BELVAL, AGATHE, DORMEUIL, DUBUISSON, SAINT-CLAIR, MARCEL
DD BUISSON
Mon frère , que dit-il ?
DORMEUIL
I^aissez ce misérable.
MARCEL
Allons, je suis vengé, c'est toujours agréable.
DORMEUIL
Tu nous as bien servis, Marcel, compte sur moi; Tâcbe d'être honnête homme, et j'aurai soin de toi.
ACTK V« SCÊNK VII. 401
MARCEL
Oh ! je vous le promets, plus d*intrigue.
DDBI I.HHON.
Le traîlrcî...
Oui, de mes volontés, il sVtait rendu maître! C*est (|u*il a de Tespril.... sans cela....
IM)RftlKi;iI..
J'en conviens.
DU BUISSON
Vous m'avez (iélivrc de mes honteux liens,
Et ce sont vos conseils qu'à présent je veux prendre.
Pardonne-moi, mon fils; Bclval, soyez mon gendre.
SAIKT-CLAIR.
Ah ! mon père !
B£LVAL.
Monsieur!
DUBUISSO^.
J'abjure mon erreur.
Et dans votre amitié je place mon bonheur. Cependant....
DOR.MKIJIL.
Qu'est-ce encore, et quel soin vous occupe? Parlez.
1)1 BUISSON
De ce fripon , je fus longtemps la dupe. Pour moi c'est un affi-ont, une honte; en un mot Je crains après cela de passer pour un sut.
PORMEUIL.
Allons!
DU BUISSON
A mes dépens peut-être Ton va rire.
Qu'en pensez-vous? de moi qu'est-ce que l'on va dire, Mon frère? croyez-vous qu'on me traite bien mal?
DORMEUIL
Vous le saurez demain , en lisant le journal.
TRAGÉDIE
NOTICE
Lequel est le plus difficile, de faire une tragédie ou de faire une comédie ? C'est une question que Ton entend débattre tous les jours , et qui me semble parfaitement oiseuse, car il est impossible de la résoudre. En effet , ce n'est pas tel genre d'ouvrage qui présente plus ou moins de difRcultés que tel antre, c'est le genre d'esprit et de talent que possède un écrivain qui le rend plus ou moins propre à traiter la comédie ou la tragédie. Cbaque poète a une vocation spéciale, et il rencontre d'autant plus de difficultés qu'il s'écarte davantage de cette vocation.
Je serais disposé h croire cependant qu'il est plus aisé au poète tragique de se pliera la comédie, qu'il ne Test à un auteur de comédies d'atteindre au style et aux combinaisons tragiques. Mon opinion s'appuie sur des faits. Nos trois grands tragiques ont essayé la comédie, et Voltaire seul a écboué; tandis que panni les auteurs comiques de quelque célébrité, qui ont tenté la tragédie, il n'en est aucun qui ait réussi. Il n'y a rien de mauvais comme le S<ipor de Regnard ;
et \Annibal de Marivaux , écrit d'ailleurs avec pureté et même avec élégance, manque tout à fait de nerf, de chaleur et d'élévation. Je ne citerai ni Gresset ni Piron, quoique tous deux aient abordé l'un et l'autre genre ; mais ils n'ont pas laissé ce qu'on appelle un théâtre. Toutefois je ferai observer que chacun de ces auteurs a composé une comédie remarquable ( la Mélromanie surtout ) , et que leurs tragédies ai Edouard III , de Gustai^e Vasa , etc., etc., sont fort au-dessous du médiocre. Je dirai ici en passant que je n'ai jamais pu comprendre comment l'auteur rocailleux et barbare de Gustave, de Callisthene , des Fils ingrats y était le même homme qui a écrit la Métromaniey dont le style est parfait depuis le premier vers jusqu'au dernier. Pourquoi Piron est-il grand poëte dans une seule pièce, et mauvais écrivain dans toutes les autres? Personne, que je sache, n'a encore trouvé le mot de cette énigme. Quant à Molière, il n'a pas fait de tragédie, et sans doute il a eu raison , à en juger du moins par ses comédies héroïques, qui au reste lui ont été commandées. D'ailleurs ce grand génie, à la fois auteur, acteur et directeur, n'aurait certainement pas eu le temps d'écrire la tragédie, lors même qu'il eût été doué, ce dont il est permis de douter, des qualités nécessaires pour venir à bout d'une pareille œuvre.
