie, Polyeucte et le Misanthrope ^ avec un commentaire de ces quatre chefs-d'œuvre et des notices sur Corneille, Racine et Molière*.
(i) A. Paris, diez Misncrct, imprimeur, rue du Dragon, n. 20.
DL l/AVOCAT. 277
le trouvais clans ces divers travaux une faible
nie
îistraclion aux événements douloureux (jui déntaientsitôt les prémicesdu pouvoir consulaire, telsquel'attentatde Vincennes,la fin tragique dePicliegru et le procès de Moreau , épouvantables taches qu'aucune gloire militaire, qu'aucune espèce de gloire ne saurait efl'acer et qui révoltaient également mon cœur et ma raison; car je ne partageai dans aucun temps la politi([ue des hommes qui se consolent des crimes du parti contraire au leur, dans l'espoir que sa chute en sera plus prochaine. Je crois, aujourd'hui comme alors, que du mal ne peut jamais naître le bien, que l'ordre ne peut sor tir du désordre et que jamais les méchants ne sont bons à rien de bon.
C'était dans l'amitié, plus encore que dans l'étude, que je me réfugiais pour échapper, s'il était possible, aux soucis politiques qui m'assiégeaient sans cesse. Aussi, l'un des plus doux souvenirs qui me soient restés de ma rentrée au ministère de l'intérieur, c'est d'y avoir connu M. x\uger, cet ami franc jusqu'à la rudesse, spirituel jusqu'à la malice, bon, humain, tendre jusqu'à la faiblesse, d'une probité ferme comme sa raison et sa logique, d'un commerce sûr comme son goût, et d'une gaîté qu'on n'aurait pas cru compatible avec un esprit naturellement sérieux, il débutait alors dans le monde littéraire par V Éloge de Boileau, couronné par l'Académie française, connue M. Villemain dé-
biila depuis par V Éloge de Montaigne , c'est-à-dire avec un éclat égal et dont il y a peu d'exemples dans les fastes académiques. INi l'un ni l'autre de ces habiles écrivains n'a manqué à sa vocation; tous deux ont contribué pour leur grande part à donner à la critique le rang élevé qu'elle occupe aujourd'hui dans les lettres*. Pourquoi faut-il que l'un de ces défenseurs des nobles et salutaires doctrines du xvii° siècle nous ait été si prématurément ravi, et dans le moment même où il aurait eu plus de combats à livrer au mauvais goût, à la dégradation du langage et à la déraison qu'on appelle aujourd'hui du génie !
Dans les premiers mois de i8o4, le Premier Consul , devenu Empereur , appela à la tète d'une administration financière nouvellement créée ^ un homme probe et spirituel, qui sembla n'avoir accepté des fonctions fiscales qu'avec le dessein d'en tempérer la rigueur par une continuelle et, je dirais volontiers, par une ingénieuse bonté; c'était M. Français. Il me fit offrir, pai- un ami commun,
(i) Ce serait peut-être ici le lieu d'examiner les services que celte critique a rendus ; mais cet examen trouvera mieux sa place dans la préface delà Revanche, où j'espère pouvoir offrir au lecteur un tableau abrégé de la littérature, depuis 1800 jusqu'à 1810.
(2) La régie des Droits-réunis a été long-temps heureuse en directeurs généraux parmi lesquels la reconnaissance publique, non moins que mon attachement particulier, ne saurait oublier MM. de Baranlu cl Benoist.
