‹ Œuvres dramatiquesChapitre 178 sur 346 · II. W · texte numérisé non relu

II. W

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NOTICE

Cotniiiciil !»c fait-il que, depuis le Folliculaire , tous mes ouvrages, à peu près, aient été arrêtes ou mutilés par la censure? Penserait-on par hasard que, de 1820 à i83o, j*ai voulu faire de l'opposition au gouvernement ? ce serait une grande erreur. On prétend que des fonctionnaires publics se sont vantés, aussitôt après la Révolution de Juillet , d*avoir travaillé pendant quinze ans à renverser la dynastie qui venait de tomber. J avoue que je n ai pas à faire valoir un pareil titre à Vesiime de mes concitoyens. Dans des fonctions obscures, qui n*ont rien à voir avec la politique, j'ai servi loyalement Tancien gouvernement, et , quelle que pût être ma pensée intime sur la marche que je lui voyais tenir, je n'ai jamais songé à lui faire des ennemis et à provoquer sa chute. Je n'ai donc pas le droit de me poser en victime, et d^attribuer à mes opinions politiques le veto qui a frappé la plupart de mes ouvrages.

I^es obstacles que j'ai rencontrés dans ma carrière littéraire, obstacles qui ont été si nuisibles à mes in-

lérêts et peut-être h ma gloire, proviennent de deux causes : d'abord, d'une espèce de simplicité, dont je n'ai pu encore ni'affranchir; en second lieu, de l'idée, trop élevée peut-être, que je me fais de la mission de l'auteur dramatique.

J'ai toujours cru que, pourvu qu'on respectât la religion, la morale, le gouvernement, et le souverain , on pouvait tout dire sur le théâtre : voilà ce que j'appelle ma simplicité; car je devais mettre en ligne de compte les susceptibilités, les petites passions, les intérêts personnels de ceux qui gouvernent. Quant à mes idées sur ce que j'oserais presque appeler notre apostolat, elles m'ont nécessairement entraîné à composer parfois des comédies qui ont dû paraître dangereuses au pouvoir dont elles contrariaient les vues, les tolérances ou les affections. Selon moi , l'auteur dramatique est appelé à la noble mission de signaler à ses concitoyens les travers, les ridicules, les vices de son époque, quels qu'ils soient et en quelque lieu qu'ils se rencontrent; et, s'il comprend bien son devoir, il s'attaquera plutôt encore aux tendances qui peuvent nuire à la société en général, qu'aux faiblesses et aux erreurs qui ne touchent que certaines classes ou certains individus. Respectant avec scrupule tout ce que j'ai mentionné plus haut , et ne se permettant jamais d'offensantes personnalités , être utile doit être son premier besoin; il ne sera point arrêté par la crainte de se faire des ennemis; et, n'écoutant que sa conscience, il poursuivra son œuvre,

NOTICE SfîR LES INTRIGANTS .IIVO

il inarrhcra an but naiiH calciiIcT »*il cloil eu réMitlrr pour lui de% inconvénient» ou cl(*ft avanfaget.

Voiln le poëtc (irainntif|ue, toi que je Tai révë ftou« vent. J'avoue que je n*ai pas marché toujoum clan» U route que je viens d*indiquer; mais du moins je m\ suis engagé quelquefois, et peul-^tre doit-on me tenir compte de mes intentions et de mes elTorts. Ainsi, par exemple, la (Congrégation étendait un naseau sur la l'Vancc; j'ai vu là un danger pour mon pays, et, dan» la comédie des huHi^tints , j'ai traduit la t'fOngrégatiou sur la scène. S;mis doute, et je «levais le prévoir. In représentation de cet*ouvrage ne fut pas penuise; mais enHn je n'avais pas cfaint de composer la pièce et de la soumettre à l'examen de la censure : c'est là fout ce que je pouvais; le reste ne dépendait pas de moi.

Quelques personnes ont regardé la comédie des InfHffanfs comme un acte de courage ; je n'ai voulu faire qu'une action d'honnête homme. N'avons -nous pas d'ailleurs, nous autres auteurs comiques, l'exemple de notre maître? Si nous ne pouvons atteindre à son génie, imitons du moinft sa généreuse hardiesse. Molière a joué les Femmes savantes et les Marquis ridicules : devais-je hésiter à peindre le Folliculaire et les manœuvres des Élections? Il a traîné Tartufe sur la scène : pourquoi aurais-je craint d'y traduite la Congrégation ? Ma pièce, il est vrai, a été défendue; mais Tartufe fut arrêté pendant plusieurs années, et il n'eût jamais été permis sous la \ieillesse df Louis \IV.

