ALEX AN OR F
Ah! c'est trop différer ! Que l'hymen «i l'instant Couronne sous mes yeux l'ardeur qui vous anime. Oubliez tous vos maux dans de si doux liens: Soyez heureux.
APELLE et CAMPASPE.
Seigneur!...
ALEXANDRE
Athéniens, Je suis encor digne de votre estime !
COMÉDIE
NOTICE
J avais quitté, au mois d*avril 1817, la place de chef de division au Ministère de rintéricur pour celle d*inspectcur-gcnéral des prisons, et je me réjouissais d'occuper un emploi qui allait me permettre de travailler encore pour le théâtre. Mais, avant de reprendre la plume, j*avais deux conditions à remplir : d'abord , il fallait me bien mettre au courant de mes nouvelles fonctions, parce que Taccomplissement du devoir doit passer avant tout; en second lieu, je devais voir et étudier la société, car c'était une comédie que je voulais essayer de faire. Pendant deux ans, j'employai toute la belle saison à visiter les Maisons centrales de détention , et, à chacun de mes retours à Paris y je me répandis dans le monde plus que je ne l'avais fait jusqu'alors. Enfin lorsque, d'une part, je crus savoir mon méticrd'inspecteur, et que, de Tautre, j*eus fait une moisson suffisante d'observations , j'entrepris le Folliculaire,
Aucun de mes ouvrages , si ce n'est Une Journée d* Élection, ne m'a coûté moins de peine que cette
comédie. Moi qui n'écris qu'avec une difficulté extrême , et qui ne parviens qu'à force de travail à donner quelquefois de la vérité et du naturel à mon style, je ne mis pas cinq mois à faire les vers de cette pièce. Il est vrai que , dès que mon plan fut arrêté , le Folliculaire devint mon unique pensée, je ne m'occupai plus d'autre chose, j'y travaillai jour et nuit, et ne me permis aucune distraction , aucun repos, jusqu'à ce que ma comédie fût terminée.
Comme mon but, en rédigeant ces notices, n'est pas de porter un jugement sur mes ouvrages, je ne parlerai point ici du mérite ou des défauts qui peuvent se trouver dans le Folliculaire, II ne m'appartient pas plus de critiquer mes pièces de théâtre que d'en faire l'éloge. Je tiendrais aussi mal la férule que l'encensoir; de tels instruments ne conviennent pas à la main d'un père. Je dirai seulement quelques mots du sujet que j'ai choisi , et que j'ai osé mettre sur la scène.
Toutes les classes de la société sont justiciables de la comédie, parce qu'il n'en est aucune où il ne puisse se trouver quelque individu ayant des ridicules , des travers ou des vices, qui doivent, sinon leur naissance, du moins leur aliment et leur couleur, à la profession qu'il exerce. La vanité d'un marchand ne peut avoir la même expression que celle d'un magistrat , et les traits d'avarice d'un homme riche et haut placé auront une tout autre physionomie que ceux du misérable qui thésaurise dans les derniers rangs de la société. L'auteur comique, qui veut peindre un ridicule ou un
vice, donne donc à ton principal personnage la profession qui lui semble le plus propre à faire jaillir des traits de caractère et à mettre en relief ce vke ou ce ridicule. C*est son devoir, c*est un droit qu on ne saurait lui contester; et à plus forte raison, quand le travers auquel il prétend s*attaquer ne peut appartenir qu*à une profession déterminée, et qu^il est, non pas sans doute la conséquence naturelle , mais Tabus de cette profession.
JVi mis un journaliste sur le tbéâtre. Et pourquoi non? Par quel privilège inouï les journalistes seraientils seuls à Tabri de la critique? Par quelle exception ne pourraient-ils être traduits sur la scène, eux qui traduisent tout le monde devant leur tribunal?
Rien n*est plus respectable à mes yeux que l'état de journaliste, quand il est exercé avec noblesse, talent et loyauté ; mais ne sVst-il jamais trouvé de journaliste indigne de ce nom? N'a-t-on jamais vu de pamphlétaire se faire un revenu de Tinsulte et de la calomnie ? Eh bien , c est un de ces gens-là que j'ai traîné sur la scène , que j*ai livré en proie aux spectateurs. Tous les écrivains honnêtes ont dû applaudir à mon intention ; car Thomme qui fait un noble usage de sa plume, ne peut être blessé de voir abandonné à la risée et au mépris publics celui qui salit et déshonore la sienne. Et cependant il paraîtrait qu*il n'en a pas été ainsi , et que des journaux dont les rédacteurs ne pouvaient se reconnaître dans aucun des traits du Folliculaire, ont cependant été scandalisés de ma
comédie , et m'ont longtemps gardé rancune a ce sujet. Je leur pardonne de bon cœur cette faiblesse ; mais elle me persuaderait que les journaux ont quelque rapport avec les anciennes congrégations religieuses, qui se détestaient, qui s'injuriaient entre elles, et qui faisaient d'abord cause commune quand un intrus attaquait un de leurs membres.