Cette dernière remarque me conduit naturellement Vi parler des difficultés d'exécution des deux genres d'ouvrages dramatiques , lorsque le plan est arrêté ,
NOTICE SUR CHARLES VI. Wf
c*e8t-à-cliro lortquo 1 auteur n*a plus qu'à écrire m pièce. Je n*hésite pat à lo déclarer, le ttylc tragique roe paraît exiger incomparablement plus de soins , d^efforts et de travail que celui de la comédie. IJi > jamais on ne permet une expression commune , jamais une pensée qui manque de force, de chaleur ou de dignité; là, il faut être grand sans enflure, simple avec noblesse, et toujours élégant et pur sans affecta* tion ni monotonie ; enfin il faut constamment frapper Timagination ou émouvoir le cœur, sans cesser de flatter Foreille. J^ajouterai , et cette considération me semble sans réplique, que Tauteur comique a le dictionnaire entier à sa disposition , tandis que le poète tragique peut faire usage tout au plus de la dixième partie des mots, tant il y en a qui sont exclus du style élevé.
Il est vrai que de nos jours il n'en est plus tout à fait ainsi. Nous ne sommes plus assez dupes pour nous laisser gêner par des règles et des entraves ; dans nos ouvrages dramatiques, tous les genres, tous les langages sont confondus; ce ne sont plus des tragédies, des comédies ou des drames, c*est un mélange de tout cela , c'est quelque chose qui n a pas encore de nom , et qui, comme les centaures et les satyres de la foble, n'est que le i*ésultat bizarre d'un accouplement monstrueux.
Depuis quelques années on a pris pour Shakspeare un enthousiasme qu'il mérite à certains égards; mais on a eu tort , selon moi , de nous le donner comme un
modèle à suivre. Je suis de l'avis des hommes qui admirent son génie, mais je ne saurais approuver les auteurs qui vont chercher une poétique dans ses ouvrages. Pourquoi vouloir nous faire rétrograder jusqu'à l'enfance de l'art dramatique ? D'ailleurs Shakspeare a écrit pour sa nation et pour son époque, qui n'ont aucun rapport avec notre époque et notre nation.
Voici ce que Grimm écrivait à ce sujet , en l'année 1776:
« Le plus grand mal que pourrait produire en (( France la traduction de Shakspeare , ce serait de « détourner nos jeunes gens de l'étude des seuls mo- « dèles dont l'imitation soit sans danger; ce serait de « les inviter à s'essayer vainement dans un genre qui « ne pourra jamais convenir ni aux mœurs, ni à l'es- « prit de la nation. Il est sans doute beaucoup plus a aisé de violer toutes les règles de l'art que d'en ob- « server une seule. Il n'est pas difficile sans doute ce d'entasser une foule d'événements les uns sur les « autres ; de mêler le grotesque et le terrible , de « passer d'un cabaret à un champ de bataille, et d'un « cimetière à un trône. Il y a bien moins de difficulté « à rendre la nature telle qu'elle se présente aux yeux, « qu'à la choisir toujours avec ce discernement heu- .< reux qui suppose le goût le plus sûr et le plus déli- « cat. Enfin on parvient avec bien moins de peine à M exagérer la nature qu'à l'embellir. »
Après avoir lu ce passage , il m'a semblé que Grimm
méritait cii cfTvt le nom de pftit prophviv , que la société (l*alors lui avait donné.
Je m^aperçoin un peu tard que Ton pourrait tirer une singulière conséquence de ce que je viens d'écrire. Il semble en effet que, depuis trois pages, ma vanité s<* complaise au milieu de réflexions, de comparaisons, de subtilités peut-^tri\ qui tendraient toutes à amener la conclusion la plus ridicule. J*ai dit que , pour faire des tragédies, il fallait une autre sorte de génie que pour composer des comédies ; et qu'excepté Corneille et Racine , qui d'ailleurs n'ont fait que de courtes excursions hors de leur véritable domaine, aucun auteur n'avait nuissi dans les deux genres. Or, j'ai fait des tragédies et des comédies qui ont été bien reçues du public ; j'ai donc eu à la fois et les triomphes que Molière n'a pas osé tenter, et ceux que Voltaire n'a pu obtenir ; d'où il suit que j'ai en moi l'étoffe de plusieurs célébrités, enfin que je suis un tout à fait grand homme.
