ACT£ 11, SCÈNE
Pour drssiller nos yeux il ne faut qu*un moment ; Dès demain , les soupçons en son cœur peuvent naître, Et difïërer d'un jour c*est nous perdre peut-être.
ARTABAN
Gardons-nous y cher ami, de rien précipiter. Choisissons prudemment le temps d exécuter. Craignons par trop d'ardeur de nous laisser séduire : £n voulant tout huter, nous pourrions tout détruire. Il faut, pour réussir en de pareils projets. Qu'une sage lenteur prépare le succès.
MÉGABISE.
Ciel ! qu*entends-je? Artaban, je dois parler sans feinte: Vous me voyez frappé de surprise et de crainte. Quel motif tout à coup désarme votre bras , Et près d'atteindre au but peut ralentir vos pas? C'est lorsqu'un tel dessein en secret se médite , Qu'il nous faut lentement en calculer la suite; Mais quand le premier coup est une fois porté , L'audace seule alors fait notre sûreté.
Craignez de difïérer un trépas nécessaire; Qu'Artaxerce au tombeau suive aujourd'hui son père. Tout est prêt : nul remords ne vous doit arrêter. Quand vous touchez au trône où vous vouliez monter.
AHTABAN.
Que dis-tu, cher ami ? Crois-tu que je balance Lorsque l'ambition excite ma vengeance?
MI^GABISE.
Pourquoi donc reculer alors l'instant heureux Qui doit....
34 AKTAXERCK ,
ARTABAN
J'attends mon (ils, il revient en ces lieux; Le roi de son exil aujourd'hui le rappelle; Il prétend réparer une injure cruelle , La lui faire oublier à force de bienfaits; Et le retour d'Arbace appuyant mes projets , Deviendra le signal du trépas d'Artaxerce.
MÉGABISE.
Quoi ! ne craignez-vous pas, Seigneur, qu'il ne traverse Les grands desseins....
ARTABAN
Je vais encor plus t'étonner :
C'est Arbace, mon fils , que je veux couronner.
MÉGABISE.
Que dites-vous? Eh quoi! C'est Arbace....
ARTABAN
Lui-même.
En tous lieux on l'honore , on le respecte, on l'aime; Le peuple qui chérit ses vertus, ses exploits , Va s'estimer heureux de vivre sous ses lois.
MÉGABISE.
Mais vous-même , Artaban , la Perse vous révère ; Vous qui de votre nom avez rempli la terre , Vous qui sûtes unir, pour sauver cet État , La prudence d'un chef et l'ardeur d'un soldat.
ARTABAN
Oui , j'ai su vaincre , ami ; mais la faiblesse et l'âge , Des camps depuis longtemps éloignent mon courage. Le peuple rarement tient compte du passe;
ACTB II, SCÈNE I. .15
Chez lui le souvenir est bientôt effacé;
Pour être constamment Tobjet de son ivresse,
Il faut le captiver et Tëtonner sans cesse;
Et c*est perdre le fruit d*une grande action
Que laisser reposer son admiration.
Mon fils , jeune et vainqueur, de ce peuple frivole
A son tour maintenant est devenu Tidole;
T^s Persans par Tamour se laissant entraîner.
Reconnaîtront le roi que je leur veux donner.
Que te dirai-je enfin ? Quand je pourrais moi-même
Parvenir sans danger a la grandeur suprême ,
Qu^est-ceque de régner pendant quelques instants?
Fatigués de mon joug , les volages Persans ,
Peut-être après ma mort détruisant mon ouvrage.
Raviraient à mon sang un si bel héritage ;
Arbace méprisé, ne serait a leurs yeux
Que le fils d'un tyran et d*un vil factieux;
Et mes derniers neveux , comptables de ma vie »
Seraient couverts par moi de honte et d*infamie.
Non y non , la politique , en cette occasion ,
M^éclaire et sert de guide à mon ambition.
Être roi , ce n'est point assez pour mon audace ;
Je prétends assurer la couronne à ma race.
Mon fils peut seul ici régner paisiblement;
Sa jeunesse ôtera Tespoir d\in changement ;
Et je saurai , pour mieux affermir son empire ,
Légitimer ses droits par Thymen de Sémire.
De la fortune ainsi prévenant les retours ,
Les honneurs et la gloire embelliront mes jours :
Ainsi y le monde en moi ne verra plus un traître,
36 ARTAXERCE
La Perse honorera le père de son maître ;
Parmi les plus grands noms mon nom sera compté.
Et parviendra sans tache à la postérité.
MÉGABISE.
J'admire ces desseins; mais à ne vous rien taire, Ami , je crains Arbace et sa vertu sévère. Voudra-t-il occuper la place de son roi ? Taira-t-il vos projets confiés à sa foi?
ARTABAN
Mégabise, crois-tu, qu'oubliant ma prudence. J'aille de nos secrets lui faire confidence? Il ne les connaîtra qu'après l'événement. L'éclat du diadème éblouit aisément :
Tout alors à mon fils semblera légitime. Son cœur est généreux, il abhorre le crime; Mais les plus vertueux, à l'intérêt soumis, Profitent d'un forfait alors qu'il est commis. Non, Arbace à mes vœux ne sera point contraire î Arbace fait la gloire et l'orgueil de son père, Et cette ambition qui m'entraîne aujourd'hui Est moins forte cent fois que mon amour pour lui ! Il verra tous les cœurs soumis à sa puissance; Ses sujets chercheront, béniront sa présence. Mégabise, la Perse, heureuse sous ses lois, Chérira ses bienfaits, ses vertus, ses exploits; Et d'un règne qui va la rendre fortunée Elle oublîra bientôt la première journée.
M^GABISE.
Je crains...
ACTR fî, SCÈNE 11. 3r
ARTABAlf.
Avec adresse, ami, depuis longtemps Je rapproche de moi le but où je prétends. Ijoin d*accabler les grands de ma toutc-puissanci* J*ai conquis leur amour et leur reconnaissance; Les Mages , de mon zèle éprouvanl les effets , Ont recouvré leurs droits et senti mes bienfaits ; En faveur de mon fils j ai protégé larmée ; La garde de Xercès par mon choix fut formée. Je t*eu ai fait le chef...
M^.GABISE.
Ah ! comptez sur sa foi ; 11 suffirait d*un mot...
ARTABAN
On entre! c'est le roi. Séparons-nous.
(MéfÊhke •on.)