‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 140 sur 637 · SCÈNE n · texte numérisé non relu

SCÈNE n

LE PRÉSIDENT et LE GRAND MARÉCHAL.

LE GRAND MARÉcnAL, avec l'air affairé.

Ce n'est qu'en passant, mon cher. Comment ça va-t-il? comment vous trouvez-vous? — Ce soir le grand opéra de Bidon. Le bûcher sera magnifique; toute une ville en flammes! Vous viendrez la voir brûler, n'est-ce pas?

LE PRÉSIDENT

C'est bien assez d'avoir ma maison tout en feu et tout mon crédit prêt à sauter en l'air. Vous venez fort à propos, mon cher maréchal, pour me conseiller, pour m'aider activement dans une affaire qui doit, ou nous pousser tous les deux, ou nous jeter tout-à-fait à bas. Asseyez-vous.

LE GRAND MARÉCHAL

Vous me faites trembler, mon bon ami.

LE PRÉSIDENT

C'est comme je le dis... Ou nous pousser, ou nous jeter tout-à-fait à bas. Vous savez mon pro jet sur mon fils et sur Mylady ; vous sentez combien il était indispensable pour rendre notre fortune un peu fixe : tout s'écroule, Kalb; mon Ferdinand ne veut pas.

LE GRAND MARÉCHAL

Il ne veut pas... il ne veut pas? Et moi qui l'ai déjà dit à toute la ville! ce mariage qui est déjà dans la bouche de tout le monde!

LK PRÉSIDENT

Vous passerez dans toute la ville pour un étourneau : il en aime une autre.

LE GRAND MARÉCHAL

C'est pour rire. Quel empêchement cela ferait-il ?

LE PRÉSIDENT

Insurmontable... c'est bien la tête la plus obstinée.

LE GRAND MARÉCHAL

Il ne peut pas être assez insensé pour repousser sa fortune. Qu'est-ce que c'est donc?

LE PRÉSIDENT

Demandez-le-lui, et vous entendrez ce qu'il vous répondra.

LE GRAND MARÉCHAL

Mais, mon Dieu, que pourrait-il donc répondre?

LE PRÉSIDENT

... Qu'il découvrira à tout l'univers les méfaits par où nous nous sommes élevés, qu'il montrera nos fausses lettres et les fausses quittances, qu'il nous livrera tous deux au glaive de la justice Voilà ce qu'il vous répondra.

LE GRAND MARÉCHAL

Êtes-Yous fou ?

LE PRÉSIDENT

C'est ce qu'il a répondu ; c'est ce qu'il se mettait déjà en devoir d'exécuter. J'ai à peine réussi à l'en détourner par la plus profonde soumission. — Que dites-vous de cela?

LE GRAND MARÉCHAL, d'un air hébété.

Je demeure sous le coup.

THÉÂTRE DE SCHILLER

LE PRÉSIDENT

Cela peut aller plus loin. Je viens d'apprendre par mes espions que le grand échanson de Bock est sur le point d'épouser Mylady.

LE GRAND MARÉCHAL

Vous me ferez perdre la tête. Qui, dites-vous? de Bock, dites-vous? Vous ne savez donc pas que nous sommes ennemis mortels? Et savez-vous pourquoi?

LE PRÉSIDENT

C'est le premier mot que j'en apprends.

LE GRAND MARÉCHAL

Mon cher, vous allez le savoir, et vous en frémirez de la tête aux pieds.-- Vous souvenez-vous d'un bal à la cour... il y a maintenant... vingt et un ans... vous savez bien... où l'on dansa la première anglaise... où le comte de Mcerschaum reçut sur son domino toute cette cire qui coulait du lustre?... Ahl mon Dieu, vous ne pouvez pas avoir oublié cela ?

LE PRÉSIDENT

Qu'est-ce qui ne s'en souviendrait pas î

LE GRAND SIARÉCHAL.

Y êtes-vous?... La princesse Amélie, dans l'ardeur de la danse, avait perdu sa jarretière... voilà tout le monde en mouvement, comme cela se conçoit bien. De Cock et moi... nous étions encore gentilshommes de la chambre... nous étions là à nous traîner dans toute la salle pour trouver la jarretière. Enfin, je la vois... de Bock s'en aperçoit, de Bock s'élance... il me l'arrache de la main. — Je vous demande un peu! — il la rapporte à la princesse, et me souffle ainsi un compliment flatteur. — Eh bien ! qu'en pensezvous?

LE PRÉSIDENT

L'impertinent !

LE GRAND MARÉCHAL

Il me souffle le compliment. Je pensai me trouver mal. Une pareille malice ne s'est jamais vue. Enfin, je me remets; j'approche de son altesse, et je lui dis : « Madame, de Bock a été assez heureux pour rapporter la jarretière de votre altesse sérénissime; mais celui qui le premier a aperçu cette jarretière sait en jouir en silence et se taire.»

LE PRÉSIDENT

Bravo, maréchal I bravissimo!

