SCÈNE XV
VERRINA, FIESQUE, en habit de doge. Ils se rencontrent.
riESQLE.
Verrina!... je te désirais; en ce moment même je le cherchais.
VEURINA.
Je te cherchais aussi.
FIESQUE
Verrina ne remarque -i-il aucun changement dans son ami ?
YEiiiuxA, avec réserve. Je n'en désire aucun.
IlESQUE.
Mais n'en vois-tu aucun?
VEUiuxA, sans le regarder.
J'espère que non.
♦ FIESQLE.
Je le le demande, n'en trouvos-lu aucun?
VEiiuiXA, après un coup d'œil rapide.
Je n'en trouve aucun.
FIESQIE.
Ainsi, lu le vois, il n'est donc pas vrai que ce
LA CONJURATION DE FIESQUE
soit le pouvoir qui fasse les tyrans. Depuis que nous nous sommes quittés, je suis devenu doge de Gôncs, et Venina (t7 le presse dans ses bras) trouve mes embrassemens aussi tendres qu'auparavant.
VERRIXA .
11 est fâcheux que je ne puisse les lui rendre
(ju'avec froideur, et que l'aspoct de la majesté
tombe, comme un glaive tranchant, entre le doge
t moi. Jean-Louis Fiesque possédait un domaine
11 mon cœur ; il a dérobé Gênes, et je reprends ce
qui m'appartenait.
FiESQCE, étonné.
Dieu m'en préserve ! ce serait acquérir un du- ( hé à un prix usurairc.
VERRixA, d'une voix sombre.
Ah! la liberté est-elle tellement passée démode (}ue les plus belles républiques soient jetées en ctrenncs au premier venu?
FIESQUE, semordant les lèvres Tu dis cela à Fiesque, non au doge?
VERRINA
Oh! assurément! il faut être un homme bien privilégié pour pouvoir entendre la vérité sans lui donner des soufflets... Par malheur, le joueur habile s'est mépris sur une seule carte : il a calculé toute l'action de l'envie; mais cet homme à l'esprit subtil n'a pas fait entrer le patriotisme dans son compte. {D'un ton expressif.) L'oppresseur de la liberté a-t-il découvert quelque arti- Uce pour soumettre au frein la vertu humaine? Je jure, par le Dieu vivant, qu'avantque la postérité puisse recueillir mes os dans le cimetière d'un duché, il faudra qu'ils aient été brisés sur la roue.
FIESQUE le prend avec douceur par la main.
Ma'is non pas si le doge était ton frère? si sa souveraineté n'était qu'un trésor destiné à sa bienfaisance, réduite jusqu'ici à une parcimonieuse indigence? alors Verrina...
VERRINA
Alors aussi. — Prodiguer le larcin n'a jamais racheté un voleur de la potence. Toute cette générosité manque son effet sur Verrina. Si je permets à mon concitoyen de me faire du bien, j'ai l'espoir de rendre la pareille à mon concitoyen. Les dons du prince sont une grâce, et je ne désire grâce que de Dieu.
FIESQUE, avec aigreur.
J'arracherais plutôt l'Italie à la mer Atlantique que ce vieillard à ses opinions !
VERRIXA.
Et arracher n'est cependant point ta plus mau vaise action, comme pourrait le témoigner la république, celte victime innocente que tu as arrachée à la fureur des loups, des Doria, pour la dévorer toi-même ! — Mais à propos, doge, dis-moi, quel est le méfait de ce pauvre diable que vous avez fait pendre au clocher des Jésuites ?
FIESQUE
Cette canaille mettait le feu à Gênes.
VERRIXA.
Pourtant cette canaille laissait les lois intactes.
FIESQUE
Verrina abuse de mon amitié.
VERRIXA.
Point d'amitié! Je te le dis, oui, je ne t'aime plus. Je le jure, je te hais. Je te hais comme le serpent du paradis qui commit dans la création cette première trahison encore saignante après cinq mille ans. — Écoute, Fiesque... ce n'est point de sujet à souverain, ce n'est point d'ami à ami, c'est d'homme à homme que je te parle. {D'un ton vif et pénétrant.) Tu as commis une infamie devant le Dieu de vérité, en forçant la vertu de prêter les mains à ton action criminelle, en employant les patriotes de Gênes à la prosti tution de Gênes... Fiesque, serais-je aussi devenu assez naïvement stupide pour ne pas pénétrer le fourbe? Fiesque, par toutes les épouvantes de l'éternité! je voudrais plutôt ourdir mes propres entrailles, en faire un cordon pour m'étrangier, et te lancer mon dernier souffle à travers l'écume d'une rage convulsive. Cette royale traliison sera bien pesée dans les balances d'or avec tous les péchés des mortels; mais en attendant tu te ris du ciel, et tu portes ta cause au tribunal de ce monde. {Fiesque surpris le regarde fixement et en silence.) Ne songe pas à me répondre. Maintenant nous sommes quittes. {Après avoir fait quelques pas d'allée et de venue.) — Doge de Gènes, sur les vaisseaux du tyran d'hier sont, à ce que j'ai appris, une foule de pauvres malheureux qui expient, à coups de rames, leurs vieilles fautes; leurs larmes coulent dans l'Océan, qui, tel qu'uu homme trop riche, néglige de les compter. Uh bon prince ouvre son règne par la clémence : voudras-tu te résoudre à délivrer les esclaves des galères ?
FiESQDE, d'un ton railleur.
Eh bien ! que ce soit le début de ma tyrannie. Va leur annoncer leur délivrance.
VERRIXA.
Tu ne ferais la chose qu'à moitié si tu ne voyais pas leur joie. Jouis-en et vas-y toi-même. Les grands seigneurs sont rarement témoins du mal qu'ils font; doivent-ils donc être aussi absens lorsqu'ils font le bien? Je pense qu'un doge n'est pas trop grand pour se priver du contentement du dernier mendiant.
FIESQUE
Homme, tu m'es bien rude; mais je ne sais pourquoi il faut que je te suive.
Ils vont du côté de la mer.
VERRIXA s'arrête, et contit^ue avec affliction.
Pourtant, encore une fois embrasse-moi , Fiesque. Il n'y a ici personne qui puisse voir Verrina pleurer et s'attendrir sur un prince. (// le presse sur son cœur.) Certes, jamais deux plus nobles cœurs n'ont palpité l'un sur l'autre; et nous nous aimions avec une ardeur fraternelle, {flvement
no
THEATRE DE SCHILLER
et fondant en larmes en ie tenant embrassé.) Fiesque, Fiesque, tu laisses dans mon cœur un vide que toute la race humaine, fùt-elie trois fois plus nombreuse, ne pourra plus remplir.
FIESQUE, fort ému.
Sois... mon... ami!