‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 134 sur 637 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MYLA.BY, dans un négligé élégant, mais un peu libre; elle n'est pas encore coiffée; elle prélude au piano; SOPHIE, sa femme de chambre, est à la fenêtre,

SOPHIE

Les officiers .s'en vont ; la parade est finie... mais je ne vois pas de Walter encore.

MYLADY paraît agitée, se lève et se promène dans le salon.

Je ne sais pas bien comment je me trouve aujourd'hui, Sophie, je ne me suis jamais sentie dans une disposition pareille. — Tu ne l'as donc pas aperçu? peut-être bien que... il ne se pressera pas. — Je me sens comme oppressée de quelque remords... Sophie, va... dis qu'on m'amène le cheval le plus vif qui soit dans toutes les écuries... j'ai besoin de prendre lair, de voir de la foule, et l'azur du ciel ; je me remettrai le cœur en galopant un peu.

SOPHIE

Si vous vous sentez indisposée, mylady, ayez du monde ici; dites au duc de venir tenir le jeu ici, ou faire une partie d'hombre devant votre sofa. Ah ! si j'avais le prince et toute sa cour à mes ordres, et qu'il se fourrât une fantaisie dans ma tête ?...

Mil ADY, se jetant sur le sofa.

Ne m'en parle pas, je te prie ; je te donnerai un diamant pour chaque heure où tu m'ôteras tout ce mondebi de dessus les épaules. Faut-il donc être contrainte .i tapisser mon salon a\ec ces genslà? C'est la plus pauvre espèce d'hommes! Quand il m'arrivc de dire quelque parole un peu exaltée venant du cœur, ils sont là à ouvrir la bouche et les yeux, comme s'ils voyaient un revenant. Ksclaves d'un automate, dont je règle les mouvcmcns aussi facilement que je fais du filet! Que faire avec des hommes dont les âmes sont montées aussi uniformément que le mécanisme de leurs montres? Puis-jc trouver quelque plaisir à leur faire une question dont j'ai d'avance prévu la réponse, ou à échanger des paroles avec eux, quand ils n'ont pas le cœur d'avoir une autre opinion que moi? Ah! point de ces gens-là; il est ennuyeux de monter un cheval qui ne sent point le

mors entre ses dents.

Klle va à la fen&tvp.

SOFiiii:.

Mais vous acceptez cependant le prince, mylady? le plus bel homme, l'amant le plus passionné, l'esprit le plus distingué de tous ses états.

MYLADY, revenant de la fenêtre.

... Parce qu'il est le maître de ses états. 11 n' a que sa qualité de souverain qui puisse servi] d'excuse supportable à ma faiblesse. — Tu dit qu'on me porte envie?... Pauvre fille! on devrai bien plutôt me plaindre ! De tous ceux qui s'a breuvent de la majesté d'un prince, la plus ml sérable créature c'est une favorite, parce qu( seule elle voit à combien peu de chose se rédui cet homme riche et puissant. Il peut, à la vérité par le talisman de son pouvoir, faire sortir di dessous terre, comme un palais enchanté, tou ce que désire mon caprice : il peut couvrir si table de toutes les saveurs dc's deux Indes; changer un désert en un paradis; faire jaillir le sources de la contrée jusqu'au ciel, pour les faire retomber en brillante rosée ; — ou bien brûler en feux d'artifice la substance de ses sujets. Mais peut-il faire que les battcmens de son cœur répondent avec noblesse et ardeur aux battcmens d'un cœur ardent et noble? Peut-il faire naître une seule et belle pensée dans son étroit cerveau? — Au milieu de la satiété des jouissances, mon cœur reste affamé; et à quoi me servent mille n^ Lies sentimens, lorsque je n'ai qu'à étouffer mes émotions?

SOPHIE, la regardant avec étonnement.

Depuis combien de temps, mylady, suis-je à votre service?

MYI.ADY.

Aujourd'hui, pour la première fois, tu me connais?... Il est vrai, chère Sophie... j'ai vendumon honneur au prince ; mais mon cœur, je l'ai conservé libre. Ce cœur, qui est mon bien, est peut-être encore digne d'un homme ; ce cœur, sur lequel la vapeur empoisonnée de la cour a glissé comme le souffle sur une glace! -Crois-moi, ma chère, j'aurais depuis long-temps laissé là ce pauvre prince, si j'avais pu seulement imposer à mon ambition le chagrin de voir une femme avoir sur moi le pis dans cette cour.

SOPHIE

VA votre cœur s'est soumis sans peine à volrel ambition?

MYI.ADY, vivement.

