Voir Papyrus Abboif, pi. VII
Lettre à M. le Directeur du Journal égyptologique de Berlin^ à propos de la difficulté que présente la traduction de ce document}.
Mon cher confrère et ami,
Les progrès considérables réalisés depuis plusieurs années dans la science du déchiffrement des hiéroglyphes ont frappé tous les esprits. Ils sont dus uniquement à Tabondance des matériaux d'étude mis à la disposition des dis- . cîples de Champollion. Pendant longtemps Tétude n'a été possible que dans les musées; plus tard, votre précieuse édition du Todtenbuch et votre Auswahl der wichtigsten Urkunden ont offert le premier aliment à l'analyse. Les grandes publications de la Commission prussienne, du Musée de Leyde, de Rosellini, etc., sont demeurées généralement inaccessibles au plus grand nombre.
Mais, aujourd'hui, les publications de textes se sont tellement multipliées, que les égyptologues, après avoir été privés de moyen d'étude, ne suffisent plus à la tâche; le travail d'analyse est considérablement en retard : on n'a épuisé aucune des collections anciennes; quant aux nou-
1 . Publié dans la Zeitschrift fur âgyptische Sprachçj 1870, p. 8J-85 çt 97-101,
velles, elles sont à peine effleurées. C'est suffisamment dire qu'indépendamment des textes restés inédits et qui paraîtront tôt ou tard, les richesses que nous avons en main sont loin d'avoir dit leur dernier mot, en ce qui concerne le progrès.
Mais l'avancement actuel de la science n'est pas encore tel qu'il nous soit donné d'aborder avec assurance l'explication de tous les textes, tant s'en faut. Il n'en existe guère d'assez simples pour que nous n'y soyons pas arrêtés par quelques tournures de phrases, ou au moins par quelques mots nouveaux ou employés sous des acceptions qu'on n'avait pas encore notées. Il existe d'ailleurs des compositions mystiques ou philosophiques qui nous laissent encore très peu de prise, par le motif que nous n'y sommes pas guidés par le fil d'une narration, d'une description quelconque; les pensées abstraites exprimées dans une langue étrangère sont saisies toujours avec une certaine difficulté ; elles se prêtent à des interprétations vagues, et ouvrent aisément la porte à l'erreur.
Cette observation pourrait s'appliquer aussi bien aux langues modernes qu'aux langues anciennes; mais elle a une valeur bien plus considérable quand il s'agît d'une langue perdue, qui ne nous a laissé ni vocabulaires ni grammaires, et que nous reconstruisons lentement pièce à pièce. De l'égyptien nous ne connaissons pas tous les mots, et de chaque mot connu nous ignorons un grand nombre d'acceptions secondaires. A l'égard de la syntaxe, nous avons reconnu et noté un grand nombre de formes affectant les radicaux des verbes, montrant comment se comportent les sujets, les régimes, etc., comment s'expriment les interrogations, les affirmations, les négations, etc.; mais nous n'avons pas reconnu toutes les formes régulières, et nous nous trompons encore à coup sûr quand nous posons aujourd'hui, sous forme de règles, des bornes à l'observation.
Avec l'abondance de nos ressources, nous triompherons
de ces derniers obstacles; récrivain humoristique français qui a exprimé cette idée que la langue égyptienne court grand risque de rester momijiée à jamais, peut se rassurer : la langue des hiéroglyphes est sortie de ses bandelettes; elle parle déjà couramment, encore quelques années, et elle dira tout.
Ce qui éveille les suspicions des non-initiés, ce sont les lectures et les traductions contradictoires. Dans une science d'observation comme la nôtre, chacun est guidé par les textes auxquels il s'adonne spécialement; il arrive naturellement que, sans parler des erreurs qui sont toujours nombreuses, différents observateurs peuvent arriver à des résultats contradictoires. Le même groupe pourra, par exemple, être rendu par savoir, compter, laver, mâchoire, quatre acceptions bien constatées et parfaitement exactes, que le contexte qui les accompagne permet toujours de distinguer les unes des autres. A l'exception d'un petit nombre de difficultés spéciales au mode d'écriture, les obstacles qui nous arrêtent dans l'interprétation de l'égyptien sont communs à toutes les autres langues, que nous ne connaîtrions pas complètement et dont nous ne posséderions pas le vocabulaire. S'il s'agissait de l'anglais, par exemple, nous constaterions aisément que le verbe to break signifie rompre, briser, casser, mille et mille exemples frappants prouveniient cette valeur; mais il pourrait arriver que l'on tombât ensuite sur des expressions telles que to break one's mind, to break an opinion, to break a business, to break bulk, etc., pour lesquelles le sens briser, rompre, non seulement ne convient pas, mais encore conduirait à des interprétations diamétralement opposées à la vérité, comme dans l'avantdernier cas, par exemple, où il ne faudrait pas traduire : rompre une affaire; mais mettre une affaire sur le tapis.
