‹ Œuvres dramatiques (volume 2)Chapitre 90 sur 363 · I-»a force · texte numérisé non relu

I-»a force

r.AÎus.

J'obéis à la nécessité :

Les grands nous ont réduits à cette extrémité. £li ! ne voyez- vous pas à quel but ils prétendent? Comme ils trompent le peuple et quel piège ils lui tendent? Ce peuple infortuné n'a d'autre appui que moi : On tâche à me ravir son amour et sa foi. Par les constants affronts dont partout on m'accable , On voudrait à ses yeux me rendre méprisable ; Bien sûr que si jamais les faibles plébéiens , Conduits à séparer leurs intérêts des miens.

158 SCIPIOiS ÉMILIEN,

M'ôtaient de les servir le noble privilège , Abandonnaient enfin celui qui les protège ^ Aussitôt, sans défense, en esclaves soumis, Ils subiraient le joug de leurs vils ennemis. Ma perte à leur salut fermerait toute voie ; Le Sénat pour toujours ressaisirait sa proie ; Et , rattachant leurs fers , punirait les Romains D'avoir osé tenter d'en affranchir leurs mains.

CORNÉLIE

O Rome! quel destin, quel délire est le notre ! Tes enfants dans ton sein égorgés l'un par l'autre ! Se peut-il bien , ô ciel !

CAÏUS

Ma mère, ils l'ont voulu.

Il faut combattre enfin, et j'y suis résolu. Déjà de défenseurs le Sénat s'environne. Cet infâme Sénat , qu'aucun crime n'étonne , Du combat aujourd'hui pour fixer les hasards, A des archers crétois vient d'ouvrir nos remparts ! Déjà ces étrangers avides, sanguinaires, Aiguisent contre nous leurs flèches mercenaires ; Les grands leur vont livrer les citoyens romains ; L'or qu'on nous a ravi paîra nos assassins !

COBNÉLIE.

Quoi! par un tel forfait avilissant sa gloire, Scipiou....

11 l'ignore ;'oui , nous devons le croire : Son cœur désavoûrait des secours si honteux.

ACTK IV. SCRKE I. 159

Mais il soutient les grands , il combattra pour eux : Plus h craindre lui seul que leurs guerrier» servilrs...

COR^TKMH.

Voilà donc les effet» dos discordes civiles! I^ fureur des partis brise tous les liens; On n*a plus de parents, plus de concitoyens. On s^immole Tun fautive au nom de la patrie !

CAIIIS.

Cette guerre est horrible , épouvantable, impie. Je le sais. Mais à qui la doit-on imputer? Eh quoi! lorsqu'on s'applique à le persécuter, Voulez-vous que le peuple , aveuglément docile , Garde pour ses tyrans un respect imbécile , Et se borne sans cesse, après leurs attentats , A. des gémissements que Ton n'écoute pas? Irai'je , des Romains retraçant Tinfortuue , De ce récit toujours fatiguer la tribune ? Parler encor des droits du peuple et du soldat , Et mendier en vain la pitié du Sénat?.... Mais que dis-je ? à ma voix la tribune est fermée , J'en suis banni ! Déjà ma honte est proclamée : On s'apprête à flétrir mes lois et mes travaux ; Déjà Rome est eu proie à des tribuns nouveaux ; Affreux spéculateurs dont la basse avarice Acheta le pouvoir et vendra la justice !

CORNÉLIE

Oui, Caïus, les efforts où vous vous confiez Par les excès des grands sont trop justifies. Puisse notre salut être votre conquête ! Le Sénat répondra du crime qui sappiêle.

160 SCÏPION ÉMILIEN,

A ce combat horrible il vous force aujourd'liui;

Le sang qui va couler doit retomber sur lui.

Mais cependant, mon fils, quand mon cœur vous approuve,

Je ne vous puis cacher le tourment qu'il éprouve.

Hélas! parmi ce peuple engagé sur vos pas,

Combien de citoyens vont marcher au trépas !

A l'espoir du succès tel aujourd'hui se livre.

Qui peut-être demain aura cessé de vivre !

CAÏUS

Eh! qu'importe aux Romains de rencontrer la mort?

Je la tiens préférable à leur funeste sort.

Leurs périls trop certains ne les occupent guère;

C'est aux mortels heureux que l'existence est chère.

Mais des infortunés, assiégés de besoins,

Pour conserver leurs jours prennent-ils tant de soins?

Craignent-ils d'exposer une importune vie

Qui bientôt par la faim leur doit-être ravie?

Du destin ennemi nous braverons les coups:

La victoire est possible, et c'est assez pour nous.

II vaut mieux, si le ciel nous est toujours contraire,

Périr en combattant que périr de misère.

Eh bien, poursuis, Caïus; ta mâle fermeté Rassure mon courage et plaît à ma fierté. Ton aïeul autrefois, dans les champs de l'Afrique, Des succès d'Annibal vengea la république; Sauve Rome à ton tour, sois son libérateur, Rends-lui la liberté, la paix et le bonheur. Mais déjà Fulvius près de toi vient se rendre; Je vous laisse. Mon fils, en songeant à défendre

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