LE GRAND MARÉCHAL

... Et se taire »... Mais j'en garderai rancune à de Bock jusqu'au jugement dernier. Flatteur vil (.t rampant! — Et ce n'est pas tout... En nous jetant tous deux sur cette jarretière pour la ramasser, de Bock avait enlevé toute la poudre du côté droit de ma coiffure, et jefus abîmé pour tout le bal.

LE PRÉSIDENT

Eh bien t c'est cet homme-là qui épousera la Milford, et qui deviendra le premier homme de la cour!

LE GRAND MARÉCHAL

^!>iis VOUS m'enfoncez un poignard dans le

cœur. Le premier! le premier! et pourquoi cela" où en est la nécessité?

LE PRI'CSIDENT.

Parce que mon Ferdinand ne veut pas, e qu'aucun autre ne se présente.

LE GRAND MARÉCHAL

Mais ne savez-vous donc aucun moyen d'ame ner le major à cela, quelque moyen... fût-il bi zarre, désespéré ? Qu'y a-t-il dans le monde qu ne nous parût parfait pour renverser cet odieu: de Bock?

LE PRÉSIDENT

Je n'en sais qu'un, et il dépend de vous.

LE GRAND MARÉCHAL

Il dépend de moi? qu'est-ce que c'est?

LE PRÉSIDENT

C'est de brouiller le major avec sa bien-aimée

LE GRAND MARÉCHAL

Les brouiller? vous croyez cela? et qu'ypuis-j faire?

LE PRÉSIDENT

Tout est gagné, si nous lui donnons des soup çons sur cette fille,

LK GRAND MARÉCHAL

Le soupçon qu'elle le vole, n'est-ce pas?

i,E PRÉSIDENT.

Mais non ; comment pourrait-il le croire? Non qu'elle est en relation avec un autre.

LE GRAND MARÉCHAL

Et cet autre?

LE PRÉSIDENT

Il faut que ce soit vous, baron.

LE GRAND MARÉCHAL

Que ce soit moi ? moi ? Est-elle noble ?

LE PRÉSIDENT

Pourquoi cela? Quelle idée! la fille d'un mi sicien...

LE GRAND MARÉCHAL

Elle est donc bourgeoise? Cela ne peut p. s'arranger. Comment!

LE PRÉSIDENT

Cela ne peut pas s'arranger? quelle folie! qui, sous le soleil, est-il jamais venu dans l'id de demander à un joli visage sa généalogie?

-^ LE GRAND MARÉCHAL

Mais pensez donc... un homme d'honneur!

et ma réputation à la cour?

LE PRÉSIDENT

C'est autre chose. Pardonnez-moi, je ne sai pas encore qu'il vous fût plus important de paà pour un homme de mœurs irréprochables d'avoir du crédit. Brisons là-dessus.

LE GRAND MARÉCHAL

Soyez raisonnable, baron ; ce n'est pas cela ( je veux dire.

LE PRÉSIDENT , sèchement.

Non, non, vous avez parfaitement raisoi^ suis aussi très-las de tout cela. Laissez aile choses. Je souhaite beaucoup de bonheur auj mier ministre de Bock. On peut vivre sans o Je demande ma démission au duc.

DÛ

LE GRAND MARECHAL

Et moi ? vous en parlez bien à votre aise. Vous êtes un homme studieux. Mais moi, mon Dieu! qu'est-ce que je serai, si son altesse ne veut plus de moi?

LE PRESIDENT

Un bon mot de la veille, une mode de l'an

L'INTRIGUE ET L'AMOUR 133

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LE GRAND MARECHAL

Je VOUS en conjure, mon très-cher, quittez de pareilles pensées ; je ferai tout ce qu'on voudra.

LE PRÉSIDENT

Voulez-vous prêter votre nom pour un rendezvous que cette Miller vous donnera par un billet?

LE GRAND MARÉCHAL

Mais certainement je le prête.

LE PRÉSIDENT

Et vous laisserez tomber ce billet de façon à ce qu'il parvienne sous les yeux du major?

LE GRAND MARECHAL

Par exemple, à la parade ; je le laisserai tomber, sans y prendre garde , en tirant mon mouchoir.

LE PRÉSIDENT

Et vous soutiendrez le rôle d'amant vis-à-vis du major?

LE GRAND MARÉCHAL

Mort de ma vie! je lui laverai la tète, et j'apprendrai à ce petit monsieur à n'être pas si friand de mon amoureuse.

LE PRÉSIDENT

Voilà qui va parfaitement. La lettre sera écrilp aujourd'hui. Vous passerez ce soir pour la prendre, et bien concerter votre rôle avec moi.

LE GRAND MARÉCHAL

Aussitôt que j'aurai fait seize visites de la dernière importance. Ainsi, pardon si je vous quitte si vite.

LE PRÉSIDENT SOtWe.

Je compte sur votre dextérité, maréchal. LE GRAND MARÉCHAL , revenant sur ses pas. Ah! mon Dieu! vous me connaissez.

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