‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 151 sur 637 · SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL

LOUISE MILLER entre trem.blante, et se tient fort éloignée de Mylady. MYLADY reste assise et le dos tourné; mais elle examine attentivement, pendant un moment, Louise, dont une glace lui répète l'image. — Aprèsurk assez long silence, Louise prend la parole.

LOUISE

Madame, je me rends à vos ordres.

MYLADY se retourne vers Louise, la salue d'un mouvement de tête, d'un air froid et hautain. Ah ! c'est vous? vous êtes sans doute cette demoiselle qui... une certaine... Comment vous appelez-vous donc?

LOUISE , un peu offensée.

Mon père se nomme 3Iiller, et c'est madame qui a envoyé chercher sa fiile.

MYLADY

Bien, bien ; je me souviens : cette pauvre fille du musicien dont il a été question dernièrement ! {Silence. A part.) Une figure intéressante, mais point de beauté. [A Louise.) Approchez, mon enfant. (Encore à part.) Des yeux qui oot pleuré ; j'aime beaucoup ces yeux-là. {A Louise.) Approchez donc plus près; ma chère enfant, je crois que je te fais peur.

LOUISE, avec noblesse et fermeté.

Non, mylady; je ne m'en rapporte pas au jugement du vulgaire.

MYLADY, à part.

Mais voyez donc!... ce ton décidé, elle l'a pris de lui. {A Louise.) On vous a recommandée à moi, mademoiselle; on m'a dit que vous aviez de l'instruction et du savoir-vivre... Eh bien ! je le crois; pour rien dans le monde je ne voudrais donner un démenti à un si ardent protecteur.

LOUISE

Je ne connais personne, mylady, qui se soit donné la peine de me chercher une protectri-îe. MYLADY, embarrassée.

... La peine? serait-ce à cause de la cliente ou de la protectrice?

LOtnSE.

Ceci est au-dessus de ma portée, madame

MYLADY

Il y a là plus de ruse que cette physionomie ouverte ne semble en annoncer. — Vous vous appelez donc Louise? et peut-on vous demander quel est votre âge?

LOUISE

Seize ans passés.

MYLADY, se levant avec vivacité.

Voilà qui est clair... Seize ans... les premières

THÉÂTRE DE SGHILLEll

palpitations de l'amour... les premiers sons argentins d'une lyre toute nouvelle... quoi de plus , séduisant? - Assieds-toi, je serai bonne pour j toi. ma chère fille. - Et lui aussi aimait pour la j première fois... est-il étonnant que les rayons de { l'aurore se confondent? {Avec amitié et lui pre- i nant la main.) Il est bien entendu, ma chère, 1 que je ferai ta fortune... Ce n'est rien, rien qu'une j rêverie douce et fugitive. (Elle Itii frappe douce- j ment sur la joue.) Ma Sophie se marie, tu auras j sa place... Seize ans, cela ne peut pas durer.

tODiSE lui baise respectueusement la main.

Je vous remercie de votre bonté, mylady , comme si je pouvais l'accepter.

ifTLADY, d'un ton d'impatience.

Voyez donc la grande dame !... les filles de votre classe ne sont-elles pas trop heureuses de trouver une condition? Où voulez-vous donc monter, petite précieuse? vos doigts sont-ils trop délicats pour travailler? est-ce votre petite mine qui vous donne tant de présomption?

LOUISE

Mon visage comme ma naissance ne viennent pas de moi, madame.

MTLADT.

Ou bien croycz-\oa» (jue celle gentillesse durera toujours? Pauvre créature! celui qui t'a mis cela en tête, quel qu'il puisse être, s'est moqué de toi et de lui-même. La couleur de tes joues n'est pas peinte sur émail; ce que ton miroir te donne pour quelque chose de solide et de durable n'est couvert que d'une mince feuille d'or, et tdt ou tard cette surface disparaîtra sous la main de ton adorateur; que faire alors?

LOtnSK.

Plaindre l'adorateur qui n'avait acheté un diamant que parce qu'il le croyait monté en or. MYLADY, continuant sans avoir fait semblant d'entendre.

