‹ OEuvres diverses. PublieésChapitre 78 sur 218 · Scène xiv. Deux fois mille louis · texte numérisé non relu

Scène xiv. Deux fois mille louis

— Eh bien! après? — En tout, cinq fois mille louis. — Après, vous dis-je? je ne vous comprends pas. — Comment! vous ne comprenez pas? Croyezvous donc, comme un tas de vieux aristocrates, que le citoyen Premier Consul ait le dessein criminel d'anéantir la république et de rétablir les Bourbons? — Mais qu'a de commun avec cette opinion?... — Moi, je ne l'aime plus la république, parce qu'enfin... Je vois bien d'ailleurs que le citoyen Premier Consul ne s'en soucie guère; mais il ne le dit pas, il ne veut pas qu'on le dise, et on le dirait; oui, tout le monde dirait qu'il songe à nous ramener l'ancien régime, s'il abandonnait à la licence de la presse, et surtout du théâtre, les institutions du régime actuel. — Encore une fois, je m'y perds. Quelles institutions sont ici attacjuées? — Le système monétaire, entendez-vous? le système monétaire; voilà ceque vous attaquez. Plus de vingt patriolcs, en entendant hier sur la scène ré-

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pélcr jusqu'à satiété mille louis au lieu de vingtquatre mille francs , se sont indignés comme s'ils vous avaient entendu parler de Louis XVIIl. — Quoi! c'est pour cela que vous avez arrêté ma pièce, m'écriai-je en éclatant de rire? ah! qu'à cela ne tienne; donnez-moi une plume; en deux minutes, je vais convertir ma monnaie jaune en monnaie blanche, et mes louis en francs. Mais, dites, je vous prie, à vos bons patriotes, que ma témérité n'aplanissait pas plus le chemin du trône à Louis XVIII que ma docilité ne l'empêchera d'y revenir. »

Voilà un échantillon de ce qu'était la censure dès la première année du consulat. L'asservissement s'organisait ainsi dans tous les rouages du gouvernement. II entrait, certes ( on ne peut le nier ), dans les vues de Bonaparte, bien que le maître ignorât sans doute toutes les sottises et les âneries de ses valets. Mais avouons franchement que Bonaparte devint despote plus qu'il ne l'espérait, plus qu'il ne le voulait peut-être, et surtout plus rapidement, par notre propre faute, par nos anciens désordres, par les excès de la licence, par les cruelles et ignobles Saturnales de la république, et qu'en un mot son despotisme fut le fruit naturel et inévitable de la révolution. Juste punition des peuples en révolte contre le droit! Ils épuisent contre euxmêmes leur force et leur indépendance; ils tombent

v2-i PREFACE

dans l'abattement, le marasme, le désespoir, et finissent par s'accrocher à la première main de fer qui daigne les en tirer, lors même que cette main n'a pas un gant de velours.

Je terminerai cette préface par une anecdote d'une date postérieure à l'époque dont je viens d'essayer l'esquisse, craignant de n'avoir pas l'occasion de la raconter plus tard. Elle montrera les rapides progrès de la servilité dont j'ai exposé l'origine et les prémices; et, bien que l'excès d'adulation soit plus propre à inspirer le dégoût que le rire, le lecteur rira, j'espère, de mon récit, dont j'ai besoin moi-même pour faire pardonner ce que la fin de cette préface a peut-être de trop sérieux.

Le Premier Consul s'étant fait Empereur, tous les corps de l'Etat s'empressèrent d'aller le féliciter. Lorsque l'Institut lui fut présenté, il adressa d'abord la parole à quelques académiciens qu'il connaissait, puis s'arrétant près de M. Ameilbon, membre de la troisième classe ( aujourd'hui l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ), voici le curieux colloque qui s'établit entre eux, et que j'écrivis le jour même sous la dictée du véridique Andrieux :

« — Ah! vous êtes monsieur Ancillon? — Oui, sire, Ameilbon. — Ah! oui, Ameilhon. Vous avez continué l'Histoire Romaine de Lebon? — Oui, sire, de Lebeau. — Oui, oui, de Lebeau... jusqu'à la prise de Constantinople par les Arabes? — Oui,

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sire, par les Turcs. — Sans doute, par les Turcs... en 1449? — Oui, sire, en i453. — En i453, c'est cela.» Puis l'empereur passant à un autre, M. Ameilhon se retourne et dit à ses Yoisins : « C'est in- « croyable! il sait tout, il se souvient de tout, 011 « ne peut rien lui apprendre. »

PERSONNAGES

CAROLINE, jeune orpheline.

DUBREUIL, peintre.

DESCHAMPS, valet de Desrosnais.

FRANÇOISE, vieille gouvernante de Desrosnais.

La scène est à Paris.

CAROLINE

COMÉDIE

Le ihcàire représente une chambre de l'appanement de Caroline ; elle est meublée très simplement. Dans le fond , à droite , sont plusieurs dessins au crayon , une lable , un carlon de dessins, un chevalet et autres choses nécessaires pour dessiner. Du même côté, sur le devant, est un vieux paysage encadré richement, mais enfumé, et dans lequel on doit à peine distinguer un âne. Du côté opposé , est une fenêtre donnant sur la cour, une table et un autre carton rempli de paysages. Du même côté , mais dans le fond , est la porte d'entrée. Au lever du rideau , Caroline est à dessiner.

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