DK L'AVOCAT. 270
un emploi honorable dans son adminislralibn. J'opposai durant quelques jours à sa bienveillance mes goûts et mes habitudes littéraires et mon ignorance sur tout le reste ; h quoi il répondit gracieusement «quç c'étaient précisément ces goûts et ces Cl habitudes qui t affriandaient ; qu'il n'avait garde « de vouloir faire de moi un maltôtier, et que si « je rencontrais chez lui beaucoup d'hommes de « finance, j'y verrais aussi beaucoup d'hommes de « lettres que son projet était d'y appeler bientôt. » La vieille et la jeune littérature du temps savent si M. Français a tenu parole*. Pour moi, je trouvai auprès de lui tous les procédés qui pouvaient flatter mon amour-propre, mes inclinations littéraires et même mes affections politiques qu'il était cependant loin de partager. J'eus en effet, dès le premier jour, le plaisir de le voir accueillir et obliger
(i) Parmi ceux qu'il plaça des premiers, je puis, sans risquer de leur déplaire, nommer entre autres MM. Droz, Lebrun et Casimir Delavigne, aujourd'hui tous trois de l'Académie française. Son salon de ville et de campagne était devenu le rendez-vous d'un grand nombre d'hommes distingués parleur conversation ou leurs écrits, tels que MM. Suard, Morellet, Campenon, Andrieux, Féletz, et le docteur Pariset. Pariset ! c'est là que je le vis pour la première fois; c'est là que je m'attachai à lui tendrement et peur toujours, long-temps avant d'avoir pu admirer cet esprit si fin , joint à tant de bonhomie, cette abondance d'idées , cette variété de connaissances, cette élocution naturelle, persuasive, inépuisable, qui m'ont si souvent charmé depuis, et cet héroïque courage dont il a étonné Cadix, JBartelonnc el rAfri([ue.
28o PREFACE
un émigré de mes amis avec autant d'empressement que si c'eût été un aide-de-camp de l'Empereur. Si les solliciteurs ennuyeux lui donnaient des nausées et couraient le risque d'être éconduits , je ne sache pas que M. Français ait jamais rien refusé à un homme de cœur ou à un homme d'esprit; et, comme à ses yeux j'étais un homme de cœur, on peut juger que de faveurs j'obtins de lui pour une foule de compatriotes , d'amis et d'infortunés royalistes! « Je parie, me disait-il un jour en riant, qu'à vous seul vous m'avez fait donner de l'emploi à six cents personnes. ■— Ne pariez pas , lui répondis-je, vous perdriez. Je ne les ai pas comptés , mais il serait facile de constater dans vos bureaux que j'ai fait par vous trois fois plus d'heureux que vous ne croyez. »
M. Français ne borna pourtant pas là ses bonnes grâces; ce fut lui-même qui m'excita à reprendre mes travaux dramatiques, suspendus depuis cinq ans par d'autres occupations; et quand je lui fis part de moq prochain mariage , mon directeur général augmenta mes appointements à condition que j'apporterais à ma femme une comédie nouvelle, en manière de présent de noces. Je me mis tout de suite en mesure de me conformer à l'ordonnance; mais, quelque diligence que je fisse, mon présent de noces ne fut donné à ma femme qu'à la naissance de mon fils aîné; c'était ma comédie rie VA\.'Ocat.
Je roulais depuis long-lenips ce sujet dans ma lèle. Goldoni, à qui je l'empruntais, avait exercé lui-même la profession qu'il mettait en scène. N'ayant pas cet avantage, j'avais du moins une estime égale à la sienne pour cette noble profession, et je \'oulais qu'on put dire de moi, en parodiant ce vers d'OEdipe :
Il fit un avocat, s'il n'eut l'honneur de l'être.
C'est une espèce d expiation que j'entrepris; mais avec quel bonheur j'y travaillais, sans me douter toutefois des mille et une jouissances qui m'attendaient après le succès!
Mon premier acte fini, j'allai le lire à Collind'Harleville. Collin admirait Goldoni; le sujet de son Avocat lui semblait heureux et le principal personnage intéressant ; mais c'était à peu près tout. Lorsque je lui en avais parlé pour la première fois : « J'espère, m'avait-il dit, que vous ne songez pas à « mettre la plaidoirie sur la scène et à faire du « théâtre une salle d'audience. Il faut un troisième « acte entièrement nouveau. Quant aux deux prea miers, j'imagine que vous en ferez disparaître les « personnages inutiles, que vous donnerez aux au- « très un caractère et une physionomie plus conforte mes à nos mœurs; que votre avocat n'excitera la « défiance de son client que par des moyens vraice semblables et décents ; qu'il n'aura point , par « exemple, le portrait de sa beilc adversaire caché
'i82 PREFACE
« dans une tabatière; qu'il ne tirera point l'épée « contre son rival; qu'il ne jouera point aux cartes « avec sa maîtresse , et que celle-ci n'ira pas lui faire « visite. Arrangez-vous pour éviter tous ces inci- « dents contraires à nos bienséances et pour en « trouver d'autres. Mais ce à quoi il faut songer « avant tout, c'est à imaginer pour le procès que « doit plaider votre avocat une autre base qu'une « donation, car au théâtre une simple question « d'argent n'émeut personne.»