Je le répète , c'est un jour^ialiste , et non pas les journalistes que j'ai voulu peindre. Pourquoi donc l'esprit de corps s'est-il ému de ma comédie ? Des gens instruits, des gens de bien peuvent-ils se croire solidaires des actes et des écrits d'hommes sans talents ou sans probité? Ou bien , les journalistes prétendent-ils avoir seuls le droit de dire du mal les uns des autres? Droit dont ils usent largement, comme on sait; et s'il fallait des preuves.
Les exemples fameux ne me manqueraient pas.
Le Folliculaire, joué pour la première fois au mois de juin 1820, eut un assez grand nombre de représentations. Mais il fut tout à coup arrêté par les terreurs de Damas, chargé du principal rôle, qui m'avoua que plusieurs journalistes le menaçaient de dire du mal de lui, s'il continuait a jouer ma pièce. Je compris son embarras et ses frayeurs, car Damas, acteur d'un talent réel, prêtait cependant plus que tout autre aux traits mordants de la critique ; et je sentis que je ne pouvais exiger qu il s'attirât , par dévouement pour moi , d'aussi redoutables ennemis.
Les représentations du Follicuiairv furent donc suspendues; et depuis cette époque il n*a plus reparu au répertoire.
Ainsi, ce fut un seul acteur qui , par la peur des journaux , fit arrêter alors , à sa vingt-huitième représentation f une comédie que le Théâtre-Français avait reçue et jouée sans difficulté et sans crainte. Heureux temps cependant! car aujourd'hui , je le demande, les comédiens oseraient-ils recevoir, oseraient-ils représenter un pareil ouvrage ? Ne serais-je pas traité de fou, si je m'avisais maintenant de paraître, le FoUi" culaire à la main, devant un comité de lecture? Pourquoi cette différence , à une distance de vingt ans ? C'est que , depuis vingt ans , les journaux ont acquis une force et une puissance auxquelles rien ne résiste, et que Ton est contraint de reconnaître et de subir. Leur pouvoir est immense , il est le premier et le moins contestable de tous; et ce pouvoir, il faut bien le dire, ils le tiennent de notre vanité, de notre cupidité, de notre bassesse. Maintenant, dans tous les rangs, dans toutes les conditions, on veut à tout prix des approbations et des éloges , parce qu'ils facilitent la voie aux honneurs ou à la fortune ; aussi chacun caresse et courtise les journaux , on craint d'encourir leur disgrâce, et, depuis le danseur jusqu'au Ministre, tout le monde tremble et s'humilie devant eux.
Cet état de choses est-il un bien , est-il un mal ? l'avenir nous l'apprendra. J'ai dii le constater, à pro-
pos du Folliculaire ; mais je me garderai, moi pauvre
auteur dramatique, de discuter ici ses dangers et ses
avantages.
Lorsque ma comédie fut représentée pour la première fois , j'étais chef du cabinet du duc de Richelieu , alors Président du Conseil. Mon lecteur (car je suppose toujours que j'aurai un lecteur) sera sans doute surpris de me trouver dans un pareil poste , moi qui ai chanté victoire après avoir échangé un emploi assez élevé contre une position très-modeste; il ne comprendra pas comment j'ai pu reprendre volontairement des chaînes , lorsque j'ai poussé des cris de bonheur en recouvrant une partie de ma liberté; il pensera peut-être que la cupidité et l'ambition , dont je m'étais longtemps garanti , avaient enfin pénétré dans mon âme.... Non, mon cher lecteur, rien en moi n'était changé ; mes sentiments, mes goûts étaient toujours les mêmes ; et il suffira , je l'espère, de quelques explications pour vous faire approuver ma conduite.
Après l'attentat du i3 février, le Ministère avait été changé, et le duc de Richelieu avait été appelé à la présidence du nouveau cabinet. Gomme il ne trouvait point de bureaux établis , puisqu'il était président sans portefeuille, son premier soin dut être d'organiser son cabinet particulier, et de chercher quelqu'un pour le diriger. A cet effet, il s'adressa à M. Laine, mon ancien Ministre et mon ami, et au comte de Rayneval,une de mes vieilles connaissances des Affai-
NOTICE SUR LE FOLLICULAIRE. Î5l
res Étrangères, et il les pria de lui indiquer un homme (j'en demande pardon à la modestie, mais ce sont les paroles textuelles) un homme (T honneur et de pro^ bité, en qui il ptli mettre sa confiance. Ces messieurs me proposèrent, et je fus accepte sur-le-champ.