Je me résume. Mes pièces de théâtre ont dû être mises à l'index : i** parce que j'ai eu la naïveté de croire que ce qui est honnête et vrai ne pouvait pas être dangereux; a** parceque les Ministres n'ont jamais été de mon avis sur le but où doit tendre l'auteur dramatique, et sur l'importance et la dignité de sa mission.

On pourrait faire un volume sur ce sujet, et la matière ne serait pas encore épuisée; mais je n'écris ici qu'une simple notice, et je laisse à de plus habiles que moi le soin de traiter cette grande question. Je dis grande, et elle l'est en» effet; car le gouvernement n'a jamais compris, n'a jamais voulu comprendre l'influence qu'avait chez nous la littérature dramatique. Qu'on regarde , par exemple , où ses liccQces progressives ont amené insensiblement le public, même le plus éclairé : je le demande, aurait-il supporté, il y a quinze ans, ce qui aujourd'hui n'offense plus ni ses yeux, ni ses oreilles?

Mais à quoi bon m'arrêter sans cesse à des observations auxquelles je ne peux donner ici le développement nécessaire? Je reviens donc à ce qui me concerne personnellement, et je vais tâcher de poursuivre directement ma route, sans me détourner, comme cela m'arrive souvent, dans les sentiers qui s'offriront sur mon passage.

Il est des gens, soupçonneux par nature ou que l'expérience a rendus défiants, qui supposent toujours quelque arrière - pensée dans la conduite et les

discours d autrui. Ces gens* là croient peu au dësintëresseinont et h la franchise; et ((uelques-uns d entre eux ont donné à entendn*, m'a-t-on dit, qu'il pouvait y avoir calcul de ma part lorsque je composais et envoyais à la censure des ouvrages que je savais devoir être peu agréables au Ministère; attendu que si les gouvernants négligent presque toujours leurs amis, ils n'épargnent aucun sacrifice pour gagner leurs adversaires. Ainsi, ma prtHendue indépendance n'aurait été qu'une spéculation ; ce que je ne pouvais atteindre par mes talents et mes services, j aurais cherché à l'obtenir en faisant craindre mes satires et mes quolibets; enfiu je serais un de ces hommes dont parle Montaigne, tenant le dos tourné à l'ambition, mais comme les tireurs d'at^iron, qui s*ai^ancenl ainsi à reculons.

Je ne déclamerai pas fastueusement , comme Hippolyte :

« Examinez ma vie , et Mmgez qui j« tui* ; *

mais je dirai , avec plus d'orgueil peut-^tre , qu'il est au-dessous de moi de me justifier de semblables imputations.

Je sais qu'on nomme des écrivains, tant en prost* qu'en vers, qui ont été accusés d'avoir vendu leur plume ou leur silence aux Ministres mêmes auxquels ils avaient fait la guerre la plus rude et la plus acharnée. J^ignorc s'il est vrai que de pareils marches aient eu lieu , et je n ai pas une idée assez haute de

l'espèce humaine pour prétendre qu'une telle bassesse soit impossible. Je remarquerai toutefois que, parmi les hommes dont on salit ainsi le nom, on ne cite aucun auteur dramatique. C'est qu'en effet , si l'Autorité peut craindre et acheter un journaliste ou un pamphlétaire, dont rien ne saurait empêcher les publications, elle n'a rien à redouter d'un faiseur de comédies, et n'a pas besoin de le payer pour le faire taire, puisqu'elle peut à son gré le bâillonner, châtrer ses ouvrages et en défendre la représentation. Il les fera imprimer, direz-vous. Eh! qu'importe? tout le monde lit les journaux, les pamphlets; mais qui songe à lire des comédies qui n'ont pas été jouées? Une pièce de théâtre non représentée est, par cela même, condamnée d'avance. N'est-ce pas sous la Régence seulement qu'on s'est avisé f^ Athalie était un chef-d'œuvre ?

Un auteur dramatique ne peut donc pas se vendre au Ministère , car le Ministère n'a aucun intérêt à l'acheter. Quant à moi, si j'ai voulu tenter de pareils trafics, ils m'ont certes bien mal réussi; car voilà vingt-sept ans que j'appartiens à l'administration , et je me trouve aujourd'hui moins avancé que lors de mon début dans la carrière.

