‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 244 sur 637 · MORTIMER, MARIE · texte numérisé non relu

MORTIMER, MARIE

MARIE

Une lettre de France, de mon oncle le cardinal de Lorraine! {Elle lit. ) «Fiez-vous à sir Mor- )) limer, qui vous remettra celte lettre; vous )) n'avez pas un plus fidèle ami en Angleterre. » ( Elle regarde Mortimer avec étonnement.) Estil possible? n'est-ce pas une illusion, un songe qui m'abuse? Je me croyais abandonnée du monde entier, et si près de moi je trouve un ami; je le trouve dans le neveu de mon gardien, dans celui que je regardais comme le plus cruel de mes ennemis.

MORTIMER se jette à ses pieds.

Pardon, reine, d'avoir emprunté ce masque odieux; pour m'y résoudre, il en a coûté plus d'un combat à mon cœur; cependant je dois lui rendre grâce, puisque j'ai pu approcher de vous pour vous apporter secours et liberté.

MARIE

Levez-vous , vous me remplissez de surprise, sir Mortimer. Je ne puis si rapidement passer de l'abîme du malheur à l'espérance. Parlez : faitesraoi concevoir ce bonheur, rendez-le moi croyable.

MORTIMER 56 Uve.

Le temps presse, mon oncle sera bientôt ici; un homme détesté l'y accompagnera. Avant qu'ils remplissent leur terrible commission, écoutez

Miment le ciel a préparé votre délivrance.

MARIE

Je la devrai à un miracle de sa toute-puissance.

MORTIMER

Permettez que je commence par vous parler de

MARIE

Dites, sir Mortimer.

MORTIMER

Je comptais déjà vingt ans, madame; j'avais été élevé dans des principes austères ; j'avais sucé avec le lait une sombre haine du papisme , lorsqu'un invincible désir de voyager m'attira sur le continent; je laissai le sombre prêche des puritains, et, quittant la patrie, je courus avec ardeur visiter la France et l'Italie tant vantée.

C'était alors l'époque d'une grande solennité

de l'Église; les routes étaient couvertes des troupes de pèlerins, des guirlandes ornaient toutes les saintes images. On eût dit que la race humaine, en suivant cette route, allait parvenir au royaume des cicux. Je fus entraîné parmi cette foule de fidèles, et j'arrivai dans l'enceinte de Rome. Que devins je alors, ô reine! quand je vis s'élever devant mes yeux la pompe des colonnes et des arcs de triomphe! Mon âme étonnée reconnut la puissance de cette ville colossale, cl une sublime imagination me transporta dans un monde miraculeux et éclatant. Je n'avais jamais ressenti le pouvoir des arts; l'église où j'avais été élevé les déteste; elle interdit tout ce qui se montre aux sens, tout ce qui les charme, et révère seulement les paroles sans images; que rcssentis-je donc lorsque j'entrai dans l'intérieur d'une église, que j'entendis cette musique qui semblait descendre du ciel, lorsque je vis les murs et les voûtes couverts avec profusion d'images qui représentaient aux regards enchantés la présence du Très-Haut, du fout-Puissant; lorsque je contemplai la Divinité, l'ange de l'Annonciation, la naissance de Notre-Seigneur, la sainte Mère de Dieu, la divine Trinité et sa gloire resplendissante; lorsque je vis le souverain pontife célébrer les saints mystères dans toute leur pompe et donner au peuple sa bénédiction ! Ahl qu'est-ce que l'or, qu'est-ce que les joyaux éclatans dont se parent les rois de la terre, auprès de l'éclat divin qui l'environne? Son palais est en quelque sorte le royaume des cieux , car ce qu'on y voit n'est pas de et monde.

Ah! épargnez-moi! n'en ajoutez pas davantage, cessez de présenter à mes yeux ces tableaux brillans et animés. — Je suis malheureuse et prisonnière.