Les GUcs de votre âge ont toujours deux miroirs, le vrai, et puis les yeux de leur admirateur: les douces flatteries de l'un consolent de la rude franchise de l'autre; celui-là dénonce les fâcheuses traces de la petite vérole ; bien au contraire, répond relui-ci, les grâces se jouent dans ces charmantes fossettes; et vous, bonnes filles, vous ne croyez l'un que lorsqu'il répète ce que l'autre a dit, et vous courez de l'un à l'autre, ju.oqu'à ce qu'enfin vous ayez confondu les deux témoignages on un seul... Pourquoi me regardezvous ainsi?

LOUISE

Pardonnez-moi, madame; j'étais tentée de pleurer sur ces pierreries magnifiques et éblouissantes qui sont là, ne se doutant pas que leur maîtresse prèebe contre la vanité.

MYLAOY, rougissant.

Pas tant de liberté; je n'aime pas les digressions. — Si ce ne «ont pas les espérances fondées sur votre beauté qui vous arrêtent, quel motif au monde peut vous empêcher de choisir une situa-

tion qui est la seule où vous puissiez vous former au monde cl aux bonnes façons, la seule où • vous puissiez vous défaire de vos préjugés bourgeois ?

LOUISE

Et aussi de mon innocence bourgeoise, mylady.

MYI.ADY.

Objection ridicule! le roué le plus ëhonté n'a pas la hardiesse de nous faire une proposition honteuse, à moins que nous ne l'ayons encouragé. Montrez-vous telle que vous êtes, ayez de l'honneur et de la dignité, et je garantis votre vertu au-dessus de toutes les épreuves.

LOUISE

Permettez-moi, madame, d'oser en douter. Les palais de certaines dames sont souvent l'asile des plaisirs les plus licencieux. Qui pourrait croire à la vertu héroïque de la fille d'un pauvre musicien, à cette vertu héroïque qui se jetterait au milieu de ta contagion, et qui pourtant aurait horreur de son poison ? Qui pourrait s'imaginer que lady Milford nourrit sans cesse un ver rongeur de sa conscience, qu'elle prodigue l'or pour se procurer l'avantage d'avoir à rougir à chaque instant?... Je suis franche, madame... mon aspect vous serait-il agréable quand vous partiriez pour quelque divertissement? pourriez -vous le supporter quand vous en seriez de retour?... Oh! il vaut mieux, bien mieux que de vastes contrées nous séparent, que les mers coulent entre nous. Ayez de la prévoyance, mylady; des heures de réflexion, des instans de lassitude peuvent vous arriver... les serpcns du repentir peuvent assiéger votre cœur, et alors... quel supplice pour vous, de lire dans les traits de votre servante celte tranquille sérénité, récompense accordée à l'innocence et à la pureté du cœur! {Elle recule d'un pas.) Encore une fois, mylady, je vous demande pardon. MYLADY, dans une grande agitation, et marchant ça et là.

Il est insupporta'i)le qu'elle me parle ainsi, insupportable qu'elle ait raison... {Elle s'approche de Louise, et la regarde fixement.) Ma fille, tu ne réussiras pas à me tromper, des opinions ne s'expriment pas avec tant de chaleur : derrière ces maximes se cache quelque intérêt bien passionné, qui te fait voir mon service avec horreur, qui anime ainsi ton langage... et cet intérêt ^ avec menace) je le découvrirai.

LOUISE, avec franchise et noblesse.

Et quand vous le découvririez, et quand d'un pied dédaigneux vous exciterie-t le vermisseau meurtri , le Créateur ne lui a-t-il pas donné un aiguillon pour se défendre contre l'insulte?... Je ne crains pas voire vengeance, mylady ; le condamné placé sur un échafaud infâme sourirait à la ruine du monde : ma misère est montée à ce point que l'imprudence de mon langage ne peut pas même l'accroître. {Après un silence et avec gravité.) Vous voulez me tirer de la poussière de mon état : je ne veux point analyser celle faveur suspecte; je demanderai seulement ce qui a pu