Mais tout n*ëtait pas termine. Cctait beaucoup sans doute que le consentement du Duc, mais il fallait aussi le mien, et je le refusai pendant trois jours. Tëtais si heureux dans ma position ! j'avais pris un plaisir si vrai à composer une comédie ! je nourrissais avec tant de bonheur Tespoir de me faire un nom dans les lettres !... Et renoncer à tout cela ! je ne pouvais m*y résoudre. Cependant M. l^iné et M. de Rayneval nie répétant que je ne perdrais pas ma liberté, que je n'aurais à faire, et seulement de loin en loin , que quelque travail confidentiel , qu'il me resterait tout le temps de m'occuper encore de littérature, je sentis ma résolution s'ébranler; et je me rendis enfin tout à fait , quand je réfléchis qu'il y aurait mauvaise grâce et presque mauvais procédé à me refuser obstinément aux instances de deux hommes honorables, qui me donnaient une si grande marque d'estime , et qui s'étaient engagés pour moi.
Voilà sous quels auspices et par quelles circonstances je fus placé , presque malgré moi , auprès du duc de Richelieu. Mais combien je me félicitai depuis de l'espèce de violence qui m'avait été faite î
Je n'étais pas depuis deux mois à l'hôtel de la présidencc, que je compris combien j'avais eu tort, même
comme poëte dramatique, de résister aussi longtemps. Quelle école, en effet, quel champ d'observations pour un faiseur de comédies que le cabinet et les salons d'un premier Ministre! Qu'il est différent d'entrevoir les hommes dans le tourbillon du monde, ou de les étudier quand on connaît leurs secrets désirs, quand on sait quel but il$ veulent atteindre , quand on est témoin des démarches où les poussent l'ambition et la vanité ! Si les hommes de haut rang ont des ridicules qui leur sont propres, leurs passions sont les mêmes que celles des classes les plus infîmes ; mais chez eux, passions ou ridicules, tout cela a des formes, un vernis, un langage particuliers, que l'auteur comique a besoin de voir et d'entendre, car il ne saurait les deviner.
Je rencontrais donc de précieux modèles chez le duc de Richelieu ; mais un pareil avantage était peu de chose auprès du bonheur de l'observer et de l'étudier lui-même.
Je n'entreprendrai point ici l'éloge de ce Ministre homme de bien , et dont la mort prématurée fut un mémorable exemple de l'ingratitude des princes. Ma plume est impuissante à retracer tant de vertus ; et il faudrait, comme moi, avoir vécu dans son intimité pendant deux années, pour comprendre tout ce que son âme renfermait de loyauté, de noblesse, de patriotisme et d'honneur.
M. de Richelieu n'avait pas l'habitude de la tribune; et, dans notre siècle de parlage, beaucoup de gens en
ont conclu que le créateur (l*()desta était un homme de pou de moyens. 11 ne m*appartient pas déjuger les combinaisons politiques; je dirai seulement que je ne connais rien de plus noble, de plus digne, de plus français que la correspondance du duc de Richelieu avec nos ambassadeurs et les premiers Ministres des puissances étrangères , pendant les congrès de Troppau et de I^ybach. Cette correspondance , le duc la faisait lui seul ; il traitait des plus grands intérêts de la France et de TEurope avec autant de clarté que d'élévation ; et dans ces lettres , qui avaient quelquefois jusqu'à huit pages, jamais une rature ou un renvoi. Un de mes plus vifs regrets est de n avoir pu prendre pour moi une copie de cette correspondance; mais la délicatesse ne le permettait pas. La seule qui existe, et qui est de ma main , doit se trouver maintenant aux archives des Affaires Étrangères.
Le duc de Richelieu mourut sans que la France comprît la perte qu'elle venait de faire. Il avait servi son pays sans charlatanisme et sans faste ; il n'eut d'autres larmes que celles de quelques amis et des nombreux infortunés qu'il avait secourus. L'étranger se montra plus juste envers lui. M. de la Féronnays , notre ambassadeur en Russie , ayant été porter à l'empereur Alexandi*e la nouvelle de cette mort presque subite, voici la réponse que lui fit l'empereur :
« Je pleure M. le duc de Richelieu comme le seul « ami qui m'ait fait entendre la vérité. C'était le mo-
« dèle de l'honneur et de la loyauté ; et les services « qu'il nous a rendus éterniseront en Russie la recon- « naissance de tout ce qui est honnête. Je le regrette « pour le Roi , qui ne trouvera dans aucun autre un « dévouement aussi désintéressé; je le regrette pour « la France, où il fut mal apprécié, et à laquelle ce- « pendant il a rendu et devait rendre encore de si « grands services. »
Ce sont là de belles paroles ! Eh bien , il m'a été assuré que le gouvernement d'alors ne voulut pas permettre qu'elles fussent insérées dans les journaux! Ainsi l'on tâchait à étouffer jusqu'à la mémoire de celui qui avait tant aimé son pays; et les fleurs qu'une auguste main répandait sur sa tombe, en furent écartées par l'ingratitude et par l'envie !