Je fus donc peu surpris de la satisfaction de Collin quand il vit, dès l'exposition, la manière dont j'avais évité moitié de ces difficultés et dont je me préparais à éviter l'autre moitié. Il m'applaudit vivement surtout d'avoir substitué dans le procès une intéressante question d'état à une question pécuniaire. «Allons, me dit-il, mon ami, cela va bien; continuez. J'irai de temps en temps savoir où vous en êtes, et je vous dirai à l'oreille : VAvO' cat! VA^ocatl comme on disait les Athéniensl à Xercès. »
Hélas! quelques mois s'étaient à peine écoulés que la maladie dont cet aimable et excellent homme était attaqué fit des progrès menaçants. A la première nouvelle du danger, je courus chez lui, mais non , comme on le pense bien , pour lui lire ma comédie, ainsi que Y égoïste Barthe à Colardeau mourant. Déjà il ne recevait plus personne. Trois jouis après il m'écrivit de son lit de mort pour me
piiej- d'adoucir la fin de sa vie, en obtenant de mon directeur général un modeste emploi nécessaire à l'existence d'un de ses parents. La réponse de M. Français ne se fit pas attendre un quart-d'heure. Cène fut pas le dernier bienfait de celui-ci, mais ce fut la dernière joie de Collin.
L'intérêt qu'Andrieux portait à mes travaux redoubla après la mort de son plus ancien ami et ne contribua pas médiocrement à me faire achever r Avocat. J'écrivis le second acte avec rapidité, et, je crois, avec quelque verve; le troisième me coûta davantage. Aux difficultés qu'éprouve tout auteur comique à rendre un dénouement naturel, vraisemblable et complet, sans longueurs comme sans brusquerie, s'en joignait une autre fort sérieuse et que je m'étais créée moi-même. Ne pouvant ni ne voulant mettre l'audience en scène, il me fallait un récit; il m'en fallait même deux, un faux et un vrai : un faux qui, donnant d'abord des espérances à Cécile et à Courville, en même temps que de justes craintes à Duclos^ fournit à ces trois personnages l'occasion de développer leurs caractères; un vrai qui, rétablissant les faits, opérât une péripétie inattendue et dramatique dans les caractères et la position des personnages.
Or, pour que mon récit faux eût quelque vraisemblance, il était nécessaire que Duclos ne restât pas à l'audience jusqu'à la fin. Mais conunent l'en faire sortir? Mes amis Andrieux, Picard et Desfau-
clieiels*, avaient juge la difficulté insunuontuble,
et tous, comme dit La Fontaine, y jetaient leur
bonnet.
Un jour que je croyais avoir épuisé à ce sujet toutes les ressources de l'amitié et tous les efforts de mon esprit, // me vint tout à coup une idée, comme au pacha Schahabaham de M. Scribe 2; c'est que cette difïiculté n'était point de la compétence des gens de lettres et qu'il me fallait, pour la résoudre, une consultation d'avocat. J'allai trouver Bellart.
Cet homme de bien, de cœur et de talent, ne plaidait plus depuis le jour oii , déjà malade de la poitrine, il avait rassemblé toutes les forces de son ame et de sa voix pour la défense de mademoiselle
(i) Auteur du Mariage secret, l'une des plus agréables comédies qui soient au théâtre, homme d'un esprit charmant et d'un cœur plein de droiture et de chaleur. J'ai fait, en société avec lui, deux pièces de théâtre ([u'on ne trouvera point dans cette édition : Arloslc gouverneur et la Pièce en répétition. La première était un vaudeville que le public trouva gracieux, mais froid, et qui ne se soutint pas long- temps au théâtre ; la seconde était une comédie qui tomba. — Il y avait donc cabale i* — Certainement! cabale des auteurs contre le public.
(2) Il y aurait de ma part un oubli de toutes convenances à ne nommer M. Scribe dans mes préfaces qu'à l'occasion de l'Ours et le Pacha. C'est peut-être , il est vrai, la plus jolie de toutes les farces; mais qu'est-ce que cette débauche de gaîté S^iiriluellc auprès de tant de comédies charmantes dont il a enrichi la scène, et surtout auprès de Bertrand ctRato/i ?