Comme s'il ne s'était pas déjà vengé?... ne 8< vcnge-t-il pas encore ? — Sophie, {d'un ton expressif, et laissant tomber sa main sur l'épauli de Sophie) nous autres femmes nous ne pouvon; ([lie choisir entre régner et servir. Mais les plui grandes jouissances de l'autorité nous sont d'ui faible secours, quand nous est refusée la jouis

L'INTllIGUE ET L'AMOUR

sance plus noble d'être esclave d'uii liommc que

nous aimons. j^Bt

SOPHIE. 'W

C'est une vérité, mylady ; mais vous étiez la

dernière dont j'aurais pu l'attendre.

MYLADÏ.

Et pourquoi, ma chère Sophie? Ne voit-on pas à la manière puérile dont nous portons le sceptre que nous sommes faites pour le fuseau? Ne remarques-tu pas, dans toutes mes inconséquences, dans cette impétuosité d'amusement, que je ne cherche qu'à étourdir dans mon cœur des désirs plus impétueux encore?

SOPHIE recule de surprise .

Mjlady !

MYLADY, plus iHvement.

Contente-les ! donne-moi celui qui m'occupe maintenant... que j'adore. 11 faut, mourir, Sophie, ou Ui posséder. [Elle s'attendrit.) Que j'entende sa bouche me dire que les larmes de l'amour sont plus brillantes dans mes yeux que les diamans qui ornent mon cou! {avec cAaZeur) et je rejetterai aux pieds du prince son cœur et sa principauté, pour fuir avec cet homme, pour fuir dans le désert le plus reculé de l'univers.

SOPHIE la regarde avec effroi.

Ciel! que faites-vous? comment vous trouvezvous ?

MYLADY , avec saisissement.

Tu pâiis! En aurais-je trop dit? Ahi que ta langue soit enchaînée par ma confiance. Ecoute, tu sauras tout.

SOPHIE, regardant autour d'elle avec inquiétude.

Je crains, mylady... je crains. — Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage.

MYLADY

Cette union avec le major... Le monde et toi, vous croyez que c'est une intrigue de cour. — Sophie, ne rougis pas, ne me blâme pas, elle est l'ouvrage de mon amour.

SOPHIE

Par le ciel I je m'en doutais.

MYLADY

Ils sont tombés dans le piège, Sophie... le faible prince... le rusé courtisan... lestupide maréchal... Chacun d'eux jurerait que c'est un moyen infaillible de me conserver au prince, et de resserrer notre liaison plus que jamais. Eh bien, c'est le moyen de nous séparer pour toujours, de rompre pour toujours ces chaînes honteuses. Ah! trompeurs trompés!... joués par une faible femme ! vous-mêmes me livrez aujourd'hui a mon bien-aimé. C'était là tout ce que je désirais... Quand une fois il sera à moi, quand il .sera à moi... Oh! alors bonsoir pour toujours, odieuse splendeur.

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SCÈiNE IL

UN VIEUX VALET DE CHAMBRE du prince,

portant un ècrin ; les Précédens.

LE VALET DE CHAMBRE

Son altesse sércnissime présente ses hommages

à mylady, et lui envoie ces diamans pour présent de noces. Ils viennent d'arriver de Venise. MYLAPy ouvre l'écrin et paraît éblouie.

Mon ami, combien le duc a-t il payé ces pierreries?

LE VALET DE CHAMBRE, d'un air sombrc.

Elles ne lui coûtent pas un denier.

MYLADY

Comment? es-tu fou? rien? et [elle recule d'un pas] tu me jettes un regard, comme si tu voulais nie percer le cœur! Ces pierreries d'une valeur inappréciable ne lui ont rien coûté?

LE VALET DE CHAMBRE

Hi^r sept mille des cnfans du pays sont partis pour l'Amérique. — Ils ont payé tout.

WYLADY pose l'écrin sur la table, se promène un

instant, puis revient au valet de chambre.

Mon ami, qu'as-tu ? je crois que tu pleures. LE VALET DE CHAMBRE s'essuie Ics ycux, puis d'une

voix sombre et tremblant de tous ses membres.

De belles pierres comme celles-là... j'ai aussi deux fils là-dedans.

MYLADY, tout émue, lui prend la main.

Mais aucun de forcé?

LE VALET DE CHAMBRE, avrec uu vire effrayant.

Oh! mon Dieu, non, de pleine bonne volonté! Il y a bien eu quelques mauvaises têtes qui sont sorties du rang, et qui ont demandé au colonel combien le prince vendait les hommes à la paire? mais notre gracieux souverain a fait marcher tous les régimens à la place d'armes et fusiller ces bavards. Nous avons entendu siffler les balles, nous avons vu leur cervelle jaillir sur le pavé, et toute l'armée a crié: Va pour l'Amérique !

MYLADY tombe d'horreur sur le sofa.

Dieu, Dieu! et je n'ai rien entendu, et je n'ai rien observé !