Oui, certes, il avait rendu de grands services à la France, fcet homme qu'ils ont abreuvé d'humiliations et d'amertumes ! Je ne rappellerai pas que ce fut à lui, et à lui seul , que nous dûmes l'évacuation du territoire français parles troupes étrangères, longtemps avant l'époque qui avait été fixée par les traités. A cette occasion , la Chambre des députés lui décerna, après discussion, et d'assez mauvaise grâce , une récompense nationale ; et l'on sait quel noble emploi il en fit. Mais je rapporterai un fait ignoré , ou du moins connu de bien peu de personnes, tant le duc de Richelieu, et le monarque peut-être, mettaient peu d'empressement à divulguer de pareils services !
Par le traité de Parit, du moit de mai i8i4« ^ France ëlait rentrée dans m^% anciennes limites, celles qu'elle avait en 1793. Mais, après la seconde invatioo, les Souverains alliés la trouvèrent encore trop puissante; et, pou rassurés par Ténorme contribution de guerre qu'ils nous imposaient et par une occupation qui devait durer plusieurs années, ils résolurent, pour nous mieux affaiblir encore , de resserrer de nouveau nos frontières. £n conséquence , ils ordonnèrent à leurs Ministres de se réunir, de se concerter ensemble, et de leur soumettre un travail à ce sujet. Cette opération ne fut pas longue ; les Ministres se mirent bientôt d'accord ; Tun d'eux , à l'aide d'un pinceau et d'un peu de couleur bleue, traça sur une carte de France une ligne, dont je ne me rappelle plus exactement l'étendue et la direction , mais qui , partant de Dunkerque, nous enlevait à peu près toutes nos places fortes du nord ; et cette carte fut éten* due sur une table, dans le salon où les Souverains devaient se réunir pour prendre une résolution déGnitive.
Le duc de Richelieu, instruit de ce qui se passait, courut chez l'empereur Alexandre. « Sire, s*écria-t-il. Votre Majesté a daigné me dire quelquefois qu'il n'était pas en son pouvoir de me récompenser des services que j'ai rendus à la Russie ; eh bien , je viens la demander cette récompense: sauvez la France de l'humiliation qu'on lui prépare; ne souffrez ps.... » Mais je n'essaierai *point d'inventer les paroles que le duc de
Richelieu dut prononcer dans un pareil moment ; il me suffira de dire que sa belle âme et son patriotisme lui inspirèrent une éloquence dont l'Empereur fut profondément touché. « Mon cher Duc, répondit Alexandre , ce que vous me demandez est bien difficile ; tout est à peu près arrêté ; d'ailleurs je n'ai que ma voix.... Cependant je verrai , je tenterai.... Attendez-moi ici ; je me rends au conseil , et à mon retour je vous dirai ce qu'il m'aura été possible de faire. » Au bout de deux heures, l'Empereur revint, tenant à la main la carte de France qu'il avait prise sur la table du conseil. «Duc de Richelieu, dit-il, en lui donnant cette carte, vous m'avez demandé la récompense des services que vous avez rendus à la Russie ; voilà la seule qui soit digne de vous : les frontières de la France ne seront point changées. »
Tous ces détails m'ont été donnés par M. Laine. Quant au Duc, il ne me parla qu'une seule fois , et en peu de mots, d'un fait si honorable pour lui et pour l'empereur Alexandre : ce fut à sa sortie du Ministère, et lorsque , l'aidant à mettre en ordre ses papiers , cette carte de France avec sa raie bleue me tomba entre les mains.
Me reprocherez-vous , cher lecteur, d'avoir parlé trop longuement du duc de Richelieu ? Non sans doute, si vous avez un cœur qui se souvienne, un cœur qui soit accessible aux sentiments de reconnaissance et d'affection. Et d'ailleurs, c'est ma gloire, a moi , c'est mon orgueil que mes rapports avec un
pareil Ministre. Hëlas ! depuis quelques annëcs,j*ai souvent éprouve de cruels déboires ; souvent j*ai dû lutter contre les dégoûts et les humiliations ; mais si parfois je me laisse un instant abattre , je relève bientôt la tête plus haut que ceux qui m outragent, car j*ai le droit d*étre fier, puisque j*ai possédé Testime, la confiance, et j*oserai dire Tamitié, d*un homme tel que le duc de Richelieu.
COMÉDIE