‹ Œuvres diverses; publiéesChapitre 177 sur 204 · POÈME · texte numérisé non relu

POÈME

Non loin des champs poudreux de l'âpre Thébaïde, Vasles et triste» champs couverts d'un sable aride, Qui du coûtre jamais ne furent déchirés, El jamais de moissons ne se virent parés, Deux fameux pénitents, après maintes années Dans l'horreur du désert saintement terminées, Après avoir Satan mille fois combattu, Et par de longs travaux signalé leur vertu, Osèrent adresser au ciel celte prière, Tant l'homme s'éblouit de sa propre lumière : « Ton service, Seigneur, est notre unique emploi, Tu sais qu'avec frayeur nous marchons devant toi, Et que, pour l'obéir, avec ce corps rebelle Dès nos plus tendres ans nous vivons en querelle ; Nous avons déclaré la guerre à ses plaisirs, Nous avons mis un frein à ses bouillants désirs : Presque à chaque moment il éprouve un supplice, Nous le tenons caché sous un piquant cilice,

îiOG roiîsiES

Nous l'exposons au froid, aux ardeurs du soleil, Et nous lui dérobons jusques à son sommeil. Apprends-nous si quelqu'un de la race morlcUe A te servir, Seigneur, égale notre zèle, Et par qui maintenant le prix de sainteté Nous peut avec justice être encor disputé. »

Ainsi dirent les saints; leur prière est portée Au trône du Très-Haut, et n'est point rejetée: En son cœur toutefois il plaignit les humains D'avoir tant de foiblesse, et des p'insers si vains. Pour punir cet orgueil, le Tout-Puissant commande A l'un des messagers de la céleste bande De traverser soudain les vides champs de l'air, D'apparoitre aux vieillards, et de leur révéler Que deux bergers, voisins de leur grotte sauvage, Unis par les liens d'un sacré mariage, Et d'un feu chaste et pur également épris. Peuvent de la vertu leur disputer le prix. Sitôt qu'il a parlé, d'une course subite Dans le milieu des airs l'ange se précipite : Le vent se joue en l'or de ses cheveux épars. Un cercle lumineux le ceint de toutes parts ; Il perce à longs rayons l'épaisseur du nuage, Les humides vapeurs s'ouvrent à son passage. Le messager ailé ne prend aucun repos : Déjà des vastes mers il voit blanchir les flots ;

Il découvre déjà la Ihébaïque plaine,

El de ses longs déserts l'infractiieuse arène ;

Il aperçoit des saints le tranquille séjour,

Et s'élance dessus, de même que l'aulour

Qui plane dans les airs, puis d'une aile tendue

Sur un timide oiseau fond du sein de la nue.

Le céleste courrier entre au manoir obscur,

Et d'un jour inconnu fait resplendir le mur.

Les vieillards, éblouis de sa vive lumière,

Tombent sur les genoux et baisent la poussière ;

Le cœurleurbalau sein d'un mouvement plus prompt ,

Et la moite sueur leur distille du front.

L'ange de l'Éternel accomplit son message,

Des saints épouvantés rassure le courage,

Leur apprend des bergers la demeure et le nom,

Leur enjoint d'imiter Méliteet Philémon.

Il ajoute : « A l'orgueil le Seigneur est contraire,

El sans bumilité Ton ne sauroil lui plaire ;

L'homme présume trop d'un peu de sainlelé.

Les anges devant Dieu manquent de pureté. »

A ces mots l'ange sort de l'obscur ermitage

Et va rendre au Seigneur compte de son message ;

D'une aile impatiente il fend l'azur des cieux ;

Il se perd dans la nue, et disparoîl aux yeux.

Des vieillards cependant l'épouvante se passe.

Et leur raison troublée enfin reprend sa place ;

Ils bénissent le ciel qui les a retirés

Des pièges que Salan leur avoit préparés.

Depuis trente moissons le couple solilaire

Vivoit loin, séparé dii profane vulf^aire,

Fuyoit même l'abord des humains vicieux,

Et n'avoit ici-bas de commerce qu'aux cieux.

Ils partent toulefois, ils traversent la plaine;

Des arides sablons iis s'écliappent à peine :

Ils marchent au hasard, et d'un pas incertain ;

Le désert n'est tracé d'aucun vestige humain.

Les ombres sur les champs commencoient à s'étendre ,

Et le jour sous les eaux éloil prêt à descendre,

Quand les saints voyageurs découvrent le hameau,

A leurs yeux étonnés oltjet presijue nouveau :

A peine ieur mémoire avoit gardé l'image

Des murs d'une cité, des halliers d'un village.

L'épouse du berger recluse en sa maison,

La quenouille au côté, fdoit une toison :

De sa main diligente à terminer sa lâche

Le mobile fuseau n'obtient aucun relâche.

Sitôt que la bergère aperçoit les vieillards,

Une modeste joie éclate en ses regards;

Elle quitte soudain le fuseau, la quenouille,

El devant les deux saints humblement s'agenouille.

« Servante du Seigneur, bergère, levez-vous,

S'écrièrent les saints; vous pliez les genoux

Devant deux inconnus, vieux esclaves du vice:

Ces respects vous sont dus avec plus de Justice. »

La bergère obéit, et d'tm visage ouvert

Sous son toit de roseau leur ofïre le couvert.