On me fera la grâce de ne pas me supposer une telle pensée. Si je me suis mal expliqué, je vais tâcher de me faire comprendre mieux. A bien peu d'exceptions près, les hommes de génie ne sont supérieurs que dans un seul genre ; tandis que les hommes de moindre portée peuvent t^tre passables dans plusieurs. Voilà ce que je crois, voilà ce que je m applique à moi-même. Si j'ai fait des tragédies et des comédies qui ont obtenu quelque succès, c'est qu'en écrivant j'ai toujours eu les yeux fixés sur les maîtres, c'est que j'ai , en quel-
que sorte, vécu à leurs dépens. La Fontaine a dit quelque part :
Jupîn pour chaque état mit deux tables au monde : Vj^ *• L'adroit , le vigilant et le fort «ont assis A la première ; et les petits Mangent leur reste à la seconde.
Eh bien , moi , je l'avoue , je suis de ceux qui mangent les restes ; ce qui ne m'a pas empêché cependant de faire quelquefois assez bonne chère.
Mais arrivons enfin à la tragédie de Charles VI.
J'avais souscrit à la Collection des Mémoires relatifs a V Histoire de France^ éditée par Petitot, et je lisais avec empressement chaque volume aussitôt qu'il paraissait. En tête des Mémoires de Boucicaut , publiés en 1819, est un tableau du règne de Charles VI , tracé avec ce talent que l'on retrouve dans tous les tableaux, résumés et soudures dont le savant et consciencieux éditeur a enrichi sa précieuse collection. Je relus plusieurs fois ce morceau , et chaque nouvelle lecture me fortifiait dans la pensée qu'il serait possible de mettre sur la scène cet infortuné monarque, et de le rendre intéressant, sans avilir la majesté royale. Cependant, quand je comparais Je mal que m'avait donné Scipion Émilien^ à la facilité avec laquelle j'avais écrit le Folliculaire , j'hésitais à entreprendre une tragédie. D'ailleurs, 8oit instinct véritable, soit que ma paresse élevât la voix à mon insu , il me semblait que le genre de la comédie convenait davantage à mon talent. Enfin , quoique ce
NOTICB SUR CHAHLKS VI. 411
•aJ0t de Charles VI me préoccupât, quoique déjà même j'eusse mis quelques notes sur le papier , il est bien probable que j'aurais renonci^ à cet ouvrage , si les circonstances ne m avaient pas placé auprès du duc de Richelieu.
Tous les matins, et en toutes taisons, j'entrais k sept heures dans le cabinet du duc. Force m'avait donc été de m'interdire les veillées; car, entre autres défauts, j'ai celui d'être dormeur. Aussi, je ne sortais plus le soir, si ce n'est pour aller quelquefois au spectacle I ou pour me rendre do temps en temps aux réceptions du Président du Conseil. On comprendra sans peine que, menant un tel genre de vie, je oe pouvais plus songer à faire de la comédie; car les salons d'un Ministre, quelque bonne école qu'ils soient, ne suffisent pas pour étudier les hommes ; et j'ai la ferme conviction qu'autant l'auteur tragique doit fuir les distractions du monde, autant l'auteur comique doit les rechercher, puis<|ue c'est dans la société seulement qu'il peut trouver des modèles et des couleurs. Je me voyais donc réduit à ne rien 6ure, ou à faire une tragédie; il y avait force majeure. Ne rien faire, me tentait assez ; mais je combattis , je repoussai cette lâche pensée, je me fis honte de ma paresse, et je me jetai à corps perdu dans la tragédie de Char/es JKI,
11 me fallut environ sept mois pour lire tout ce qui a été écrit sur Thistoirc de France, depuis les premiers Valois jusqu'à Charles VII, pour prendre des notes.
faire des extraits, et enfin arrêter le plan de ma tragédie. Tout cela pouvait très-bien se faire dans mon cabinet, à Thôtel de la Présidence, car je n'étais pas fort occupé; il fallait seulement que je fusse là; et, tranquillement assis à mon bureau, je ressemblais plus souvent au marchand qui attend les pratiques derrière son comptoir, qu'à l'ouvrier qui travaille dans son atelier.
Mais ce fut tout autre chose lorsqu'il s'agit de mettre mon ouvrage en vers : il n'y eut plus moyen de travailler hors de chez moi. L'auteur qui semble le plus froid, est un énergumène quand il compose; il marche, il s'agite, il frappe, il crie; et, quelle que soit l'épaisseur des murs et des plafonds , il est la terreur et le fléau de ses voisins. Aussi le métier d'auteur dramatique est-il classé par les propriétaires au nombre des états bruyants qu'ils admettent difficilement dans leurs maisons.