Je le répète (et ma position actuelle l'indique assez ), je n'ai jamais eu l'ambition des dignités et de la fortune. Sans doute mon amour pour les lettres m'en a préservé; mais, à coup sûr, j'en aurais été dégoûté par les bassesses que j'ai vues autour des Ministres

MOIICE SUR LES IKTRIGAlITb 313

dans riiiliinité (JrM|ucls j ai vécu. Que de prièrt!» m*ont été adressées, k moi obscur individu, que de visite» m^ont été fuites, que de lettres m ont été ëcri* tes par det personnages déjà puissants, et par d autres qui sont devenus plus puissants encore; et tout cela pour que je disse nu Ministre un mot en leur faveur! Combien alors j'étais clioyë, caressé, encensé ! c'était a en avoir des nausées. Mais dès que le Ministre quittait ie portefeuille , tous ces liommagos allaient se reporter à d'autres, et mes cbers amis de la veille ne me connaissaient plus le lendemain.

Tout cela peut causer du dégoût, mais ne doit inspirer aucun étonnement; car la plupart des boinmes sont faits ainsi : ils ne cberclient autre chose que leurs intérêts et les satisfactions de leur vanité ; c*est là le mobile de toutes leurs démarches , le but de toutes leurs actions, c'est l'occupation de leur vie entière , et chez eux la reconnaissance même n'est le plus souvent qu'un calcul. Un mois environ après la chute du Ministère Richelieu, j'avais été voir mou ancienne connaissance, le comte de Peyronnet, devenu garde des sceaux. C'était un soleil levant, il y avait donc grand monde dans ses s«ilons. Je causais avec quelqu'un dans l'embrasure d'une croisée, et caché en partie par les rideaux, lorsque deux des plus assidus courtisans du duc de Richelieu sarrftèrent auprès de moi en continuant leur conversalion. — Mais qu avex-vous doue fait ce matin ? dit l'un, je ne vous ai j>as trouve chez vous. — J ai été

faire visite ici à côté, répondit l'autre. (L'hôtel qu'habitait le duc de Richelieu est contigu à la Chancellerie. ) — Comment ! s'écria le premier, ici à coté ?... esl-ce que vous y allez encore ? — Eh ! que sait-on , répliqua le second, il peut revenir sur l'eau!... — En ce moment je me montrai aux deux interlocuteurs; et je puis assurer que jamais mon aspect n'a produit un effet aussi théâtral.

C'est surtout à l'époque de la naissance du duc de Bordeaux que les ambitions furent en mouvement , et montrèrent le plus d'activité. C'était un véritable débordement ; tout le monde sollicitait , tout le monde voulait des places, des pensions, des décorations, des dignités. Comme on me croyait en faveur auprès du Président du Conseil , j'étais harcelé, poursuivi , traqué par les grands et les petits, et il n'y avait ni garçons de bureau , ni huissiers capables de défendre ma porte contre les assauts qu'on lui livrait. Je me rappelle une mauvaise plaisanterie que je me peiinis alors envers un grand seigneur , qui se cramponnait à moi deux ou trois fois par jour, pour me parler de ses droits au cordon bleu ou à la pairie. Je lui fis lire une lettre que le duc de Richelieu venait de recevoir d'un aide-bourreau de Versailles ou de Chartres , qui demandait à être promu h la dignité de bourreau «n litre , en réjouissance de la naissance du duc de Bordeaux, Mon grand seigneur fit une grimace épouvantable; etcependant l'ambition du garçon-bourreau n'élait-elle pas aussi légitime que la sienne ?

NOTICE SUR LKS INTRKIANTS. Il A

L'interdit (|iii pesait sur ma comédie des Inirifantj fut enfin levé par la Révolution de Juillet. Mais d*autrès tribulations m'étaient réservées. Au lieu de s*cmpresser de monter cet ouvrage, dont le sujet aurait ou alors le piquant de la nouveauté, les comédiens ne le jouèrent que huit mois après, c'est-à-dire lorsque les cougréganistes et la congrégation avaient été promenés déjà sur tous les théâtres de Paris. Ce n'était rien encore : on me laissa distribuer les rôles, faire toutes mes répétitions, et ce fut seulement à la répétition générale, le 8 mars, que Ton m'annonça que Michelot , chargé de mon principal personnage, prenait sa retraite au i*' avril, et cessait à dater de cette époque de faire partie de la Comédie- Française. Ainsi, en supposant que le public accueillit favorablement mon ouvrage , je ne pouvais espérer tout au plus qu'une dizaine de représentations. C'est en effet ce qui arriva; et après avoir été joués dix ou douze fois, le^ Intrigants disparurent de l'affiche. Depuis cette époque (le i" avril i83l) ni cette pièce, ni aucune autre des miennes n'a été remise au répertoire du Tliéâtrc-Français.

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