ACTE III, SCÈNE III
SBMPRONIB.
Mon frère !
SCIPION
G*en est fait, Rome est en sûrctë; Les dieux jettent sur nous un regard de bonté ; Nos malheurs vont finir!
CAÎUS.
Ce Sénat que j*abhorre N'est pas hors de danger puisque je vis encore. Il trompe les Romains, je veux les éclairer. A combattre Caîus il peut se préparer.
J'ai de nombreux amis ; bientôt sous mes auspices Us sauront....
SCIPIOIf.
Des amis ! vous avez des complice:».
Un ramas de mutins au désordre livrés.
Par un avide espoir sur vos pas attirés; Qui sont sansbicns, sans mœurs, que les travaux irritent, Qui vivent en ces murs des troubles qu'ils excitent. Vous-même, pouvez- vous attendre leurs secours? Jadis, de votre frère ont-ils sauvé les jours? Ne comptez point sur eux : cette troupe infidèle Vient avec la fortune et s'éloigne avec elle. Prévenez, croyez-moi , ce funeste abandon , Et méritez de Rome un généreux pardon.
CAÎUS.
Mon pardon! Vous verrez comment je le demande!
SCIPION
A l'honneur, au devoir que votiv cceur se rende.
150 SCIPION ÉMILÏEN,
Craignez de persister dans votre égarement , Et d'attirer sur vous un juste châtiment.
SEMPRONIE
Qu'entends-je?
c\ïus.
Moi, des grands souffrir la violence !
Moi, d'un Opimius supporter l'insolence!
C'est pou de me ravir l'honneur du tribunat , Cet indigne consul, ce lâche magistrat Ose ajouter l'insulte à ses vils artifices. Oui, le traître, à l'instant, au milieu des comices. Par un de ses licteurs il m'a fait outrager! Mes clients, mes amis, ardents à me venger, Ont percé de leurs coups ce satellite infâme ; Mais cet horrible affront pèse encor sur mon âme ; Par la mort d'un licteur il n'est point effacé. Et c'est un autre sang qui doit être versé.
SCIPJON.
Qu'entends-je, malheureux! quelle horrible furie!
Vous voulez dans le sang plonger votre patrie î
Pour venger votre orgueil et votre ambition.
Vous méditez le meurtre et la destruction !
Ciel ! pendant six cents ans Rome en vertus fertile
Ignora les horreurs de la guerre civile;
Les longs débats du peuple et des patriciens
Ne firent point couler le sang des citoyens ;
Les discordes cessaient, la paix rentrait dans Rome,
Sans qu'il en eût coulé la perte d'un seul homme!
Les Gracques ont paru : leur pouvoir odieux
A fait fuir les vertus qui guidaient nos a^eux.
ACTK 111, SCÈNE III. I6t
(.rest sous Tibëriuft qu*un peuple magnanim» A dépouille Thorreur quM avait pour 1p rrimc ; Que le Fonifîi u vu les Komains furieux S'attaquer, se combattre et s*ëgorger entre eux ! Ft maintenant Caïus, plut cruel que f^on frère , Cherche à renouveler cette exécrable guerre! Mais de Home c'est moi qui serai le soutien. Vous n'êtes plus ici qu'un simple citoyen ; Vous n'avez plus l'abri de la loi révérée Qui rend de nos tribuns la personne sacrée. Je prétends me porter pour votre accusateur. Et de nos lois sur vous appeler la rigueur. Fuyez, n'attendez pas qu'on vous fasse justice : Si vous bravez la mort , redoutez le supplice. Epargnez cette tache au sang dont vous sortez; Prévenez votre arrôt, exilez-vous, partez. Par votre aspect fatal la paix nous est ravie; Allez en d'autres lieux terminer votre vie ; Et de ces murs, en proie au céleste courroux , Le crime et le malheur sortiront avec vous.
SEMPRONIE
Ah! c'en est trop enfin , je ne puis plus me taire. D'un trépas infamant vous menacez mon frère! Je ne vous suis plus rien , je ne vous connais pitis. C'en est fait, je m'attache au destin de Caïus; Si je ne puis l'aider à venger sou offense. J'exciterai le peuple à prendre sa défense. Oui, mon frère, pour toi j'oserai tout tenter. Aux regards des Romains j'irai me présenter; Ils sauront par ma voix le sort que Ton l'apprête ;
Sous leur protection je placerai ta tête. Vous qui le menacez, c'est à vous de trembler !... Vos périls désormais ne sauraient me troubler ; Non, Caïus seul m'occupe en cet instant funeste : S'il vit, s'il est vainqueur, que m'importe le reste?
(Elle sort.)