Si, guidés par des textes clairs, certains observateurs sont arrivés à découvrir d'abord pour le verbe en question les sens confier, émettre, etc., ils pourront être fort étonnés que
Ô4 LE t>APVKUS PRISSE
d'autres affirment ceux de rompre, briser, casser; ceux aU contraire (et ce seront les plus nombreux) qui auront reconnu ces dernières acceptions ne douteront pas que les premiers ne soient dans Terreur; mais les dissidences ne dureront que jusqu'à ce que chacun ait montré ses textes et ses preuves, et les discussions aboutiront finalement à la constatation de sens nouveaux et à leur introduction oflicielle dans le vocabulaire commun.
Cette comparaison, que j'ai empruntée à la langue anglaise, aurait pu être prise dans toute autre langue : c'est l'histoire réelle d'un grand nombre de mots égyptiens, histoire qui pour la plupart d'entre eux n'est pas encore arrivée à ses derniers chapitres.
Je puis citer comme caractéristique le groupe [1
soit en lettres coptes cj6p, dont les acceptions sont ^rticulièrement multipliées. Mes index contiennent plus de mille exemples de l'emploi de ce mot, et cependant ils ne m'avaient pas encore fourni le moyen de comprendre le titre de Khonspe-iri-skher, ni le sens du quarantième péché de la confession négative : -<s2>"^n c=î:t=i «Cew. . La signification
de ces deux expressions ne m'a été révélée que par un texte que j'ai copié en Italie, Tannée dernière, et que je ferai connaître dans ma troisième série de Mélanges égyptologigues, actuellement sous presse. Le titre du dieu signifie : Khons qui fait ce qu'il veut, et le péché est celui de l'homme qui n'obéit qu'à sa propre impulsion, qui n'en fait qu'à sa tête.
On doit supposer qu'un grand nombre des mots employés dans les ouvrages philosophiques, pour exprimer des idées
abstraites, sont dans le même cas que y «=^=î=>» ^t que
c'est faute d'en avoir reconnu certaines a^c^^P^^^^^ ^^ nous échouons dans l'interprétation de ces gortes de textes; le sens net et précis nous échappe; nox^^ ptteNÇi^^x\s>^\vj& Qvi moins ccmfusément un sens possible, ^^ ioï^>^^ ^^^X^^SSS^
LE papVrus t^hlSSÈ 95
l'une : ou nous abandonnons la tàclie, ou nous nous laissons séduire par des demi-clartés, et notre imagination supplée à rimpuissance de la méthode rigoureuse.
C'est l'application de ce dernier système qui a présidé en France et en Angleterre à des traductions, qui resteront comme de prodigieux monuments d'erreur; je veux parler des Papyrus de VExode et des Proverbes d'Aphobis.
Ce dernier ouvrage, dû à la plume de M. le D' Heath^ contient une traduction complète du Papyrus Prisse; pas un seul mot de cet important manuscrit n'est omis.
Dans sa préface, M. le D' Heatli, savant d'une indiscutiible loyauté, affirme qu'il a tout sacrifié à l'exactitude littérale dans sa traduction, et il se déclare prêt à répondre à toute critique.
Cependant M. Heath ne fut pas critiqué; son travail, qui serait si important s'il faisait réellement connaître les maximos morales de l'époque des pyramides, passa inaperçu; et il devait en être ainsi pour tout disciple de Cliampollion. En effet, l'examen des premières lignes de la traduction montre que le traducteur, au lieu de déterminer le sens des phrases d'après une connaissance préalablement acquise du sens des mots, a attribué aux mots des valeurs exigées par les phrases qu'il devinait ou imaginait tout d'une pièce. On conçoit qu'il ait pu à la rigueur se méprendre sur
qui signifie joewr^ et traduire ce mot par./bwrfa-
tton, à cause du groupe de même valeur phonétique '^'^''^ S$) ,
qui signifie bien véQ\\^v[iQTii fonder, fondement. Mais lorsqu'il traduit M r-^-^ par vigoureux, ^^ par sa-
f/enisey c±±=, par ordonnance, on se demande en vain sur
quelles apparences il s'est appuyé; tous les index indiquent pour ces groupes des valeurs bien différentes. La totalité de
