‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 144 sur 637 · SCÈNE VL · texte numérisé non relu

SCÈNE VL

LOUISE et LE SECRÉTAIRE WURM.

WUKM, approchant.

Bonjour, mademoiselle.

LOUISE

Dieu ! qui parle ici ? ( Elle se retourne , aperçoit Wurm, et recule épouvantée. ) • Ah ! terreur! terreur! mon douloureux pressentiment va se changer en une réalité plus déplorable encore. {A Wurm. avec un regard plein de mépris. ) Vous cherchez peut-être le Président? il n'est plus ici.

•wuniH.

Mademoiselle, je vous cherche.

LOUISE

Je suis surprise que vous ne soyez pas allé me chercher sur la place du Marché?

WURM.

Pourquoi à la place du Marché?

LOUISE

Pour détacher votre fiancée du pilori.

WURM.

Mamselle Miller, vous avez d'injustes soup çons.

L'INTRIGUE ET L'AMOUR

iZH

LOUISE veut répondre, puis s'arrête et reprend. Qu'y a-t-il pour votre service?

WURM.

Je viens, envoyé par votre père.

LOUISE, effrayée.

Par mon père ? Où est mon père ?

WURM.

Assez mal à son aise.

LOUISE

Au nom du ciel ! parlez ; j'ai de tristes pressentimens. — Où est mon père?

WURM.

Dans la tour, puisque vous voulez le savoir.

LOUISE, levant les yeux au ciel.

Encore cela ! encore cela ! — Dans la tour, et pourquoi dans la tour?

WURM..

Par ordre du duc.

LOUISE

Du duc?

Pour crime de lèse-majesté dans la personne de son représentant.

LOUISE

Comment! comment! 0 Dieu tout-puissant!

WURM.

... Crime qu'il est résolu de faire punir sur le délinquant.

LOUISE

Cela me manquait... oui, sans doute... mon cœur n'avait qu'une affection ; après avoir renoncé à celle du major... elle ne pouvait pas m'ètre laissée — Crime de lèse-majesté!... Ah! céleste Providence! affermissez, affermissez ma foi chancelante! — Et Ferdinand?

WURM.

Choisira entre lady Milford et la malédiction paternelle, avec la perte de son héritage.

LOUISE

Effroyable libre arbitre! — Et pourtant, pourtant il est plus heureux que moi, il n'a point un père à perdre. Il est vrai que n'en pas avoir est un malheur infernal. — Mon père coupable de lèsemajesté, mon amant maudit et déshérité, ou Mylady... Certes, voilà qui est admirable ! La parfaite scélératesse est une perfection tout comme une autre. — Une perfection? non, il manque entore quelque chose. — Où est ma mère ?

WURM.

A la maison de travail.

LOUISE, avec le rire du désespoir.

Maintenant cela est complet... complet! — A présent me voilà libre, dégagée de tout devoir... de toute larme... de toute joie. Je n'ai plus besoin de rien. {Après un silence terrible. ) Vous avez peut-être encore quelque nouvelle à me dire? parlez toujours... je puis tout entendre à présent.

WURM.

Vous savez tout ce qui est arrivé.

LOUISE

Mais pas ce qui arrivera encore. ( Elle se tait, et le regarde de la tête aux pieds. ) Pauvre

iiomme ! tu fais là un triste métier, oh il est impossible que tu prospères Faire des malheureux est déjà affreux; mais venir leur annoncer le malheur, est encore plus horrible : venir donner le signal à leurs sanglots ; se tenir là pendant que leur cœur sanglant palpite, percé de la flèche d'acier de la nécessité, et pendant que le chrétien doute de son Dieu... Que le ciel me préserve, quand chaque larme que (u vois couler te serait payée par une tonne d'or, de jamais être à ta place! — Que doit-il arriver encore ?

WURM.

Je ne sais pas.

LOUISE

Vous ne voulez pas le savoir. La parole recule devant le message abhorré dont vous êtes chargé; mais au milieu de ce silence funèbre, un spectre se montre à moi dans vos yeux. — Que reste-t-il encore? Vous disiez que le duc voulait faire punir le délinquant; qu'appclez-vous le délinquant?

WURM.

Ne m'en demandez pas davantage.

Écoute, homme. Tu as été à l'école du bourreau; sans cela, comment saurais-tu si habilement laisser tomber lentement la barre de fer sur les membres qui se brisent, et tenir le coup de grâce suspendu, en te jouant au-dessus du cœur palpitant? Quel sort menace mon père? est-ce la mort qu'annonce ton sourire? comment puis-je démêler ce que tu caches en toi? Parle, laisse tomber sur moi le fardeau qui doit m'écraser; quel sort menace mon père?

WURM.

Une instance au criminel.

LOUISE

Qu'est-ce qu'une instance au criminel? — Je suis une fille simple et ignorante, je comprends mal tous vos affreux mots latins ; — qu'appelez- Yous une instance au criminel ?

WURM.

Un procès où il y va de la vie ou de la mort.

LOUISE, avec fermeté.

Je vous remercie.

Elle court dans la chambre voisine.

WURM , interdit.

Où va-t-elle? que fait cette folle? — Diable!... elle ne revient pas; je vais la suivre; je répondrais de sa vie.

