‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 202 sur 637 · SCÈNE VL · texte numérisé non relu

SCÈNE VL

La scène change et représente une plaine découverte, terminée par des arbres ; la musique continue , et l'on voit des soldats traverser rapidement le fond du théâtre,

TALBOT soutenu par FALSTOLF ; des soldats les accompagnent; LIONEL survient bientôt après.

TALBOT

Déposez-moi sous ces arbres et retournez au combat. Je n'ai besoin d'aucun secours pour mou» rir.

FALSTOLF

0 jour de malheur et de désespoir! {Lionel s'approche.) Dans quel moment vous arrivez, Lionel ! voici notre capitaine frappé à mort.

LIONEL

Dieu nous préserve de ce malheur ! Relevezvous, noble lord, ce n'est pas le moment de succomber ; ne cédez point à la mort. Que la force de votre volonté contraigne la nature à vous laisser vivre.

C'est en vain, le jour fatal est arrivé; notre trône doit s'écrouler en France. Inutilement j'ai, jusqu'au dernier moment, essayé de le soutenir dans ce combat désespéré ; frappé de la foudre, je succombe ici pour ne plus me relever. Reims est perdu ; hâtez-vous d'aller au secours de Paris.

LIONEL

Paris s'est livré au Dauphin ; un courrier vient de nous en apporter la nouvelle.

TALBOT, arrachant l'appareil de sa blessure.

Ah ! que les flots de mon sang s'écoulent ; je suis las de la lumière du jour.

LIONEL

Je ne puis demeurer davantage. Falstolf, portez notre général dans un lieu plus sûr: nous ne pouvons nous maintenir plus long-temps dans ce poste. Nos gens fuient déjà de toutes parts ; la Pucelle les chasse devant elle.

TALBOT

La déraison triomphe, et c'est moi qui succombe. La Divinité elle-même serait contrainte de céder à la folie. Suprême raison, toi qui es la Bile brillante des puissances célestes, la sage conservatrice de l'univers et le guide du cours des astres, qu'est-ce donc que ton pouvoir? Attachée à un cheval furieux, tu es, malgré tes cris impuissans, entraînée avec des hommes aveugles et ivres dans l'abîme que vainement tu aperçois. Malheur à ceux qui, ayant consacré leur vie à la gloire, concertent pour y parvenir des plans dictés par la prudence! C'est au plus insensé qu'appartient l'empire du monde.

LIONEL

Mylord, vous n'avez plus que peu d'instans à vivre ; songez à votre créateur.

TALBOT

Si nous étions vaincus en braves guerriers, par d'autres guerriers, nous pourrions nous consoler en songeant que c'est le destin commun et que la fortune est journalière. Mais succomber par l'efifet d'un grossier prestige! Etait-ce donc la récompense due à une vie pleine de glorieux travaux ?

LIONEL lui prend la main.

Mylord, adieu. Après le combat, si je survis, je verserai sur vous les larmes que vous méritez. Mais maintenant il faut que je retourne sur le champ de bataille ; le sort y flotte encore incertain, et tout n'est pas décidé. Au revoir dans un autre monde, mylord; recevez l'adieu rapide d'un ancien ami.

Il part.

TALBOT

Bientôt c'en sera fait; je vais rendre à la terre et au soleil éternel les atomes qui s'étaient assemblés en moi pour la douleur ou le plaisir, et de ce puissant Talbot, dont la renommée remplissait le monde, il ne restera qu'une poignée de Doussière. Telle est la fin de l'homme. La seule

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THÉÂTRE DE SCHILLER

ronqu^tc qui nous revienne du combat de la vie, c'est la perspective du néant, cl le mépris intérieur de tout ce qui nous avait paru grand et digne d'envie.

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