DE L'AVOCAT. 'i85
de Cicé, prévenue d'un crime capital. Trente ans sont écoulés et celte séance judiciaire m'est aussi présente que si j'en avais été témoin hier. Je vois encore les juges émus, l'auditoire attendri, et jus- (|u'aux vieux gendarmes, oubliant la consigne, laissant tomber le fusil de leurs mains, pour essuyer leurs yeux mouillés de larmes. Bellart ne fut point, comme le vaillant Machabée , enseveli dans son triomphe; mais ce fut le dernier que lui offrit lo barreau .
Quand j'arrivai chez lui, le salon qui précédait son cabinet était rempli de monde. A voir cette foule de clients qui venaient le consulter, on pouvait croire que Bellart amassait une grande fortune; mais tous ceux qui l'ont connu savent avec quel noble désintéressement il a parcouru sa carrière et dans quelle médiocrité il a terminé son honorable vie. Ne demandant jamais, même aux riches, le prix de son travail, il se montrait satisfait de leurs offres les plus modestes et ne repoussait que les offres trop généreuses. Quant aux pauvres, il n'acceptait jamais rien d'eux et le plus souvent il les aidait de sa bourse. Ainsi en avait agi pendant trente ans son ami M. JoUy; ainsi, à l'exemple de ces vertueux modèles, en agissent encore aujourd'hui tous les avocats qui comprennent la dignité de leur profession et qui, grâce au ciel , sont encore en grand nombre dans cette société française, si menacée d'ailleurs de se voir as-
•i8G PRÉFACE
servie à l'empire des intérêts matériels. Oui, la délicatesse et le désintéressement sont des vertus innées dans le barreau français et les vices contraires y sont des exceptions. Oui, plus heureux en cela que les avocats de l'ancienne Rome , il n'est pas permis aux nôtres de préférer les causes brillantes aux causes justes, le profit à l'honneur et les richesses aux bienséances sociales. Si Hortensius et Cicéron n'ont rien perdu dans l'estime des Romains, l'un en plaidant pour l'infâme Verres, l'autre en se montrant un jour tout prêt à plaider pour Catilina, accusé de concussion*, c'est qu'à Rome on ne connaissait aucune espèce de solidarité morale entre le défenseur et le client; c'est que, dans un état de choses où chacun pouvait, sans encourir de blâme, se porter accusateur d'un homme de bien, il était tout simple qu'il n'y eût pas de déshonneur à défendre un homme décrié. Mais dans nos sociétés modernes, mais en France surtout, ils ne l'auraient pas osé, et la pensée même ne leur en serait pas venue.
Revenons à ma visite àBellart. — « Je viens, lui dis-je, en entrant dans son cabinet, vous demander une consultation. Voici les faits. Un jeune avocat de Paris que vous ne connaissez pas encore, el que
(i)Ilne s'agissait point alors de la Conjuration de Catilina, mais d'une accusation portée contre lui, à raison de ses violences dans le gouvernement d'Afrique.
(Lettres à Atticns, i et 2.)
