ACTE V, SCEiNE II
LE GOUVERNEUR-
Qui ose porter uae main sacrilège sur cette image de la paix ?
EUGÉNIE
Je crois que le coup qui m'a surprise vient d'un des membres de ma propre famille. Un frère , guidé par l'intérêt et par des conseils perfides^ m'a attirée dans le piège ; la femme que tu vois ici , et qui m'a élevée ^ s'est rangée parmi mes ennemis , je ne puis . comprendre pourquoi.
LA GOUVERNANTE
J'étais parmi eux, en effet, mais pour adoucir de grands maux, que je n'ai pu détourner entièrement.
EUGÉNIE
Elle exige que je monte sur ce vaisseau ^ et veut m'emmener sur d'autres plages.
LA GOUVERNANTE
L'accompagner en un tel trajet , prouve mon amour et mes soins maternels.
LE GOUVERNEUR
Vous que j'honore, pardonnez si un homme, jeune d'années , mais dont l'expérience a vu bien des choses en ce monde, se trouve embarrassé en vous regardant et en vous écoutant. Toutes deux vous semblez mériter ma confiance, et cependant vous vous défiez l'une de l'autre : au moins on le croirait.
270 LA FILLE INATÜRELLE.
Comment puis- je e'carlcr le voile énigmatique qui vous environne ?
EUGÉNIE
J'espère qu'en m'écoutant tu y parviendras,
LA GOUVERNANTE
Je pourrais ëclaircir aussi bien des choses.
LE GOUVERNEUR
JjÄ vérité ^oufFre de n'être apperçue qu'à travers un rëcit^ les étrangers nous trompent si souvent par des fables!
EUGÉNIE
Si tu te de'fies de moi^ je suis sans ressource.
LE GOUVERNEUR
Quand je te croirais, je te serais peut-être encore de peu de secours.
EUGÉNIE
Renvoie-moi seulement vers les miens.
LE GOUVERNEUR
Un homme bien intentionné s'attire peu de re»* merciemens en accueillant des enfans perdus ou enlevés, ou bien en protégeant ceux qui sont repoussés de leur famille. Un débat s'élève aussitôt sur la personne à cause des héritages , pour savoir si elle est bien la véritable. Lorsque des parens dénaturés se disputent à outrance sur le tien et le mien, la haine des deux partis retombe souvent sur l'étranger