SCÈNE XI Y
La scène est un champ de bataille.
Des soldats portent des étendards (lottans, et occupent le fond du théâtre; au-devant, LE ROI et LE DUC DE BOURGOGxNE soutiennent dans leurs bras JEANNE mortellement blessée, qui ne donne aucun signe de vie; ils avancent lentement vers Vavant-scène. AGNÈS arrive précipitamment.
AGNÈS, se jetant dans les bras du Roi. Vous êtes libre ; vous vivez, je vous revois.
LE ROI
Je suis libre, voyez à quel prix.
Il montre Jeanne.
AGNÈS
Jeanne! Dieu! elle expire.
LE DOC
Elle n'est plus! C'est un ange qui est remonté au ciel. Voyez comme elle est là sans marque de douleur; tranquille comme un enfant qui sommeille, la paix du ciel brille sur son visage, aucun souffle ne s'échappe plus de son sein; cependant sa main, qui n'est point refroidie, semble annoncer la vie.
C'en est fait, elle ne se réveillera plus; ses yeux ne verront plus la lumière : déjà son esprit céleste
plane là-haut et n'aperçoit plus notre douleur et nos regrets.
AGNÈS
Ses yeux s'ouvrent; elle vit encore!
LE DUC , étonné.
Revient-elle à nous de son tombeau ? a-t-elle subjugué la mort? Elle se relève ; elle peut se soutenir.
JEANNE regarde autour d'elle.
Où suis-je?
LE DUC
Au milieu des Français, au milieu de vos amis.
LE ROI
Dans les bras de ton roi, de ton ami.
JEANNE
Non, je ne suis pas une magicienne ; non, je le proteste.
LE ROI
Tu es sainte et angélique; un funeste aveuglement nous avait trompés.
JEANNE regarde autour d'elle et sourit avec sérénité.
Oui, je suis réellement au milieu des Français; je ne suis plus proscrite ni accusée. On ne me fuit plus, on me regarde avec bonté ; maintenant tout reparaît distinctement à ma vue. Voici mon roi, voici les étendards de la France, mais je ne vois pas ma bannière; où donc est-elle? Je n'oserais marcher sans ma bannière; elle me fut confiée par mon souverain maître; je dois la déposer au pied du trône ; je ne craindrai pas de la lui rap-' porter, car je l'ai fidèlement conservée.
LE ROI
Qu'on lui donne sa bannière.
On la lui apporte ; elle se tient debout , sa bannière dans la main. Le ciel brille d'une lueur éclatante.
JEANNE
Ne voyez-vous pas l'arc-en-ciel briller dans les nues? le ciel ouvre ses portes dorées. Elle se montre brillante au milieu des anges assemblés en chœur, elle porte son divin fils sur son sein ; elle me tend les bras avec un doux sourire. Que se passe-t-il en moi? Des nuages légers me soulèvent; cette cuirasse se transforme en ailes célestes : la terre fuit sous mes pas. Ah ! la douleur est courte et la joie éternelle !
Sa bannière échappe de sa main. Elle retombe évanouie et morte. Tous se tiennent autour d'elle dans une émotion muette. LeUoi fait un signe; on apporte doucement les étendards et on en couvre le corps de Jeanne.
MARIE STUART