je vous présenterai sous peu, doit plaider à Rouen dans une question d'état. Sa cause est bonne et juste et il espère la gagner, bien qu'il soit forl amoureux de la belle orpheline qui est sa partie adverse. — Ah! ah! c'est avoir du courage, ou de la présomption. — Ce n'est pas là ce qui l'inquiète le plus. — Peste! il y a pourtant de quoi! — Ce qui le tourmente c'est son client, un marin qui se nomme Duclos, homme brusque, humoriste, impatient et méfiant à l'excès. — Qu'y faire? — Il a surpris (je vous dirai plus tard comment) des preuves écrites de l'amour de son avocat pour l'orpheline, et, dans sa méfiance, il a voulu d'abord lui retirer les pièces du procès. — Ma foi!., pourtant ce serait un déshonneur. — L'avocat s'est si vigoureusement défendu que le client n'a pas persisté. — Très bien! — Mais il veut absolument assister à l'audience. — Rien de plus naturel, et il n'y a nul moyen de l'en empêcher. — Et si, comme tout le fait craindre, ce bourru de marin s'avise de troubler son avocat dans sa plaidoirie, de l'interrompre à chaque instant et de se nuire à lui-même par son impatience, ses interpellations et peut-être pis encore?...— C'est un malheur qu'il faudra subir. — Quoi! vous ne verriez là aucun motif de le faire sortir de la salle? — Non, à moins que son emportement n'ait troublé l'audience elle-même, qu'il n'ait interrompu les débats et (pie le client n'ait manqué de respect à la Cour. — Au quel cas?... —
Auquelcas^ comme nous disons élégamment, nous autres avocats, vous pouvez être certain que le président n'attendra pas que le scandale soit à son comble pour dire à l'huissier : Faites sortir monsieur. — Cela s'est-il vu souvent? — Souvent? non, grâce au ciel; mais quelquefois, et même en ma présence. — Ah! que je vous embrasse! voilà ma comédie faite! — Comment, votre comédie? — Oui; il me manquait une scène et c'est vous qui l'avez trouvée. — Expliquez-moi... — Dans quinze jours je viendrai vous lire mon Avocat. — Quoi! allezvousnous jouer sur le théâtre, comme Dancourt et Boursaut ont joué les procureurs ? — Vous en jugerez à ma prochaine visite. Je me sauve. — Un moment, s'il vous plaît; elle prix de ma consultation? — C'est trop juste. — Écoutez ; je ne vous demande aujourd'hui qu'une hypothèque; mais, comme je la veux sûre, je la prends sur votre première représentation. M
Ce jour si heureux pour moi ne tarda pas à venir, car jamais la Comédie-Française ne m'avait fait long-temps attendre, et, cette fois, j'attendis encore moins que jamais. Ma pièce fut montée (c'est l'expression du théâtre) avec un soin particulier. Les meilleurs acteurs y avaient pris des rôles, et pourtant je tremblais. C'était mon quatrième ouvrage; on pouvait se lasser de me traiter avec indulgence. J'avais toujours repoussé les applaudisseurs à gages; ils pouvaient se venger de mes dédains. «Enfin,
DE L'AVOCAT. <i8.>
« me disais-je, j'ai cru faire une pièce intéressante a et comique et je me suis flatté de plaire ainsi à « ceux qui aiment à rire comme à ceux qui se «laissent aller volontiers aux tendres émotions. « Mais ne me suis-je point trompé? en passant d'un « ton à l'autre, ai-je conservé Tharmonie, et mes a auditeurs ne trouveront-ils pas que j'ai fait quelce quefois jurer l'archet? En croyant m'étre tenu « ferme sur la lisière qui sépare le drame de la co- « médie, n'aurai-je pas trop versé du coté du drame? .< Si j'ai mis du naturel dans mon style, n'ai-je pas « donné aux personnages de V^uocat et de Cécile « des sentiments un peu romanesques? Et le soin « même que j'ai pris de les entourer de caractères (' d'une nature plus vraie et malheureusement plus « commune, ne fera-t-il pas ressortir encore plus « ce défaut? Ai-je assez motivé la fierté de Cécile « qui, après avoir perdu son procès, refuse tout ence semble et les dons de Duclos qui n'a pas voulu la ce reconnaître pour sa nièce, et la main de V Avocat ce qui peut réparer tous ses malheurs? Et cette lettre ce qui pouvait assurer le gain de son procès et dont ce elle s'abstient pour la seconde fois de se prévaloir ce à l'audience, cette lettre mystérieuse est-elle un ce artifice dramatique suffisamment vraisemblable? ce le public s'y laissera- t-il piendre aussi facilement ce qu'aux billets de Tancrede et de Zaïre ? »
C'est ainsi que, malgré le suffrage rassurant de mes amis, j'analysais et disséquais ma pièce; c'est I. 19
•2Q0 PRL'FACE
ainsi que je me tourmentais à y chercher des défauts, comme ces hommes d'un tempérament robuste, mais d'une imagination malade, qui, se tâtant sans cesse et portant la main sur tous leurs membres, s'étudient à y trouver, en dépit du médecin , les symptômes d'une maladie que peut-être ils n'auront jamais.
