ÉLISKA, LE ROL
LE ROL
Vous me voyez, mademoiselle, l'homme du monde le plus inquiet de l'arrivée imprévue du roi. Un tel rival m'effraie, et quelque impatient que je sois de connaître mon sort, ce n'est qu'eu tremblant que je vous prie d'en décider.
ÉLISKA
Parlez-vous sérieusement, monsieur le duc? Pouvez-vous imaginer que sa majesté daigne songer à m'élever jusqu'à elle?
LE ROI
Eh! mademoiselle, quand à la noblesse du sang on réunit, comme vous, la beauté la plus parfaite et la vertu la plus pure...
ÉLISKA
Le roi n'a probablement pas votre indulgence, monsieur le duc. D'ailleurs, tout puissant qu'il est, il lui serait plus facile peut-être de m'assurer de son amour que de m'y faire croire.
LE ROI
Et pourquoi, mademoiselle?
Le roi est fort aimable, mais habitué à commander les sentiments, bien plus qu'à les attendre. Je ne sais... le bonheur de ses sujets est, dit-on, beaucoup plus assuré que celui de sa femme,
LE ROI , vivement.
Qui a pu ainsi le noircir à vos yeux, mademoiselle? Je vous assure que, si le roi dit qu'il vous aime, il vous dit la vérité; il est incapable de tromper, et son cœur est aussi constant que sincère.
ÉLISKA
Eh! mais, monsieur le duc, on dirait que le roi vous a chargé de le défendre.
ACïL: III, SCENE Y. 467
LE ROI
Non ; mais c'est qu'il faut être juste. Voilà dix fois qu on me parle aujourd'hui de sa prétendue légèreté. Ces pauvres rois, comme on les juge! On e'pie, on commente leurs moindres actions; on dénature leurs sentiments et leurs discours; ceux qu'ils ont comblés de bienfaits sont les premiers à les accuser.
ELTSRA, piquée et à part.
Quel étrange langage !... ( haut et cachant son dépit. ) Estce à moi, monsieur le duc, que ce reproche s'adresse? Vous faites, sans doute, le devoir d'un sujet fidèle en défendant le roi, mais est-ce moi qui l'accuse? En répétant quelques bruits parvenus jusqu'ici, vous ai-je dit que j'y ajoutais foi? Si j'y avais cru un moment, la présence seule du roi aurait suffi pour las détruire.
LE BOI, piqué.
Ah! sa pr'^sence!
ÉLISRA.
Sa physionomie annonce trop de franchise et de bonté pour cacher un cœur ou léger , ou perfide.
LE ROI , de même.
Ainsi, vous voilà convaincue de sa constance et de sa sincérité?
ÉLISKA
Je ne vois pas pourquoi j'en douterais.
LE ROI
•Je vous entends: cVst lui qui sera préféré.
ÉLISKA
J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur, que je ne crois point que le roi daigue songer à moi.
LE ROI
Oh! vous ne le croyez point! cela est pourtant assez facile à voir. Et d'ailleurs, vous n'avez pas voulu lui déplaire sans doute?
ÉLISKA
Pour cela, monsieur, vous me rendez justice.
LE ROI , à part, mais de manière à être entendu d'Éliska.
O ciel! tout ce que j'ai dit, tout ce que j'ai fait tendait à m'assurer qu'on m'aimerait pour moi. Je m'imaginais qu'il pouvait exister une femme qui ne fût point sensible aux séductions de la grandeur et de la fortune... Douce illusion! te voilà détruite!... Après tout, c'est moi seul qui ai tort; l'épreuve était trop forte, et l'espoir d'être reine de Pologne devait nécessairement me faire préférer mon rival.
ÉLISKA
Vous vous trompez , monsieur ; ce n'est ni le rang ni la fortune qui me plairaient dans ce rival; c'est la douceur, la loyauté de son caractère. 11 n'a point, par une méfiance peu obUgeante, employé pour nous connaître la feinte et les déguisements. H s'est montré d'abord ce qu'il est et nous a permis de nous montrer tels que nous sommes. Il sait aimer, il sait plaire, et si j'ai un regret, c'est qu'il ne soit pas, comme vous? simple duc de Kalitz; je lui donnerais ma main encore plus volojitiers.