SCÈNE VII
FERGUS, DONALD, toujours assis.
FERGUS
A rous dcu.v. Savez-vous bien qu'en somme Vous mettrez qiiei(|iie jour ma patience à bout?
DONALD
Moi ?
FERGl'S.
Vous. Que pouvez-vous me vouloir, après tout? Vous ai-je pas payé? Qu'êtes vous venu faire?
DONALD
Mais... causer avec vous de votre honoré père.
FERGUS
Mon père! Il ose encor m'en parler!
DONALD
Pourquoi non?
N'étions-nous pas liés ?
FERGUS
Oui, comme le démon L'est avec ceux qu'il damne. 0 lâche, ô misérable ! Oses-tu?.. Cinquante ans d'une vie honorable, Un nom sans tache, un chef vaillant et renommé , Le cœur le plus royal que le ciel eût formé, Tel fut mon pi're! Et toi, pourtant, vil parasite, Qui ne proches le mal que pour pouvoir ensuite T'attabler plus au large au festin des forfaits, Toi, pourtant, tu compris que les cœurs ainsi faits
Sont seuls nés pour atteindre, infâmes ou sublimes,
Au plus haut des vertus, comme au plus bas des crimes,
Et, pareils à Satan, rarchan^e ambitieux.
Qu'ils trônent aux enfers, s'ils ne trônent aux cieux.
Oui , tu compris cela; si bien que, sans relâche.
Corrupteur acharné sur ta mauvaise tâche,
Tu faussas, détournas sa haute ambition ,
Tu lui montras le but, lui cachant l'action;
Tu lui préparas tout, trame, embûches secrètes.
Tout! Et tu fis enfin de lui...
DONALD, se levant.
Ce que vous êtes , Un comte, voilà tout. Au surplus. Monseigneur, Vous me faites, vraiment, dans ceci trop d'honneur. Votre père , entre nous , n'en agit qu'à sa tête. Après, qu'on ait donné quelque conseil honnête , C'est possible. Mais quoi? je ne fis, en cela. Que ce qu'un ami doit à son ami. — Voilà ! Tout dans son intérêt.
FERGUS
Infâme! Et je suppose Que Randolph arrêté...
DONALD, l'interrompaut.
Non, non, c'est autre chose.
Je n'avais, en cela, d'intérêt que le mien ; Pas d'autre. Écoutez donc, on ne vit pas de rien. Or, un instant. Seigneur, mettez-vous à ma place : Je sers fidèlement votre père ; il me chasse. N'élais-jc pas en droit de supposer, partant, Que vous, son fils, pourriez fort bien en faire autant? Quel parti prendre, alors, envers qui nous refuse Le prix <le nos sueurs? L'obtenir par la ruse; Se poster de façon qu'on agisse autrement; Et c'est ce que j'ai fait, et vous savez comment ; Voilà tout. — Je ne suis pas plus méchant qu'un autre , Non. Mais je vis pour moi ; j'ai mon but, vous le vôtre ; Tout homme agit de mémo, et tout homme a raison. Qu'ensuite vous taxiez cela de trahison,..
ACTIi IV. SCÈNE VU. 35;
Les actions tic sont ((uf ce. qu'on veut les faire; Et, même, pour juger saiiioment d'une affaire. Pour ne point contester ainsi hors de propos , On ne devrait jamais s'embarrasser des mots. En effet, de l\andolph qu'on prouve l'innocence. L'honneur de votre père, et vous, votre puissance , Adieu tout. Est-ce donc, alors, votre intérêt !Je mal mener celui qui d'un mol vous perdrait? Non ; pas plus que le mien de v(mloir votre perle , Si vous tenez, pour nous, queUjue espérance ouverte. Et si, joignant enlin la promesse aux effets , Vous nous fermez la bouche à force de bienfaits,
FEUGl'S.
Et si, moi, me lassant de ton trop d'impudence, Je...
(Il porte la main à son épée.)