Durant toute la tragédie cVEsther, représentée avant l'avocat, cette espèce de fièvre ne me quitta point. Mais, dans l'entracte, qui fut au moins de vingt minutes, de quel effroi nouveau et cette fois bien fondé je me sentis saisi! Une musique terrible s'éleva tout à coup du milieu et de tous les coins du parterre. Les instruments n'étaient pas seulement de simples clés; c'étaient de véritables sifflets de toute grandeur, jouant sur tous les tons, non pas tels qu'il s'en était vu jadis à XAspar du sieur de Fontenelle*, mais des sifflets perfectionnés avec un art infernal et rangés en batteries de façon à ne laisser ni paix ni trêve à leur victime. — «Je suis perdu, dis-je à mon oncle Jolly que j'avais amené dans ma loge; il est évident qu'il y a dans le parterre une cabale habilement organisée qui ne laissera pas ma pièce aller jusqu'à la fin. — Rassure-toi, me répondit mon oncle; ce sont tous jeunes gens, n'est-ce pas, qui remplissent le parterre? — Sans doute. — Eh bien ! ce qui t'épouvante va servir à ton succès. — Comment
(i) Épigraiiime de Racine sur l'origine des sifflets.
DE L'AVOCAï. 391
cela? — Je parie que le titre de ta pièce, qui n'annonce pas clairement si tu veux louer ou ridiculiser la profession d'avocat, aura trompé tous les étudiants en droit, qu'ils ne se sont armés de sifflets que pour la défense de l'ordre, en cas d'attaque, et qu'ils te régaleront d'un tout autre concert dès la fin de ta première scène.» Et en effet, au huitième vers, le parterre reconnut sa méprise et des applaudissements unanimes accueillirent tout le monologue A' Armand. J'eus cependant, vers la fin de ce monologue, encore un instant d'inquiétude *. Un avocat qui fait des vers ! et pour sa partie adverse ! Qu'en allait-on penser ? Mais, soit que cette hardiesse fût du goût du public, soit que je l'eusse enveloppée d'une heureuse expression, elle ne fut pas moins applaudie que le reste. Je regardai dès lors le succès de mon premier acte comme assuré et bientôt je ne doutai presque plus de la réussite des deux autres. Que le cœur de l'homme est ondoyant^ a dit Montaigne! J'avais passé de la terreur à l'espérance; j'étais tout près de passer de l'espérance à la présomption. De quel droit? me serais-je imaginé par hasard que j'avais prêté à mon Avocat l'éloquence
(i) « Chère Cécile ! au moins, si tu pouvais savoir
t(Ce qu'il va m'en coûter pour remplir mon devoir!...
'< Tu ne le sauras pas... tu ne liras pas même
" Ces vers... Eh ! oui, ces vers... car à mon trouble extrême
« Un sort bizarre ajoute encore ce travers;
«.Te la combats en prose et je la chante en vers! »
el l'autorité d'un Gerbicr,d'un Bcrryei *; que j'avais su comme eux captiver mon auditoire, en disposer à mon gré, et devenir ainsi qu'eux le juge de mes juges?.. Quelle folle pensée! et qu'il me faut de sincérité pour avouer aujourd'hui que je fus au moment de m'y abandonner!
Je dois dire à mes lecteurs, puisque je leur dis tout, que cette bouffée d'amour-propre fut de courte durée, et qu'après avoir reçu les embrassements de MM. JoUy et Bellart, plus heureux encore de mon succès que moi-même, je sortis bien vite de la salle par la porte intérieure du théâtre, pour échapper à la jeunesse de l'école de droit qui m'attendait sous le péristyle pour me féliciter.
Je m'étends longuement, contre ma coutume, sur la comédie dont j'écris atijourd'hui la préface; mais comment puis-je m'en dispenser? C'estvotre\^KRviCK (me disait, il y a quinze ou vingt ans, l'homme d'esprit de France qui a le plus d'esprit français 2), cest votre Warvick! ce qui voulait dire d'abord que r Avocat était ma meilleure comédie et puis
(i) En plaçant ici le nom de mon illustre ami M. Berryer à côté de celui de Gerbier, comme orateur du barreau, je ne proclame point la plus grande et la plus belle partie de sa gloire, celle dont la tribune politique a été pour lui le théâtre. C'est là surtout que son éloquence s'est acquis des droits immortels à la reconnaissance comme à l'admiration de ses contemporains et de la postérité.
