SCÈNE#X1I
JULIE, FIESQUE, entrent en se parlant
JULIE, très-troublée.
Finissez, comlc ! vos galanteries ne tombent plus dans une oreille distraite, elles pénètrent dans mes brûlantes veines. —Où suis-je? personne ici, que la nuit avec tous ses cntraînemens? Où avez-vous conduit ce cœur sans défense?
Ici, où l'amour timide peut prendre plus d'audace, où l'émotion pourra plus librement parler à l'émotion.
JULIE
Arrêtez, Ficsque! Par tout ce qu'il y a de plus sacré, laissez-moi! Si la nuit n'était pas si obscure, tu verrais la rougeur animer mon visage, et tu aurais pitié de moi.
FIESQUE
Bien au contraire, Julie. Mon trouble s'accroîtrait en voyant les signes de ton trouble, et je serais plus téméraire.
Il lui baise la main avec passion.
JULIE
Ami, tes lèvres brûlent de fièvre comme tes discours. Malheureuse ! je sens qu'un feu ardent et coupable fait aussi trembler les miennes. Demande de la lumière, je t'en conjure. Les sens trop émus pourraient céder aux dangereux conseils de cette obscurité. Va, leur révolte impétueuse pourrait obtenir un succès impie durant l'absence de la chaste lumière... Retournons vers le monde, je t'en conjure.
FIESQUE, plus pressant.
Pourquoi s'inquiéter sans motif, cher amour? La souveraine doit-elle craindre son esclave?
JULIE
Malheur à vous autres hommes et à vos éternelles contradictions! Ah! votre triomphe le plus dangereux, c'est celui que vous obtenez sur notre amour i)ropre. T'avoueral-je tout, Fiesque? Ma vertu n'était préservée que par là. C'était seulement mon orgueil qui bravait tes artifices : ma fermeté ne tenait pas à un autre principe. Tu t'es douté de ma ruse, et tu as eu recours à mon trouble; mes forces m'ont abandonnée.
FIESQUE, d'un ton de confiance.
El que perdras-tu à cet abandon?
JULIE, avec chaleur et émotion.
Quand je t'aurai sacrifié la sainte pudeur d'une femme, ne pourras-tu point, si tu veux, me couvrir de honte? Ce que j'aurai perdu! Tu le demandes? Tout ! Veux-tu en savoir davantage, railleur? Veux-lu que je te fasse encore l'aveu que tout le secret de notre habileté féminine consiste seulement dans la chétive précaution de dégarnir le côté faible, et de le livrer seul à tous les efforts de vous autres assiégeans?car, je le dis en rougissant, il serait facilement emporté, et la vertu
THÉÂTRE DE SCHILLER
^•v^^xv^v^ %-.vvx.vx pourraït bîcn elle-même tout d'abord encourag l'ennemi par quelque signe d'intelligence. Tout l'art de notre sexe ne consiste qu'à combattre pour un poste qui est sans défense. C'est justement comme aux échecs, où toutes les pièces couvrent un roi qui ne se défend pas : est-il surpris, est-il mat? voilà tout l'échiquier en déroute. {Après unpeu de silence, elle ajoute d'un ton plus sérieux.) Je t'ai fait le tableau de notre pompeuse faiblesse. — Sois généreux.
FIESQUE
Et pourtant, Julie, à qui pourrais-tu confier ce trésor mieux qu'à ma tendresse infinie?
JULIE
Certes, jamais mieux et jamais plus mal. — Écoute, Fiesque, combien durera cet infini? Hélas! j'ai déjà joué trop malheureusement pour voi: loir courir le dernier hasard. — Pour te captivci Fiesque, j'ai témérairement employé tous mes charmes; mais je me méfierais de leur pouvoir pour te retenir. — Mais fi donc! qu'ai-je dît là? Elle recule et cache son visase dans ses mains.
FIESQUE
Deuxhérésies en un seul mot! se méfier de mon bon goût, et commettre un crime de lèse-majesté envers tes attraits! laquelle des deux est la plus impardonnable?
JULIE, prête à succomber, et d'une voix émue.
Le mensonge est l'arme de l'enfer. — Fiesque n'en a pas besoin pour entraîner sa Julie. {Elle tombe épuisée sur uti sofa; après un instant de silence, elle reprend avec solennité.) Ecoute, que je te dise encore un seul mot, Fiesque. INous sommes des héroïnes, tant que notre vertu ne court pas de danger; des enfans, quand il faut la défendre ; {elle le regarde fixement entre les deux yeux) des furies quand il faut la venger. — Ecoute, Fiesque, si tu m'immolais de sang-froid... FIESQUE, d'un ton de voix emporté.
De sang-froid! de sang-froid! Par le ciel! qu'exige donc l'insatiable vanité d'une femme, si lorsqu'un homme rampe a ses i)ieds elle doute] encore?... Ah! je sens que je me réveille d'ii" songe. {Il prend un tnn de froideur.) Mes yn sont dessillés. Oue voulais-je donc mendicM? 1 moindre abaissement d'un homme est-il payé \' les plus grandes faveurs d'une femme ? {Il lui fait une profonde et froide révérence.) — Repreue? courage, madame; maintenant vous êtes en su |
reté.
JULIE, pétrifiée.
Comte, quel changement !
FIESQUE, arec la plus grande indifférence.
Non, madame, vous avez parfaitement rais
Tous deux nous ne pouvons risquer notre hj
ncur qu'une seule fois. {Il lui baise cérémonf
sèment la main.) — J'aurai le plaisir, mada(
de vous témoigner mon respect devant l'ass
blée. ^
11 veut sornt
JULIE le suit et le retient.
Demeure! es-tu donc en délire? dcmci
LA CONJURATION DE FIESQUE
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Dois-je donc te dire, t' avouer ce que tous tes pa- •eils, à genoux, en larmes, en convulsions, n'auaient pu arracher à ma fierté? Aussi bien la nuit l'est pas assez épaisse pour qu'elle puisse cacher ;ette ardeur que trahit la rougeur de mon front. — Fiesque! — Ah ! je blesse au cœur tout mon exe, mon sexe nie détestera éternellement. — Je -'adore, Fiesque....
Elle tombe à ses genoux.
"iF.souE rie la relève point, recule de trois pas, et rit d'un air de triomphe.
J'en suis fâché, signora. {Il sonne, lève la tapisserie, et prenant la main de Léonore.) Voici na femme... — une femme céleste.
11 prend Léonore dans ses bras.
JULIE se relève en poussant un cri.
Ah ! trahison inouïe !