BELLIÈVRE
Donnez-nous seulement votre promesse, reine, des jours plus heureux en amèneront l'acconiplissement.
ELISABETH
Les rois ne sont que des esclaves de leur condition; ils ne peuvent suivre le vœu de leur propre cœur. Mon désir fut toujours de mourir sans avoir eu d'époux; et j'aurais mis ma gloire à ce qu'on lût sur mon tombeau : « Ici repose une vierge reine. » Cependant mes sujets ne le veulent pas ainsi ; ils songent déjà avec prévoyance au temps oîi je ne serai plus. Ce n'est pas assez dcr répandre maintenant sur cette terre une heureuse bénédiction, il faut encore que je m'im- ^ mole à leur bonheur à venir; que je sacrifie à mon peuple mon bien le plus précieux, ma liberté virginale, et que je me soumette à un maître. Le peuple me montre par là qu'il ne voit en moi qu'une femme seulement, et je croyais cependant avoir gouverné comme un homme, comme un roi. Ce n'est pas que je pense que se dérober au vœu de la nature soit un hommage agréable à Dieu ; et ceux qui m'ont précédée sur le trône méritent des louanges pour avoir ouvert les cloîtres et rendu aux devoirs de la nature mille victimes d'une piété mal entendue. Mais il semblerait qu'une reine dont les jours ne se sont pas écoulés dans une oisive et inutile contemplation, qui, sans relâche et sans découragement, a su pratiquer les plus difficiles de tous les devoirs, pourrait être exceptée de ce joug que la nature impose à la moitié de la race humaine, en la soumettant à l'autre moitié.
l'aubespîxe.
Reine, vous avez fait briller toutes les vertus sur le trône, il ne vous reste plus qu'à présenter à votre sexe un exemple éclatant de l'accomplissement de ses propres devoirs. Je conviens qu'il n'est sur la terre aucun homme digne que vous lui fassiez le sacrifice de votre liberté; cependant si la naissance, la grandeur, l'héroïque vertu, la mâle beauté, peuvent rendre un moi tel digne de cet honneur...
ELISABETH
Sans nul doute, monsieur l'ambassadeur, une alliance avec un royal fils de la France doit m'honorer; oui, je l'avoue hautement, s'il faut que cela soit ainsi, si je ne puis faire autrement que d'obéir aux instances de mon peuple; si, comme je le crains, elles l'emportent sur mes désirs, je ne connais aucun prince dans l'Europe auquel je fisse avec moins de regret le sacrifice de ma liberté, mon plus cher trésor; que cet aveu vous suffise.