DONALD
Plaît-il? Halte là! Seigneur, pas d'imprudence. Haadolph n'est pas fort loin; je n'ai qu'à faire un pas... Qu'à dire un mot... Tenez : no nous emportons pas, El si vous le voulez avoir pour agréable , Terminous, croyez-moi, sans bruit, à l'amiable.
r ERG us. Je ne sais qui me tient !
(Il fait quelques pas en long et en large, puis s'arrélant tout-à-coup devant Oonalil.)
Enfin, est-ce de l'or Qu'il vous faut? répondez. Vous en faut-il encor ? Vous n'avez donc plus rien ?
DONALD, alëgrement.
Plus rien, foi d'honnéte homQle^ Mes dignes créanciers ont dévoré la somme. Puis, voyez-vous ? Seigneur, en fait d'or je me crains. Cela ne tient pas plus que de l'eau dans mes mains. Vrai déluge! Le jeu, les femmes et la table... Mou argent pleut... autant en emporte le diable! Si bien que, pour parer à cette humeur de fou,
35/i L'HÉRlTAGt: 1)1 MAf,
Et ne se point trouver, de rechef, sans le sou , Donald préférerait, a tout l'or de la terre , Quelque position bien stable, point précaire.
FERGUS
Comment ?
UONAI-D.
Oh ! rien. — Ainsi, j'avisais, l'autre jour, Resburgh. Vous connaissez? Divin petit séjour ! Peu de chose, et pourtant tel qu'un anachorète Ne se pourrait choisir plus charmante retraite. Aussi, disais-je en moi, l'inspectant du regard : Ça, Donald, il faut faire une fin tôt ou tard ; Et certes, mieux que tout, voici qui mettrait digue A tes folles façons. Jeunesse qui prodigue , Vieillesse qui mendie; et tu vieillis mon cher! Puis, sur ce, bâtissant mille projets en l'air. Je me voyais d'avance en ce riant asile, Y menant une vie honorée et tranquille , Sans trouble, loin du monde et de tous ses faux bruits ; Oui, Seigneur. Et, vraiment, sachant ce que je suis. Au lieu de l'or promis, vous pourriez, pour conclure, M'accordcr d'un tel fief la pleine investiture, Oue, dès-lors, devant Dieu j'en atteste ma foi. Vous n'auriez point vassal plus fidèle que moi.
FERGUS
Ainsi, Resburgh pour fief, voilà votre demande.
DONALD
La voilà.
FERGUS
Convenez que votre audace est grande ; Mais, enfin, avec vous puisqu'il me faut traiter. Puisque l'on a tant fait que de vous écouter. Supposons qu'à ce prix, Monsieur, on vous achète ; Qui me répond de vous après l'alïiMro faite?
UONAI.n.
Alors que de la sorte un tel don ions joindrait? FiC garant le plus sur, Sclunciu' . mon iiitéict.
ACTi: IV , SCÉNb VU. 355
FETiGUS.
Le plus sûr ! Et meitaiu ce beau zèle à l'épreuve , Si , moi , j'en exigeais tout d'abord une preuve ?
UONAl-U.
Vous ! parlez. Je suis prêt , Seigneur ,
FERGUS
A me trahir...
Non , de par mon bon sens! mais à vous obéir. Fiez-vous donc à moi, Seigneur, sans crainte aucune , Puisque agissant pour vous j'agis pour ma fortune, Puisque...
FERGUS
C'est bien.
(Détachant de son cou une chaîne d'or . cl la jetant sur la table.)
Voici les arrhes du marché.
Et, maintenant...
(Le conduisant à la salle de justice.)
Tu vas rester ici , caché.
DONALD
Puis, alors...
FERGUS
Écouter, savoir ce qu'il faut faire , Et mériter, par là , d'èlro mon fcndalaire.
(Il fait sortir Donald.)
A l'autre.
356 L'HÈRITAGL DL MAL.