ACTE I, SCENE V. i
D'où peut naître, dis-moi, l'humeur où te voilà?
LISETTE
Que t'importe ?
PA.SQUIN.
Crois-moi , ne fais point la cruelle.
Les hommes aujourd'hui sont rares.
LISETTE
Bagatelle.
Il en est encor plus que nous ne voudrions , Et qui méritent bien que nous les méprisions.
PASQUIÎT,
Vous avez beau tenir ce discours malhonnête , Le moindre de nous tous vous fait tourner la tête.
LISETTE
Voilà certainement le discours le plus plat
Qui soit jamais sorti de la bouche d'un fat.
Eh ! taisez-vous, Messieurs, dans le siècle où nous sommes ,
Où l'on voit chaque jour dégénérer les "hommes.
Car qu'est-ce qu'un jeune homme? Un jaseur importun ,
Un petit freluquet vide de sens commun ,
Distrait, fat , étourdi , qui met toute sa gloire ,
Tout le jour à courir, toute la nuit à boire;
Sans goût, sans politesse, insolent, dissipé,
Qui de la bagatelle est toujours occupé ;
Esclave , plus que nous , d'une mode nouvelle ;
Ami très-indiscret, amant très-infidèle,
Qui jure, qui médit, qui prodigue son bien,
Qui n'a nuls sentiments , qui ne s'applique à rien ,
Qui ne sait observer ni raison, ni mesure,
Et qui de l'homme, enfin , n'a plus que la figure.
l34 L'INGRAT.
PASQUIN
Ta maîtresse a de nous meilleure opinion.
LISETTE
Que sais-tu ?
pasquin.
Je vois bien qu'elle lorgne Cléon.
Oui 9 parce qu'il est fait autrement que les autres,
PASQUIlf.
Bon ! il a ses défauts , et nous avons les nôtres. A la naissance près, mon maître le vaut bien.
LISETTE
Plaisant original !
PASQUIN
Comment!
LISETTE
Ne m'en dis rien.
Depuis qu'il est ici , j'évite sa présence , Et me parler de lui , c'est me faire une offense.
PASQUIN
Il t'est fort obligé de ces bons sentiments,
Et je t'en fais pour lui d'humbles remencîments.
LISETTE
Ma maîtresse le hait encor bien davantage.
PASQUIN
Tout de bon ?
LISETTE
De ceci tu pourras faire usage, Si tu vois que ton maître ait la témérité D'abuser des bontés d'un vieillard entêté,