DE MAUCr.OIX. 209

Ce n'esl |)asen ce lieu que la peinture impose,

Où sur un lil d'argent la vanité repose,

Où d'un pas orgueilleux on foule avec mépris

Du somptueux Persan les superbes tapis :

La seule propreté règne dans la cabane;

On n'y connoit ni l'or, ni le luxe profane;

Le thym, le serpolet, suspendus au lambris,

D'un parfum naturel embaument les pourpris.

Cependant le berger ramenoit de la plaine

Le timide escadron de ses bêtes à laine;

Ses cliiens veillent autour, sévères à ranger

Les folâtres agneaux sons les lois du berger,

Et leur piquante dent, utilement barbare,

Se fait souvent sentir au mouton qui s'égare.

Après que le pasteur eut ceint d'une cloison

Tout son peuple couvert d'une molle toison,

Il entre en sa cabane, il voit les solitaires;

Leurs fronts où la verlu grave ses caractères

Impriment le respect et font connoître assez

La constante rigueur de leurs travaux passés ;

Leurs barbes, que le fer n'a jamais dépouillées,

Nuit et jour tant de fois de leurs larmes mouillées,

Descendoientàlongspoilsdeleurs menions chenus ;

Sous des vieux vêlements leurs corps paroissoient nus;

Objet saint, mais affreux, une peau desséchée

Sur des os et des nerfs sembloit être attachée.

C'est ainsi, criminel, dans le viceendormi.

Qu'il faut punir Ion corps, ton plus grand ennemi.

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Les vieillards faligués montrent, parleur foiblesse, Qu'ils siiccomhenllousdeiixà la faim qui les presse. L'officieux pasteur, pour apprêt du ferlin, Alloit d'iui tendre agneau terminer le destin; Il n'avoil point encor tondu l'herbe nouvelle, El gourmand il suçoit une double mamelle : Mais les saints, ennemis de ces cruels repas, S'opposent au berger et relieuneut son bras. Leur faim n'entretient pas cette mortelle guerre Qui de laut d'animaux a dépeuplé la terre; Quand un jeiiue obstiné débilite leurs sens, Un arbre leur fournil des repas innocents. Le berger, pour complaire à leur auslère envie, Les régale de mets qui n'ont point eu dévie. Et de l'intempérance évite les appâts; La palme et le figuier font les frais du repas. Lorsque d'un mets léger la faim fut apaisée Et qu'on eut réparé la nature épuisée, L'un des saints parle ainsi: « Ne croyez pas, bergers, Que le désir de voir des climats étrangers Nous ail fait traverser ces brùlanles arènes. Nous sommes citoyens de ces stériles plaines; Austères pénitents depuis trente moissons, Nous baignons de uos pleurs ces arides sablons, No:is voyo.H aux raiujaux pendre notre pâture. Et noire ardente soif s'éteint dans l'onde pure; Nous dormons sur la roc!ie, elle nouveau soleil Jamais ne nous sarpreud dans les bras du sommeil

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Après avoir vieilli dans la haine du vice,

Si loiigîcnips des verlus pralit|ué l'exercice,

Un niériîe léger nous a rendus si vains,

Que d'oser dédaigner le reste des humains :

Dans cet aveuglement notre âme est éclairée;

Un ange est descendu delà voûte azurée,

Il nous a commandé de venir en ce lieu :

« Vous y verrez, dit- il, deux serviteurs de Dieu;

» Soyez imitaîeurs de ce couple fidèle,

» Et prenez sagement leur vertu pour modèle. »

L'habitant du désert se tait après ces mots.

Le berger étonné : « Croirai-je à ces propos?

Quoi, dit-il, des bergers pourraient croire sans crime

Qu'ils méritent du ciel ou l'amour ou l'estime !

Illustres pénitents, celte bergère et moi

Nous avons sous l'hymen engagé notre foi,

IN'os deux cœurs sont unis d'une amitié sincère;

Nous vivons cependant ainsi que sœur et frère.

Je possède un troupeau, qui seul fait tout mon bieiu

De nos jours fortunés c'est l'unique soutien.

J'aurois tort d'envier un plus ample héritage.

Quand on a ce qu'il faut, que faut-i! davantage?

Même avec l'indigent je sais le partager,

J'ai soin de le nourrir, je reçois l'étranger.

Avant que le soleil commence sa carrière,

Avant que le sommeil nous ferme la paupière,

Nous prions le Seigneur, le Dieu de l'univers,

De ne se point lasser d'être bon aux pervers,

D'oublier nos défauts, et pour punir le vice

De ne poinl écouter la voix de sa Justice.

Car, hélas! qui potirroit échapper de ses uiaiiis,

S'il trailoit sans pitié les fautes des humains? »

Parce pieux discours le berger Ht connoitrc

Que les plus saints sont ceux qui ne pensent pas l'élrc.

Qu'on peut aller au ciel par des sentiers divers,

Et par les lieux hantés comme par lei déserts:

Que la vertu parfois se plait i)armi la presse,

Et des antres profonds n'est poinl toujours hôtesse.

Mais la nuit, épanchant ses humides pavots, Invitoit doucement les mortels au repos : Des lits les saints vieillards ignorant la mollesse Sur la terre étendus soulagent leur foiblesse; Leurs yeux appesanti?, et vaincus du sommeil, Attendent pour s'ouvrir le retour du soleil. Mais dès((ue le matin eut chassé les étoiles Et forcé la nuit sombre à retirer ses voiles, Les dévots pèlerins d'un cœur religieux Présentent leur hommage au monarque des -Vieux, De ses soins paternels lui rendent d'humbles grâces. Et dans l'affreux désert retournenl sur leurs traces.

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