L'INTRIGUE ET L'AMOUR

porter mylady à me croire assez folle pour rougir de mon état, ce qui a pu l'autoriser à se porter pour la providence de ma fortune, avant de savoir si je voulais recevoir ma fortune de ses mains. J'avais déchiré tous mes titres éternels aux joies de ce monde ; j'avais pardonné au sort sa légèreté ; pourquoi me rappeler à des idées de bonheur? Si la Divinité elle-même a caché ses rayons aux yeux des créatures, si elle n'a pas permis même aux sublimes séraphins de jeter un regard en arrière, hors des ténèbres où elle les a placés, pourquoi la créature humaine est-elle donc si barbarement compatissante? Comment se fait-il, mylady, qu'au milieu de votre bruyante prospérité, vous sentiez le besoin d'exciter l'étonnement et l'envie du malheureux? son désespoir est-il donc nécessaire à vos folies?... Ah! ne m'enviez pas un aveuglement qui seul peut me réconcilier avec mon cruel sort ; comprenez que l'insecte se trouve heureux dans sa goutte de rosée, qu'elle CSC pour lui tout un hémisphère où il vit gai et content, jusqu'à ce qu'on soit venu lui parler du vaste Océan où se jouent les flottes et les baleines. — Mais vous voulez me savoir heureuse? — ( Après un moment de silence, elle se rapproche de Mylady et lui demande tout-à-coup.) Etes-vous heureuse,, mylady? [Mylady interdite s'éloigne rapidement ; Louise la suit, et plaçant la main sur son cœur.) Ce cœur participe-t-il aussi aux riantes apparences de votre situation? Et si nous avions en ce moment à échanger cœur contre cœur, destinée contre destinée... et si moi, avec l'innocence d'un enfant, je m'adressais à votre conscience... si je vous interrogeais comme une mère... me conseilleriez-vous bien de faire cet échange ?

MYLADY, très-émue, se jette sur le sofa.

C'est inouï! inconcevable! Non, ma fille, non, cette grandeur, tu ne l'as pas apportée au monde ; et elle a un caractère de jeunesse qui ne vient pas de ton père. Ne mens pas ; c'est un autre qui te l'enseigne.

LOUISE, fixant sur elle les yeux avec finesse.

Je m'étonnerais, mylady, que la pensée de celui qui me l'enseigne vous vînt à présent pour la première fois ; et cependant, vous aviez déjà tantôt trouvé une condition pour moi !

MYLADY, se levant tout-à-coup.

Cela ne peut se supporter. — Oui, car je ne puis rien te cacher; je le connais, je sais tout, j'en sais plus que je n'en voudrais savoir... [Elle s'arrête tout-à-coup, puis avec une vivacité qui s'accroît jusqu'à rdgarement.)Mais ose, malheureuse, ose désormais l'aimer, ose être aimée de lui... que dis-je? ose penser à lui ou être une de ses pensées... je suis puissante... entends-tu, malheureuse?... je suis terrible... aussi vrai comme il y a un Dieu, tu es perdue!

LOUISE , avec fermeté.

Sans ressource, mylady, dès que vous l'aurez contraint à vous aimer.

MYLADY

Je te comprends... Il ne m'aimera pas! Eh bienl je veux triompher de ce honteux tmour, et écraser le tien... je jetterai entre vous des montagnes et des abîmes ; comme une furie, je pénétrerai dans votre paradis; mon nom, tel qu'un fantôme menaçant, viendra repousser ta bouche de la sienne et vous ravir vos baisers; ta jeune et florissante beauté se flétrira dans ses bras, et il n'y trouvera plus qu'une momie desséchée. Je ne puis être heureuse avec lui; mais tu ne le seras pas non plus... sache-le bien, misérable; ruiner ta félicité sera encore une félicité.

LOUISE

Ce moyen de félicité, on vous l'a déjà ravi, my lady. Ne calomniez pas votre propre cœur. Vous n'êtes point capable d'accomplir les menaçantes imprécations que vous venez de proférer sur moi,vous n'êtes point capable de tourmenter une créature qui ne vous a rien fait en sa vie que d'éprouver ce que vous avez éprouvé. ~ Mais j'aime en vous cet emportement, mylady.

MYLADY, après s'être un peu remise.

Où suis-je? qu'ai-je dit? qu'ai-je laissé paraître? à qui me suis-je dévoilée? — 0 Louise ! âme noble, grande, divine! pardonne à une insensée. Je n'ôterai pas un cheveu de ta tête, mon enfant. Souhaite, demande; je veux te porter dans mes bras, être ton amie, ta sœur... Tu es pauvre... Vois ( elle lui montre des diamans ), je veux vendre ces parures... Je veux vendre mes chevaux, mes voitures, mes robes, que tout soit à toi... renonce à lui.