Ne pouvant donc mettre en émoi l'hôtel de la Présidence , où je risquais d'ailleurs d'être sans cesse interrompu et rappelé aux choses de la terre dans mes instants dç verve et d'inspiration , je me résignai à ne consacrer à mon Charles VI que les trois ou quatre heures dont je pouvais disposer chaque soir. Je revoyais bien un peu, par-ci par-là, dans la journée, ce que j'avais produit la veille, mais alors je n'enfantais pas, seulement je léchais mon ours pour achever de lui donner sa forme. Je ne sais pas si c'est ainsi que Ton travaille bien , mais à coup sûr ce u^est
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pat de cette manière que Ton travaille vite. Je min cinq mois (du lo août i8ao au 6 janvier i8ai )à composer les vers du premier acte. I^*s quatre autres ne furent complètement achevés que le 'j5 décembre i8a I , c'est-à-dire peu de temps après le changement du Ministère et le renvoi du duc de Richelieu.
I^s comédiens français reçurent ma tragédie à Tunanimité ; et je devais croire quVlle serait promptement représentée , puisque j'avais déjà le tour de réception de Scipion Èmilien , et que d'ailleurs le théâtre était disposé à me donner un tour de faveur. Mais le veto de la censure dramatique vint briser toutes mes espérances : une décision du Ministre défendit la représentation de Charles ri. Je n'ai jamais pu apprendre ni deviner la véritable cause de cette interdiction. Serait-ce, comme je fai dit ailleurs, que le Ministre ne voulait plus que des mélodrames? ou bien, ne comprenant ni ma tragédie ni l'acteur qui devait la jouer, craignait-il que la dignité royale ne fût dégradée et livrée aux mépris publics? Si, comme j'aime à le supposer, c'est ce dernier motif qui a déterminé sa décision, les représentations de Charles VI ont prouvé plus tard à quel point il sVtait trompé.
Lorsqu'en i ^i^S , un au et demi après la mort de Louis XVIIl , on pennit de jouer cette tragédie, je priai que Ton me dît enfm pourquoi elle avait été si longtemps suspendue. On me répondit très-sérieusemeut que Charles Vl avait la tête faible , que Louis XyiU avait mal aux fambesy et que par am-
séquent on aurait fait des allusions. Je dus trouver cette raison excellente, puisqu'on me rendait ma pièce.
Mais ma joie devait être de courte durée... l'interdit était levé trop tard ! Charles VI , dont le succès avait surpassé mon attente, fut arrêté , après la douzième représentation, par la mort du grand acteur, de l'incomparable Talma. Le talent qu'il déploya dans cette tragédie dépassa tout ce qu'on avait vu de lui jusqu'alors. Jamais il n'avait montré une sensibilité aussi profonde; jamais le malheur n'avait eu des accents aussi déchirants ; jamais l'amour d'un roi pour son peuple, l'affection d'un père pour son fils, la haine d'un Français pour la domination étrangère, n'avaient été rendus avec une pareille expression. Pendant les trois actes oii il remplissait la scène , les spectateurs ne respiraient pas un instant; il leur communiquait, il leur imposait tous les sentiments dont il était agité; et, jusque dans sa folie, il savait inspirer l'intérêt et conserver encore de la dignité ; enfin ( et je ne fais que répéter ici ce que j'entends redire tous les jours) on n'a pas connu tout Talma, quand on ne Ta pas vu dans Charles VI.
Talma avait , dans la conversation ordinaire , la simplicité et la naïveté d'un enfant;- mais dès qu'il était question de son art, il était admirable et devenait quelquefois sublime. Son art était le but de toutes ses observations, de toutes ses réflexions, de toutes ses pensées; et il tirait parti de tout, même de ses souffrances , pour ajouter encore à la perfection de
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•OQ talent. J cti ai par devers raoi un exemple bien remarquable.