MORTIMER

J'étais captif aussi, madame, mais je brisai ma prison, et mon esprit affranchi commença à rendre hommage aux plaisirs de la vie. Je jurai une haine éternelle à l'étroite et sombre interprétation du livre saint. Je parai ma tête de guirlandes de fleurs, et je me mêlai joyeusement à ceux qui cherchaient le plaisir. Je m'associai à quelques nobles Écossais et à la troupe aimable des Français. Ils me présentèrent à votre noble parent, le cardinal de Guise.— Quel homme! combien il a de grandeur, d assurance et d'éclat I — Comme il semble né pour gouverner les esprits ! H est le modèle d'un pontife royal, d'un prince de l'Église, et je n'en ai vu aucun qui lui ressemblât.

MARIE

Vous avez pu jouir de la présence de cet homme sublime, que je chéris, et qui fut le guide de ma tendre jeunesse ! — Ah ! parlez-moi de lui. Penset-il encore à moi? Le bonheur accompagne-t-il toujours son éclatante destinée? Est-il toujours une des colonnes de l'Église?

THÉÂTRE DE SCHILLER

lUUUTlMEil.

Il voulut bien, dans sa bonté, descendre lies hauteurs de la doctrine pour me convaincre et résoudre les doutes de mon cœur; il me montra comment les subtilités de la raison humaine conduisent toujours à l'erreur, comment les yeux doivent voir ce que le cœur doit croire, comment l'autorité d'un chef est nécessaire à l'Eglise, comment l'Esprit de vérité a présidé aux conciles. Ah! combien les opinions de mon esprit adolescent s'évanouirent promptemcnt devant sa raison victorieuse et son éloquence entraînante! Je rentrai dans le sein de l'Eglise, et j'abjurai mes erreurs entre ses mains.

MARIE

Ainsi, vous ôtes au nombre des milliers d'hommes que la force divine de ses paroles, semblable au sermon sublime sur la montagne, a persuadés et a conduits au bonheur éternel?

MORTIMER

Lorsque son devoir l'eut, bientôt après, rappelé en France, il m'envoya à Reims, où la société de Jésus, dans sa pieuse activité, instruit des prêtres pour l'église d'Angleterre. Je trouvai là Morgan, d'une antique race écossaise, Lessley, votre fidèle sujet, le savant évêque de Ross, qui tous passaient les tristes jours de l'exil sur le sol delà France. — Je me liai étroitement avec ces hommes vertueux, et je m'affermis dans la foi.— Un jour que chez l'évèque de Ross, je promenais mes regards autour de moi, ils tombèrent sur un portrait de femme dont les charmes merveilleux me remplirent d'émotion et s'emparèrent puissamment de mon t'ime ; je ne fus pas maître de mon impression. L'évéque me dit alors : « Ce n'est pas «ans raison que cette image vous a ému ; la plus belle de toutes les femmes est aussi la plus digne de pitié. Elle souffre pour notre religion, et c'est votre patrie qui est témoin de ses souffrances. »

Ah ! constante loyauté ! — Non, je n'ai pas tout perdu, puisque dans le malheur je conserve le cœur d'un tel ami.

MORTIMER

Alors il commença à me peindre, avec une éloquence attendrissante, et votre martyre et la cruauté de vos ennemis; il me fit connaître votre race, il me montra comment vous étiez l'héritière de l'illustre maison de Tudor, et comment votre naissance vous appelait à régner sur l'Angleterre, de préférence à cette reine, fruit d'un amour adultère, que Henri lol-mi^me avait rejctée comme illégitime. Je ne m'en fiai pas à son seul témoignage, je consultai les hommes profonds dans la science des lois, je feuilletni les antiques généalogies, el tout me confirma la jnstice de vos droits. Je suf aussi que c'était là tout \otre crime en Angleterre, et que dans ce royaume, qui devait vous apnartcnir. vous étiez injustement retenue prisonnière.

MARIE

Ah! misérable droit à la couronncWil est l'unique source de mes maux.