LE VALET DE CHAMBRE

Ah! oui, madame... Pourquoi étiez-vous justement à la chasse quand l'on a battu le tambour pour le départ? vous n'auriez pas dû cependant dédaigner ce beau spectacle, lorsque le bruit des tambours a annoncé que le moment était venu. On voyait là des enfans, orphelins d'un père vivant, le suivre en sanglotant; là, une mère furieuse présenter aux baïonnettes le nourrisson qu'elle allaitait; là, on séparait, à coups de sabre, la fiancée de son fiancé; là, des vieillards à barbe grise se livraient au désespoir, et, jetant les béquilles qui les soutenaient, disaient qu'il fallait aussi leur enlever, pour l'Amérique, ce dernier appui ; et par-dessus tout cela, le fracas et le roulement des tambours, pour empêcher celui qui sait tout d'entendre nos prières. MYLADY, se lève avec une vite émotion.

Point de ces diamans, ils lancentdans mon cœur les flammes de l'enfer. [Avec douceur.) Calmeloi, pauvre vieux homme; ils reviendront, ils reverront leur patrie.

LE VALET DK CHAMBRE, OVeC chàlSUr.

Le ciel le sait, s'ils la reverront! Encore au?

THÉÂTRE DE SCHILLER

portes de la ville ils se sont retournés et ont crié : « Dieu soit avec vous, nos femmes et noscnfans! vive notre paternel souverain ! au jour du jugement nous nous reverrons! »

MYLAny, se promenant à grands pas.

Horrible ! épouvantable! et l'on m'a persuadé que j'avais séché toutes les larmes dans cette contrée! Une lumière affreuse, affreuse! vient éclairer mes yeux. Va... dis à ton maître... je le remercierai moi-même. {Le valet de chambre veut s'en aller, elle jette dans son chapeauune bourse d'or.) Prends cela pour m'avoir dit la vérité. LE VALET DE CHAMBRE, rejetant la bourse avec dédain sur la table.

Alettez-la avec le reste.

Il sort.

MYLADY, le regardant s'en aller.

Sophie, cours après lui, demande-lui son nom; ses fils lui seront rendus. ( Sophie sort; mylady se promène en long et en large. Silence. A Sophie qui revient. ) Le bruit n'a-t-il pas couru que le feu avait consumé une ville sur la frontière et réduit quatre cents familles à la mendicité?

Elle sonne.

SOPHIE

Pourquoi cette pensée vous vient-elle? oui, cela est ainsi , et la plupart de ces malheureux servent maintenant leurs créanciers comme esclaves, ou périssent au fond des mines d'argent du prince.

UN DOMESTIQUE entre.

Quels sont les ordres de mylady?

MiLADï Zut remet l'écrin.

Que cela soit porté sans délai dans ce cantonà; on le convertira sur-le-champ en argent; je l'ordonne; et le prix en sera distribué aux quatre cents familles que l'incendie a ruinées.

SOPHIE

Mylady, songez-vous que vous risquez la plus :omplète disgrâce?

MYLADY, avec noblesse.

Voudrais-je porter dans«nes cheveux les imprécations de ses sujets? ( elle fait signe au domestique de s'en aller) ou veux-tu que je succombe sous le poids affreux dont m'accableraient tant de larmes? Va, Sophie, il vaut mieux avoir de faux diamans dans sa parure que de' telles actions sur sa conscience.

SOPHIE

Mais de si beaux diamans ! N'auriez- vous pas pu en donner de moins beaux? Non, vraiment, inylady, ce n'est point pardonnable.

MYLADY

Tu es folle ; les larmes qui brilleront dans leurs yeux reconnaissans me paraîtront plus belles que toutes les perles et tous les diamans dont on ornerait les couronnes de dix souverains.

LE DOMESTIQUE rentre.

Monsieur le major de Walter.

SOPHIE, s' élançant vers Mylady.

Dieu ! vous pâlissez I

MYLADY

îlG'est le premier effroi qui me vienne d'un homme. — Sophie... dites, Edouard, que je suis indisposée... Demeure... paralt-il de bonne humeur?... a-t-il souri?.., qu'a-t-il dit?— Sophie, n'est-il pas vrai que je suis bien laide?

SOPHIE

Je vous conjure, mylady...

LE DOMESTIQUE

Milady ordonne-t-elle que je le congédie ? MYLADY, balbutiant.

Je serai charmée de le recevoir. ( Le Domestique sort. ) Parle, Sophie... que lui dirai-je? comment le recevrai-je? Je ne pourrai pas dire une parole; il se rira de ma faiblesse... il sera... Ah! quel pressentiment!... Tu me quittes, Sophie?... demeure... Mais non, va-t'en... si, demeure.

Le major traverse l'antichambre

SOPHIE

Remettez-vous, il va entrer.

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