Pendant la maladie dont il est mort, il eut une fausse convalescence; je revenais de voyage à celte époque p et j allai aussitôt le voir. Ma visite lui causa quelque émotion. « Vous avez été longtemps absent , me dit-il, en me tendant la main.... Eh bien , tant mieux! car j*ai jeté bien malade, j*ai failli mourir, et comme je crois que vous m'aimez un peu , ça vous aurait fait de la peine de me voir en cet état. Mais, grâce au ciel , le danger est passé, me voilà en voie de guérison , et bientôt , je Tespère, nous reprendrons notre tragédie. » Je le félicitais sur Tamélioration de sa santé, lorsque m'intcrrompaut tout à coup : n A propos, que je vous conte une chose bien singulière, une bonne fortune qui m*est arrivée. Imaginez-vous qu*un jour, au fort de ma maladie, je sentis ma tête s'embarrasser , mes idées devenir confuses ; en même temps mes forces m'abandonnèrent peu à peu p et tout cela finit par un évanouissement. Le lendemain , à pareille heure, les mêmes symptômes se reproduisirent , et le dénoiimcnt fut le même. Quand je revins h moi , je réfléchis sur cette dégradation simultanée des forces physiques et intellectuelles, et je compris d'abord qu'il y avait là quelque chose pour le théâtre; aussi je me promis, si les mêmes accidents se renouvelaient , de me cramponner en quelque sorte n cette situation , afm de bien graver dans mon souvenir toutes les phases par où j'aurais
passé. En effet, le troisième jour, les mêmes signes m'avertirent que la crise allait arriver ; alors je recueillis toute ma puissance pour ne rien perdre d'une pareille scène; fort de ma volonté, j'assistai à toutes mes sensations , à toutes mes douleurs, je me regardai m'évanouir, et je perdis connaissance en cherchant toujours à me souvenir. J'ai réussi, mon ami! je me rappelle tout, tout est là, dans ma mémoire; et quand je rejouerai Charles VI , on verra hien autre chose que ce qu'on a vu jusqu'à ce jour ! »
Il ne devait plus le jouer, ce rôle de Charles VI, il ne devait plus remonter sur le théâtre ; une rechute le ravit bientôt à ses admirateurs et à ses amis.
Talma avait pris son art au sérieux; il ne se laissait point éblouir aux applaudissements du public; des rôles qu'il avait joués cent fois, il les étudiait, il les travaillait encore; aussi son talent fut -il en progrès jusqu'à la fin de sa carrière. L'approbation d'une seule personne, qui le félicitait sur une intention nouvelle, . sur un geste, un regard qu'il avait ajouté ou changé dans un rôle, le flattait plus que tous les bravos. Mieux que tout autre, il savait que les suffrages de l'homme de goût entraînent tôt ou tard ceux de la multitude, et que telle conception de l'acteur, qui a d'abord passé inaperçue, excite ensuite l'enthousiasme, quand l'attention des masses a été éveillée par les observations de quelques habitués de l'orchestre.
Tout le monde se rappelle combiep il était admiable dans la grande scène du quatrième acte de Bri-
iannicus; comme il semblait ninuyé, fatigiié, impatient, pendant le loDg récit où Agrippine retrace à son fils tout ce qu*elle a fait pour lui. Personne no supposait que le talent put aller plus loin , et chacun appliquait à Tacteur ce vers de Burrhns :
Pour 6ieM faiir , NJrom m'a tfu'à tf rmâseimèirr.
Mais Talma trouva moyen de perfectionner encore ce qui était déjà sublime. Voici ce que son génie lui inspira. Au moment où la mère de Néron dit, en parlant de Claude :
// mourut. Miltt bruits en tourent à ma komtê;
il détourna les yeux, qu'il tenait fixés sur elle, et un sourire ironique, un sourire atroce vint se dessiner sur ses lèvres. Je fus frappé de cette pantomime; et aussitôt après la tragédie, je courus à la loge de Talma. — Eh bien, lui dis-je en entrant, vous avez eu quelque chose de nouveau aujourd'hui. — Moi? répondit-il en prenant un air étonné , du nouveau ? Je ne sais ce que vous voulez dire. — Vous ne savez? et le sourire ! — Comment ! s*écria - 1 - il , vous Tavez remarqué ? vous m'avez compris? Vous êtes le seul peutêtre!... mais n'importe ! vous n'avez pas d^idée du plaisir que vous me faites. N'est-ce |>as que c'est bien ? n'est-ce pas que ce sourire prépare admirablement les deux vers épouvantables que Néron adresse plui tard «1 sa mère ?
Et si tom v€ut . Madame, écouter vos tliscours.
Ma maim de Claude même aura traticke les jours.
Voilà comment Talma méditait sans cesse, je ne dirai pas seulement ses rôles, mais les tragédies entières où il paraissait; voilà comment, à force de réflexions et d'études, il trouvait encore de nouveaux effets dans des pièces qu'il jouait depuis trente ans.