MORTIMER

J'appris dans le même temps que vous aviez été transférée du château de Talbot, sous la garde de mon parent, le chevalier Paulet. Je crus reconnaître dans cette circonstance le bras libérateur et tout-puissant de la Trovidence. Il me sembla que la voix du destin me désignait pour vous affranchir. Mes amis m'affermirent et m'encouragèrent dans mon dessein ; le cardinal me donna ses conseils et sa bénédiction : il me recommanda l'art difficile de la dissimulation. Mon projet fut bientôt arrêté; je repris la route de ma patrie, où, comme vous le savez, je suis débarqué depuis dix jours. ' // s'arrête. ) Je vous vis, ô reine 1 vousmême, et non plus votre image! Ah! quel trésor renferme ce château! Ce n'est pas une prison, c'est un temple plus éclatant de gloire que le royal palais de l'Angleterre. 0 bonheur digne d'envie! je respire le même air que vous respirez. Qu'elle a bien raison celle qui vous lient ici profondément renfermée! toute la jeunesse d'Angleterre se soulèverait, tous les glaives seraient tirés du fourreau, et la révolte, levant une tête gigantesque, troublerait la paix de cette 51e, si les Anglais pouvaient entrevoir leur reine.

MARIE

Cela est ainsi pour vous; mais tous les Anglais la verraient-ils avec vos yeux?

MORTIMER

Oui, si, comme moi, ils étaient témoins de vos souffrances, de celte noble fermeté, de celte douceur courageuse avec laquelle vous supportez votre indigne sort; car au milieu de ces douloureuses épreuves vous vous montrez toute royale : l'ignominie des cachots disparaît devant l'éclat de votre beauté. Vous manquez 'de tout ce qui peut orner l'existence, et votre vie semble entourée d'éclat et de gloire. Jamais je n'ai passe ce triste seuil sans avoir le cœur déchiré par vos souffrances, et sans être en même temps ravi par le plaisir de vous contempler. Cependant le moment redoutable qui doit décider de votre sort s'approche; le danger presse et s'accroît d'heur." en heure : je n'ose différer plus long-temps, j<^ n'ose vous cacher encore ce terrible...

MARIE

Mon arrêt serait-il prononcé? Parlez avec franchise, je puis vous entendre.

MORTIMER

11 est prononcé ; quarante-deux juges vous ont déclarée coupable. La chambre des lords, la chambre des communes et la cité de Londres pressent vivement l'exécution du jugement ; cependant la reine tarde encore, non point par humanité et clémence, mais par artifice, afin de paraître contrainte.

MARIE S TU ART

lai

M.uuE, avec fermeté.

Sir Mortiraer, vous ne me surprenez pas, vous ne m'effrayez pas; j'étais depuis long-temps affermie contre une pareille nouvelle. Je connaissais mes juges : après l'injustice commise envers moi, je pensais bien qu'on ne me rendrait point à la liberté; je savais oîi l'on en voulait venir. On veut me tenir enfermée dans une prison perpétuelle ; l'on veut que ma vengeance et mes droits soient pour toujours ensevelis dans la nuit d'un ' cachot.

MORTIMER

i\on, reine; non, non. Ils ne s'en sont pas tenus là; la tyrannie n'a pas été satisfaite qu'elle n'ait consommé son œuvre. Aussi long-temps que vous vivrez vous inspirerez de la crainte à la reine d'Angleterre. Aucun cachot ne pourrait vous tenir assez ensevelie; votre mort seule peut assurer son trône.

MARIE

Il se pourrait qu'elle osât faire tomber sous l'infâme hache du bourreau une tête couronnée !

MORTIMER

Elle l'osera, n'en doutez pas.

Elle pourrait ainsi fouler aux pieds la majesté le tous les rois? Ne redoute-t-elle pas la vengeance de la France ?

MORTIMER

Elle enchaîne la France par une éternelle paix, ;n donnant son trône et sa main au duc d'Anjou.

MARIE

Et le roi d'Espagne ne prendra-t-il pas les irmes?

MORTIMER

Tant qu'elle sera en paix avec son propre peu- )le, elle ne craindrait pas les armes de l'univers intier.

MARIE

Voudrait-elle offrir un tel spectacle aux yeux Iles Anglais?

MORTIMER

Cette contrée, madame, a vu plus d'une fois, ans ces derniers temps, des reines descendre du rône sur un sanglant échafaud. La propre mère 'Elisabeth éprouva ce destin. Catherine Howard t lady Gray avaient aussi porté la couronne. MARIE, après un instant de silence.