(2) M. le comte Beugnot. Von . la prélace de la Revanche.
DE L'AVOCAT. agS
(jiie je ne ferais jamais mieux. Tenant la senlence ()our bonne et l'augure pour accompli, ne suis-jo pas excusable d'en parler avec quelque complaisance? Si dans cette préface j'ai franchement exposé non-seulement les critiques qu'on en a faites , mais encore celles qu'on en aurait pu faire, est-il messéant de rappeler en même tenips tout ce que le succès de cette pièce a procuré de satisfaction à mon amour-propre et de jouissances à mon cœur? Puis-je oublier que V Avocat m'a ouvert les portes du premier corps littéraire de l'Europe et que le Prince que j'appellerais le plus poli des rois, si Charles X n'eût pas régné, lorsque je lui fus présenté par l'Académie, m'adressa ces paroles : «Vous « aviez, monsieur, un trop bon avocat pour ne pas «gagner votre cause? » Enfin, quand je donne aujourd'hui au public une nouvelle et probablement une dernière édition de r Avocat, n'est-il pas naturel, n'est-il pas de mon devoir, que je remercie publiquement ceux de MM. les Bâtonniers (jui, au nom de leur ordre, ont souscrit à mes ouvrages pour la bibliothèque des avocats, et qu'à leur tête je place M.Parquin, bâtonnier de Paris? La lettre (ju'il m'a écrite à ce sujet, et qui a été publiée dans les journaux, est-elle un titre d'honneur dont il soit permis à moi seul de méconnaître le prix?
J'espère donc que ces particularités de ma vie, loin d'être repoussées par mes lecteurs, seront accueillies par eux avec quelque intérêt; car ce n'est
pas la vanité qui les dicte, c'est la reconnaissance. La reconnaissance! je ne sais s'il existe des cœurs assez malheureux pour ne pas éprouver tout ce que ce sentiment a de douceur et de charmes; mais je le trouve en moi si vif et si puissant que c'est presque uniquement pour avoir l'occasion de l'exprimer en liberté que j'ai conçu l'idée de ces préfaces^ ou si l'on veut de ces dédicaces. Je sens une joie sans égale à y rendre hommage à d'augustes infortunes, à y nommer une grande partie de mes amis, à y proclamer ce que j'ai du à leurs exemples, à leur crédit, à leurs conseils. Ce n'est pas un mérite, c'est un besoin. Cette édition est mon testament littéraire; je veux qu'elle soit aussi le testament de l'amitié.
Puisque j'ai prononcé les mots dédicace et reconnaissance^ il est superflu d'expliquer pourquoi j'ai dédié V Avocat à M. Jolly, mon oncle.
Mais les premières éditions de ma pièce n'avaient qu'une épigraphe; pourquoi une seconde aujourd'hui?
Je ne devrais pas, ce me semble, provoquer cette question, car il est probable qu'elle ne me sera faite par personne. Qui ne connaît en effet le nom de M. de Peyronnet? qui ne sait combien ce nom, après avoir brillé à la tribune comme il avait brillé au barreau, s'est honoré à jamais dans l'administration de la justice, combien surtout il s'est encore agrandi dans les fers? l'armi les hommes de palais.
en est-il un seul qui ne sache que les paroles citées dans ma seconde épigraphe ont décidé l'abolition d'un décret inique et injurieux pour la profession d'avocat*, qu'elles ont fait rendre à cet ordre ses anciennes et légitimes franchises, et que le rapport d'où elles sont tirées fut, à ce titre, imprimé, par délibération du conseil des avocats de Paris, en tète de son annuaire où il figure encore aujouid'hui?
V Avocat est, de mes comédies, celle qui a eu le plus de représentations. Cette pièce a joui d'une longue vogue, surtout dans les villes qui possèdent une école de droit ou une cour royale. Il n'aurait tenu qu'à moi de la voir souvent représenter en province et un joui-, entre autres, à 3Iàcon où je passais; mais me ressouvenant de mon aventure d'Ârras 2^ je me suis contenté de m'y procurer l'affiche curieuse que je transcris textuellement ici :