Je parlai dans plusieurs maisons et au foyer de la Comédie Française , de la belle inspiration que notre grand acteur avait eue dans cette scène de Britannicus; mon observation se répandit bientôt; et quand Talma rejoua Néron, il fut, au moment du sourire , applaudi à plusieurs reprises.
Je ne puis résister au désir de citer encore une anecdote au sujet de cette même pièce de Britannicus; mais elle est bien antérieure à celle que je viens de rapporter. A une représentation de cette tragédie, je remarquai que Talma avait entièrement changé la manière dont il disait sa première scène avec Narcisse. Je cherchai la cause de ce changement, et je crus l'avoir trouvée ; mais je voulus que Talma m'expliquât lui-même les motifs qui l'avaient port€ à prendre dans cette scène une nouvelle expression et de nouveaux accents; car , je l'ai déjà dit, il était admirable quand il raisonnait sur son art. Je le questionnai donc, et voici exactement sa réponse : « Oui , certes , ce j'ai donné une tout autre couleur à cette partie de « mon rôle ; et j'ai eu mille fois raison. Jusqu'à ce « jour, je n'avais pas le sens commun, j'étais absurde, « j'aurais mérfté d'être hué , et je suis encore à com- « prendre comment j'ai pu si longtemps faire un con-
« tre-sens pansil. Nëroo dit qu'il est amoureux de M Juoie ; niait cet amour n a rien de commun avec « celui de Tancrède pour Amcnaïde , d'Achille pour « Iphigënie, de Hodrigut; pour Chimènc. J ai aperçu, « la nuit, à travem les flambeaux , une femme jeune , « belle, à peine vêtue,
« Duu le ftinpir apiMrrtl 9 D*nne tirante qn*oo vient d*arnicher au tommeil.
«Cette vue a (khauffé mon imagination, enflamme « mes sens ; mais celte femme, je ne Taime pas, je « la désire. Aussi, tout en conservant la décence que « le théâtre exige, je dois me révéler aux spectateurs, «et dans la peinture que je fais à Narcisse, je dois « montrer plus de volupté que de sentiment , plus de « sensualité que de véritable amour, p
Y a-t-il beaucoup de comédiens qui fassent une étude aussi profonde de leurs rôles ?
Ce personnage de Néron me suggère une observation qui, je crois, n'a pas encore été faite. Racine , que beaucoup de personnes accusent d'être timide et de ne pas savoir oser, parce qu'à force d'art et de goût, il ne pennet qu'à la réflexion d'apercevoir ses plus grandes hardiesses , Racine est le seul auteur qui ait osé faire parler l'amour physique dans la tragédie. £t ce n'est pas seulement Néron, un jeune prince, un homme enfin , qu'il nous monti^ livré au pouvoir des sens; dans un autre ouvrage, il nous présente aussi une femme qui aime sans son cœur, car Tamour de
Roxane n'est pas d'autre sorte ; chez elle , il n'est pas question de beaux sentiments et de tendresse ; Acomat dit positivement : de Bajazetje lui vantai les charmes. Et cependant personne n'est choqué de ce rôle de Roxane. C'est que Racine y a tellement mis en relief l'orgueil et l'ambition, c'est qu'il a évité avec tant de soin , après les premiers vers de la pièce , de rappeler par le moindre mot l'espèce d'amour qu'éprouve la sultane , que les spectateurs ne voient plus qu'une femme ambitieuse et passionnée, sans se préoccuper autrement de la nature de sa passion.
Il Y aurait cent choses à dire sur ce personnage, qui est, sans contredit, une des plus belles et des plus hardies créations de Racine ; mais cela m'entraînerait dans une voie où je ne veux pas m'engager. Au reste, je ne conseillerais à aucune actrice de suivre, même de loin , dans le rôle de Roxane , l'exemple que Talma a donné dans celui de Néron ; de la part d'une femme, la moindre nuance, la moindre indication qui tendrait à ce but, serait ignoble et intolérable.
Je reviens à Charles yl. Cette tragédie n'a été jouée que douze fois ; elle n'a pas reparu au Théâtre- Français depuis la mort de Talma. Peut-être ne doisje attribuer cet abandon qu'à l'extrême modestie des comédiens, dont aucun n'a osé aborder un rôle joué si parfaitement par le grand acteur.