Il veut la suivre.

LOUISE revient, elle a mis xm mantelet sur ses épaules.

Pardonnez-moi, monsieur le secrétaire, il faut que je ferme la porte après moi.

Et où allez-vous si vite?

LOUISE

Chez le duc.

Elle veut sortir.

wurjM.

Où? et comment?

H la relient tout effrayé.

THÉÂTRE DE SCHILLER

tOUISE.

Chei le duc, ne m'entendez-vous pas? chez ce duc qui veut faire prononcer sur la vie ou la niorl de mon père. — Non, il ne le veut pas; il laissera prononcer, parce que quelques scélérats le veulent; chez ce duc qui ne se mêlera de tout ce procès de lèse-majesté que pour y apposer sa royale signature.

WURM, éclatant de rire.

Chez le duc?

LOUISE

Je sais que vous pouvez en rire. Je ne rencontrerai là nulle pitié... Dieu de miséricorde!... je n'y rencontrerai que du dédain... que du dédain pour mes sanglots. On m'a dit que les grands de la terre ne savaient pas ce que c'était que le malheur, qu'ils ne voulaient pas le savoir; je lui dirai ce que c'est que le malheur... je lui peindrai par toutes les convulsions de la mort ce que c'est que le malheur ; je ferai retentir jusqu'à la moelle de ses os des cris déchirans qui lui apprendront ce que c'est que le malheur... Et quand cette image aura fait dresser les cheveux sur sa tête, alors j'achèverai, en criant à ses oreilles : qu'à l'heure de la mort les poumons des dieux de la terre commencent aussi à râler, et qu'au jour du jugement, les rois et les mendians seront passés au même crible.

Elle veut sortir.

WURM, avec une compassion perfide.

Allez, allez; vous ne pouvez rien faire de plus Mge : je vous le conseille, allez ; et je vous donne ma parole que le duc vous recevra bien. LOUISE s'arrête tout-à-coup.

Comment dites-vous? vous me le conseillez? [Elle revient.) Ah! qu'est-ce donc? il faut que ce soit quelque chose de funeste, puisque cet homme me le conseille. D'où savez-vous que le duc me recevra bien ?

WURM.

Parce qu'il ne le fera point pour rien,

LOUISE

Comment pour rien ? à quel prix pourra-t-il mettre l'humanité?

WDRM.

La suppliante est assez jolie.

LOUISE demeure interdite, puis elle s'écrie:

Juste Dieu !

Et j'espère que, pour sauver un père, vous ne Irouvcrei pas que ce doux salaire soit exagéré. LOUISE, marchant à grands pas et hors d'elle- * même.

Oui, oui ; c'est vrai. Ils sont interdits de la vérit<?, vos grands de la terre ; ils en sont repoussés par leur» propres vices, qui se tiennent là comme de» chérubins avec leur glaive. Que le Tout-Puissant le secoure, mon père! ta tille peut bien mourir pour loi, mais non pas commettre un péché.

WUHH.

Cela pourra paraître bien étrange à ce pauvre homme alntulonné. « Ma Louise, me disait-il, est

cause de ma perte, ma Louise me sauvera. » Je cours lui porter votre réponse.

11 fait mine de s'en aller.

LOUISE, courant après lui. le retient.

Demeurez, demeurez; patience! Quelle hâte dans ce Satan, dès qu'il s'agit d'aller mettre quelqu'un au désespoir!... Je l'ai perdu, je dois le sauver. Parlez-moi, conseillez-moi ; que puis-je faire ? que dois-je faire?

WURM.

Il n'y a qu'un moyen.

LOUISE

Et ce seul moyen?...

WURM.

Et votre père le désire.

LOUISE

Mon père aussi? Quel est ce moyen?

Il vous est facile.

LOUISE

Je ne sais rien de difficile que la honte.

WURM.

Sivousvouliez dégager entièrement lemajor?...

LOUISE

... De son amour? est-ce une raillerie? me présenter comme une résolution à prendre ce que j'ai été forcée de faire !

WURM.

Ce n'est pa,<! ce que j'ai voulu dire, mademoiselle ; il faut que le major vous abandonne de lui-même et volontairement.

LOUISE

II ne le fera pas.

WURM.

Cela vous semble ainsi; aurait-on recours h vous, si vous seule n'aviez pas entre les mains le moyen de réussir?

LOUISE

Je ne puis le forcer à me haïr.

MURM.

Nous essayerons ; asseyez-vous.

LOUISE, interdite.

Homme, quel projet couves-tu ?

Écrivez, voilà des plumes, du papier et de l'encre.

LOUISE s'assied dans la plus extrême inquiétude.

Que dois-je écrire? à qui dois-je écrire ?

WURM.

Au bourreau de votre père.

LOUISE

Ah ! que tu t'entends bien à mettre une âme la torture!

Elle prend la plume.

WURM, dictant.

« Monseigneur, [Louise écrit d'une main tremblante) déjà trois insupportables jours se sont passés... se sont passés, et nous ne nous sommes pas vus. »

LOUISE, étonnée, posant sa plume.

A qui cette lettre?

WURM.

Au bourreau de votre père.

LOUISE

0 mon Dieu ! é il%i au

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