SCÈNE PREMIÈRE
BASSIEN, PLAUTILLE.
PLA.BTILLE.
Seigneur, je le confesse et l'avoue avec vous, Je ne méritois pas un César pour époux. Mon père, ambitieux par ce grand hyménée, De malheur pour jamais combla ma destinée; Plût an ciel qu'il m'eût mis le poignard dans le sein , Le jour qu'il m'obligea de vous donner la main. J'ai cru que le pouvoir de la foi conjugale, A ma sincère ardeur rendroit la vôtre égale Mais au lieu de l'amour que j'avois prétendu, Je me trouve l'objet d'un mépris assidu. Il n'est point de splendeur que la vôtre n'efface, l'.t près de vous, seigneur, toute grandeur est basse ;
DE MALCliOI.X. Toi
Mais je puis dire aussi, même sans vanité, Qu'à tel point de grandeur Plaulieu est monté, I.e ciel de tant de biens a comblé sa famille, Que vous êtes le seul qui méprisiez sa fille.
(".'est d'où vient le sujet de mes justes mépris, Car ces biens dont l'éclat éblouit vos esprits, Est-ce de vos aïeux le superbe héritage, Et ce que votre père en reçut en partage '.' Votre père, madame, un chélif Africain.
Né pour le déshonneur de l'empire romain ! Il faut pourtant plier sous son pouvoir suprême, Il est plus empereur que l'empereur lui-même; Il régit l'univers de l'un à l'autre bout : Charges, gouvernement, il dispose de tout. Enfin ce favori, pour comble d'insolence, M'a contraint d'accepter son indigne alliance. Mais j'espère qu'un jour, je lui ferai sentir De ce honteux hymen un cuisant repentir. Car dans le rang, madame, où le ciel m'a fait nailre. Il faut bien qu'à mon tour je sois aussi le maître.
PLADTILLE,
Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous le menacez, El ce cruel discours me fait connoitre assez Quel orage de maux doit accueillir mon père. Sitôt que les deslins nous raviront Sévère
BASSIEN.
Madame, croyez-en tout ce qu'il vous plaira.
Pr.Al'TILLE.
Peut-être que ce cœur un jour s'adoucira,
Et que les Immortels, à Plautien propices,
Vous feront d'un autre œil regarder ses services,
BASSIEN.
Je sais bien de quel œil je les dois regarder, Kt le juste loyer qu'il leur faut accorder. Rome sera témoin de ma reconnoissance.
PLAUTIILE.
On peut ôter la vie, et non pas l'innocence. La faveur de mon père est un crime à vos yeux. L'excès de son pouvoir vous le rend odieux. Pour moi , s'il faut un jour vous servir de victime. Ma naissance du moins fera seule mon crime, il est vrai que je suis fille de Plautien ; Excepté ce forfait, je ne redoute rien,
BASSIE^X.
Ainsi votre innocence est hors de tout reproche, On ne tient pas pourtant que vous soyez de roche; Votre cœur est sensible, et pour j'inslanl on dit Que Martien n'est pas Irop mal dans votre esprit Si j'en parle, après tout, ce n'est pas pour m'en plaindre , Ni que dans vos amours je veuille vous contraindre.
Prenez encor pour lui des senlimenls plus doux, Je vous aime trop peu pour en être jaloux.
PLAITILLE.
Martien vaut beaucoup, et passe pour un homme,
Qu'on n'en voit que bien peu qui l'égalent dans Rome.
Chacun sait qu'autrefois il me donna ses vœux,
Et que l'hymen fut prêt à nous joindre tous deux.
.le l'avouerai sans honte, alors, je le confesse,
Je m'engageai pour lui jusques à la tendresse.
Et sans rien oublier des lois de mon devoir.
J'eus tous les sentimcns que je devois avoir ;
En user autrement, c'étoit lui faire injure;
Mais cnfln notre hymen n'ayant pu se conclure ,
Je rompis tout commer:;e avec Martien ;
Il ne me parla plus ou ne parla de rien ;
Et de mes premiers feux si l'ardeur vit encore,
C'est un secret, seigneur, que Martien ignore;
Je dois ce témoignage à ma pudique foi.
Si pourtant vous avez quelque ombrage de moi,
Et que vous me croyez capable de foiblesse,
Ayez des espions, qu'on m'observe sans cesse,
Ma solide vertu ne craint pas les témoins.
BASSIE?C.
Madame, il faut aimer pour prendre tous ces soins.
Gouvernez votre cœur à votre fantaisie;
Quand je n'ai point d'amour, je suis sans jalousie.
PLAIITJLLE.
i,'est-à-dire, seigneur, que vous ne m'aimez pas : Kn effet ma rivale a pour vous tant d'appas. Vous êtes si charmé des yeux de celte belle, Qu'il scroit malaisé de vous plaire autant «[u'elle!
BASSIEN.
Oui, la seule Julie a des charmes pour moi. Mon cœur de ses yeux seuls veut recevoir la loi, Et le ciel ne sauroit m'accorder plus de grâce Que de lui voir bienlôt occuper voire place.
PLAUTILLE.
Ma place ! l'empereur ne le souffrira pas !
BASSIEIY.
Non, non, nous attendrons jusques à son trépas. Mais l'empereur est vieil, il n'a plus guère à vivre, Et peu de temps après d'autres pourront le suivre.
PLABTILLE.
Eh bien! si pour monter à ce superbe rang, Voire chère Julie a besoin de mon sang , Seigneur, dès aujourd'hui contentez votre envie. Viissi bien n'ai-je pas grand plaisir à la vie ; J'en verrai sans regret trancher le triste cours: Vivre comme je fais, c'est mourir tous les jours.
DE MArcnoix. 2f>l
BASSIEIV.
Faites, faites couler vos pleurs en abondance, (^ar je vois devers nous l'empereur qui s'avance; Rehaussez devant lui le ton de vos soupirs, r,'est le consolateur de tous vos déplaisirs.