LOtnsE recule de surprise.

Se raille-t-elle de mon désespoir, ou n'auraitelle réellement pris aucune part aux barbaries qu'on a commises?... Ainsi je pourrais encore me donner l'apparence d'une héroïne, et, dépouillée que je suis, me faire honneur du sacrifice. (Elle reste long-temps pensive, puis s'approche de Mylady, lui prend la main et la regarde fixement avec une physionomie expressive.) Prenez-le donc, mylady... je vous cède librement un homme qu'avec les tortures de l'enfer ou a arraché de moncœur sanglant... Peut-être vous-mêmes nele savez vous pas, mylady, mais vous avez dérobé ie ciel à deux amans, vous avez séparé deux coeuri. que Dieu avait unisl'un à l'autre; vous avez écrasé une créature qui l'aima comme vous ; qui mettait en lui sa joie comme vous; qui l'apprécia comme vous, et qui jamais ne pourra plus le posséder. — Mylady, la dernière convulsion du vermisseau qu'on fouie aux pieds s'élève jusqu'à l'oreille du Tout- Puissant; il ne peut pas lui être indifférenk qu'on détruise les âmes sorties de ses mains Maintenant il est à vous : maintenant, mylady prenez-le; entraînez-le à l'autel ; seulement, n'ou bliez pas qu'au moment du baiser nuptial, le spectre d'un suicide se précipitera entre vous... Dieu sera miséricordieux; je n'ai pas d'autre refuge.

Elle sort précipitamment.

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scÈiNE vin

MILADY, seule.

Elle demeure tremblante et hors d'clle-môme ; ses yeu» restent fixés vers la porte par laquelle mademoiselle Miller est sortie; enfin elle sort de sa stupeur. Qu'est-ce donc? que s'est-il passé? que disait celte malheureuse?... 0 ciel! elles retentissent eucore à mes oreilles, ces paroles terribles et déchirantes : Prenez-le... Quoi! infortunée? ce don fait dans la dernière convulsion de l'agonie, ce legs effroyable de ton désespoir?... Mon Dieu! mon Dieu! suis-jesi profondément tombée? suisje tellement déchue du trône de ma fierté, que j'en sois réduite à attendre avidement ce que dans la dernière angoisse de la vie me jette une pauvre mendiante?... Prenez-le!... etdequel ton elle me le disait ! avec quel regard I... Ah! Emilie, te laisseras-tu donc tomber au dernier rang de ton sexe? Crois-tu donc obtenir la pompeuse renommée d'une noble Anglaise, en consentant à voir l'édifice altier de ton honneur s'écrouler devant la vertu sublime d'une bourgeoise dédaigneuse? — Non, orgueilleuse, non; Emilie Milford peut rougir, mais jamais s'avilir. J'ai aussi la force du sacrifice. ( Elle se promène avec une contenance majestueuse. ) Maintenant disparaissez, faiblesses et souffrances de la femme !... Adieu, douces et brillantes images de l'amour! Que la grandeur d'âme soit désormais mon seul guide. — Ces deux amans sont perdus, si Milford ne renonce pas à toutes ses prétentions, ne renonce pas au cœur du prince... {Après un moment de silence. ) — Voilà qui est fait, le terrible obstacle est levé ; tous les liens sont brisés entre le duc et moi; cet amour furieux est arraché de mon sein... Vertu! je me jette dans tes bras... accepte le repentir d'Emilie, de ta fille! —Ah! que je me sens soulagée! combien enfin je me »ens légère cl relevée à mes propres yeux!... Je teux aujourd'hui descendre du sommet de me» grandeurs, noble comme le soleil qui s'abaisse : la magnificence mourra en même temps que l'amour, et mon cœur seul m'accompagnera dans cette «uhlime abdication. {Elle va vers une table d'un air de résolution.) Maintenant tout va s'accomplir promptement... maintenant... sur-lechamp... avant quç le charme de cet amant adoré ne vienne renouveler les combats sanglang de mon cœur.

Elle s'assied et se met & écrire.

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