Non, Mortimer, une vaine crainte vous aveugle, .es inquiétudes de votre âme fidèle vous ont inpiré cette fausse terreur. Ce n'est pas l'échafaud ue je crains, seigneur. II est un autre moyen, loins dangereux, que la cruelle Elisabeth pourait employer pour s'affranchir de la crainte de non ressentiment. Ce n'est pas un bourreau qui Uenterait à ma vie, ce serait plutôt un assassin, i'est cela que je redoute, sir Mortimer, et jamais e ne porte une coupe sur le bord de mes lèvres ans être saisie d'effroi, songeant oue cette bois-

son peut être le gage des sentimens fraternels d'Elisabeth.

MORTIMER

On ne pourra, ni ouvertement, ni en secret, attenter à votre vie. Soyez sans crainte, tout est déjà préparé. Douze jeunes Anglais sont liés avec moi par un engagement; ils ont ce matin reçu la sainte communion, promettant de vous arracher de ce château avec courage. Le comte de l'Aubespine, ambassadeur de France, connaît notre dessein ; lui-même nous aide de sa main. C'est dans son palais que nous devons nous réunir.

MARIE

Vous me faites trembler, sir Mortimer, — mais ce n'est pas de joie. Un pressentiment funeste a traversé mon cœur. Qu'allez-vous entreprendre? Y avez-vous réfléchi? Les têtes sanglantes de Bnbington et de Tichburn, exposées sur le pont do Londres comme un avertissement sinistre ; la perte de tant de malheureux qui ont trouvé la mort dans des entreprises semblables, et qui n ont fait qu'aggraver mes chaînes, ne vous effraient-c'les pas? Infortuné, téméraire jeune homme! fuyez, fuyez, s'il en est encore temps, si Je soupçonneux Burleigh n'a pas déjà connaissance de vos projets, s'il n'a pas déjà mêlé un traître parmi vous' Fuyez promptcment de ce royaume. Tous ceux qui ont voulu secourir Marie Stuart ont été mal heureux.

MORTIMER

Les têtes sanglantes de Babington et de Ticbburn exposées sur le pont oe Londres comme un

; avertissement sinistre, la perte de tant de malheureux qui ont trouvé la mort dans des entreprises semblables, ne m'ont point effrayé. N'oatils pas acquis une gloire immortelle, et n'est-ce pas un bonheur que de mourir pour vous déli-

j vrer ?

; MARIE

i C'est en vain. Ni la force ni l'adresse ne peuvent me rendre la liberté. Mes ennemis sont vigilans, et la puissance est entre leurs mains. Ce n'est pas» le seul Paulet, ce n'est pas une troupe de geôliers,

I c'est l'Angleterre tout entière qui garde les portes de ma prison. La seule Elisabeth peut, de son plein gré, les ouvrir.

! MORTIMER

i Ah! ne l'espérez jamais.

i MARIE.

Il est un seul homme qui pourrait me délivrer.

MORTIMER

Oh! nommez moi cet homme.

MARIE

Le comte de Leicester.

MORTIMER recule dv surprise.

Leicester! le comte de Leicester! le plus cruel de vos persécuteurs, le favori d'Elisabeth! C'est de lui...

THÉÂTRE DE SCHILLER

Si je dois ^trc dcMivréc, ce ne pourra être que par lui... Allez le lrou^er. jOuvrez-vous à lui franchement, et pour gage que c'est moi qui vous ai envoyé, remellez-lui cet écrit. 11 renferme mon portrait. {Elle tire un papier de son sein, Mortimer se recule et hésite à le prendre.) Prenez; depuis long-temps je le porte sur moi... L'étroite surveillance de Paulet ne me laissait aucun moyen de communiquer avec lui. Mon bon ange vous a envoyé ici.

MORTIMER

0 reine! quelle énigme! Eclaircissez-moi.

M.VUIE.

Le comte de Leicesler vous expliquera tout; confiez vous à lui, il se confiera à vous. Qui vient ici?

KEWEDi, entrant précipitamment.

Sir Paulet s'approche avec un de vos juges.

MOUTIMF.I».

C'est lord Burlcigh. Rassurez vous, madame, et entendez avec fermeté ce qu'il vient vous annoncer.

Il sort par une porte de côté, KenneJi le suit.

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