1. A record of thc pairiarchal arje, or thc Prorerbs of Aphobis , London, Ryde; T. Briddon.
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la version de M. Heath repose sur le mémo arbitraire, pour lequel on comprend aisément (lu'il n'existe pas d'obstacles. Le traducteur franc^ais de l'inscription d'Ibsamboul ne s'apercevait pas des énormes lacunes du texte mal copié qu'il prétendait traduire; sa version se suivait régulièrement, tout s'y enchaînait à merveille. Il n'en saurait être dilîércmment avec des procédés aussi élastiques et aussi arbitraires. Aussi M. Heath ne s'est nullement inquiété de la circonstance que le papyrus est incomplet, qu'il y manque plusieurs pages au commencement, et que le début du texte conservé tombe au milieu d'une phrase dont les premiers mots sont perdus; il traduit comme si tout était complet.
La traduction de M. Heath fut considérée comme non avenue, et c'était justice, mais aucun égyptologue n'essaya d'en proposer une autre; il est toujours possible de se rendre compte de ce qu'il n'y a pas dans un texte, môme quand on ne réussit pas à savoir ce qu'il y a. En ce qui concerne l'appréciation du Papyriîs Prisse, on s'en tenait encore généralement à l'aperçu modeste que j'ai publié, en 1857, dans la Revue archéologique, de Paris, sous le titre de : Le plus ancien livre du monde.
Dans cet opuscule, je faisais connaître le sujet et les divisions du vieux livre égyptien et la disposition des maximes, en les illustrant par quelques essais de traductions partielles, et par la version suivie d'assez longs paragraphes traitant de la piété filiale et de l'indiscipline.
Je terminais en confessant mon impuissance et en exprimant m^n regret de laisser presque entièrement dans l'ombre les maximes du vieux philosophe égyptien.
Ces résultats n'étaient pas considérables; treize années d'études nouvelles m'ont mis à même de les étendre un peu, et surtout de rectifier quelques erreurs dans mes premiers aperçus. Mais il s'en faut que mes progrès me rendent capable d'entreprendre une traduction tant soit peu complète de Tensemble du document. J'avoue sans peine, au contraire.
LE PAPYkUS PRISSE y?
que la plupart des maximes qu'il renferme demeurent pour moi à peu près lettres closes. Seules les dernières pages, sur lesquelles mon étude de 1857 avait spécialement porté, m'ont permis une étude analytique. A la demande d'une grande entreprise littéraire fondée à Paris, j'ai retraduit in extenso toute cette partie du texte ; ce nouveau travail a été imprimé sur la fin de 1869 ; les épreuves en ont été revisées par moi, mais jusqu'à présent la publication n'en a pas été faite. J'ai dû me contenter d'annoncer comme devant paraître prochainement le volume qui contiendra mes traductions ^ . C'est dans tous les cas un engagement que j'ai pris avec le public, et que je tiendrai tôt ou tard.
J'ai dit qu'en ce qui touche les maximes qui font l'objet de la première composition écrite sur le papyrus et de la plus grande partie de la seconde, je me déclarais complètement incapable de les comprendre clairement et d'en faire une traduction formant un ensemble logique et satisfaisant. Il ne sera peut-être pas inutile que je montre par quelles difficultés je suis arrêté. Dans ce but, je vais essayer d'analyser à ma manière les deux premières lignes du papyrus,
dont voici le texte: ^|^^^ ^^^â^ if
71 I I I Ul Ji ^ AA/WW W/V* ^NS/Sf^fK A A/W\AA
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Pour simplifier, je vais passer en revue chaque groupe, pour en déterminer la valeur.
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1. A la fin de mon Introduction au Calendrier des Jours fastes ci néfastes de Vannée égr/ptienne, publié en janvier 1870. Indépendamment d'nne partie du Papyrus Prisse, ces traductions comprennent tout le Papyrus magique Harris, l'hymne à. Osiris et plusieurs autres textes.
BiBL. BGYPT., T. XII. 7
'■ \i-k-. copte «^.^"'^^.s^^"'»" -.iU,-'''' sauf. S'emploie comme verbe, ^ ,„ ii^^ y^ x>e>^^
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Je ne l'ai jamais rencontré ^^^ e»»-^^^^*^' loi"'^^^*
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