‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 33 sur 637 · DAMEL · texte numérisé non relu

DAMEL

i>i u ! ayez pilié de moi !

FRANÇOIS

Tous restèrent pâles comme la neige. Tous les urs battirent d'angoisse dans cette horrible Lente ; quand alors il me sembla que j'entendais )n nom prononcé d'abord par les tonnerres de montagne; et la moelle de mes os fut transie, mes dents claquèrent l'une contre l'autre. Ausôt la balance commença à remuer, les rochers onner, et les heures s'avancèrent l'une après tre vers le plateau de la balance qui était à che, et l'une après l'autre y jetait un péché rtel...

DANIEL

jue Dieu vous pardonne!

FRANÇOIS

l ne l'a pas fait. — La charge du plateau s'élet comme une montagne; mais l'autre plateau, fipli du sang de la rédemption, le tenait tours soulevé dans les airs... EnGn vint un v^.eild cruellement courbé par le chagrin, le bras à ni rongé par sa faim dévorante : tous les yeux tournèrent sur cet homme, je reconnus cet nme; il coupa une boucle de sa chevelure artée, la jeta dans le plateau avec les péchés, ^oici : le plateau descendit, descendit tout-àp dans l'abîme, et le plateau de la rédemption eva vers le ciel. — Alors j'entendis une voix tir des rochers enflammés : Grâce 1 grâce à tous pécheurs de la terre et de l'abîme! Toi seul ejeté! {Profond silence. )-iLh bien! pourquoi ris-tu pas?

DANIEL

uis-je rire quand je frissonne des pieds à la ? Les songes viennent de Dieu.

FRANÇOIS

i donc ! fi donc ! ne dis pas cela. Appelle-moi fou, un radoteur, un extravagant! Je t'en , mon cher Daniel, moque-toi beaucoup de

DANIEL

es rêves viennent de Dieu. Je prierai pour

FRANÇOIS

u mens, te dis-je... Va sur-le-champ, cours, i, vois ce qui retient le pasteur; dis-lui de se êcher. Mais, je te le dis, tu mens.

DANIRL, s'en allant.

ieu vous fasse miséricorde !

FRANÇOIS

îgesse populaire ! terreur populaire! Il n'est encore décidé si le passé n'est point passé, et 1 a là-haut un œil au-dessus des étoiles...

t hum! Qui m'^ donné cette pensée? y au- ■11 donc un vengeur là-haut au-dessus des les?... Non, non... Oui, oui... Quelque chose i tout autour de moi ces mots : Il y a là-haut uge au-dessus des étoiles! Et metrouver en

de ce vengeur au-dessus des étoiles, cette

nuit môme! Non, dis-je... Misérable recoin où ta lâcheté veut aller se cacher... Là-haut au-dessus des étoiles tout est désert, sourd et solitaire... Si cependant il y avait quelque chose de plus! Non, non, cela n'est pas! Je ne veux pas que cela soiti Si cependant cela était vrai ! Malheur à toi , s'il y avait un compte à régler! Si l'on devait régler ton compte cette nuit! Pourquoi frémir jusque dans mes os? Mourir! Pourquoi ce mot me saisitil ainsi? Rendre compte à ce vengeur là-haut audessus des étoiles... Et, s'il est juste, les orphelins, les veuves, les opprimés, les aflligés vont lui faire leurs réclamations... Et s'il est juste, pourquoi ont-ils souffert, pourquoi l'ai-je emporté sur eux?

Le pasteur Moser entre.

MOSER

Vous m'avez fait appeler, monseigneur. J'en suis surpris ; c'est la première fois de ma vie. Auriez-vous l'intention de vous railler de la religion ou commencez-vous à trembler devant elle''

FRANÇOIS

Je raillerai ou je tremblerai après que tu m'auras répondu... Ecoute, Moser, je veux te prouver que tu es un imbécile, ou que tu crois le monde imbécile. Tu me répondras, entends -tu? sous peine de la vie, il faudra me répondre.

MOSER

Vous traduisez Te Très-Haut devant votre tribunal : un jour le Très-Haut vous répondra.

FRANÇOIS

Je veux le savoir maintenant, à présent, en cet instant ; car je ne veux point me laisser aller à une honteuse sottise, et recourir, dans le moment du danger, aux idoles populaires. Je t'ai souvent dit, avec un sourire dédaigneux, en buvant du vin de Bourgogne : Il n'y a pas de Dieu... Maintenant c'est sérieusement que je te parle, et que je te dis : 11 n'y en a pas. Tu me combattras avec toutes les armes que tu as en ton pouvoir, mais je les jetterai de côté avec un souffle de ma bouche.

MOSER

Pourras-tu aussi facilement jeter de côté la foudre qui écrasera ton âme orgueilleuse d'un poids de dix mille quintaux? Ce Dieu qui voit tout, et que vous autres fous et scélérats anéantissez au milieu de la création, n'a pas besoin d'être démontré par la bouche d'un enfant de la poussière. Il se montre aussi grand peut-être dans la tyrannie que dans l'aspect riant de la vertu triomphante.

FRANÇOIS

Excellent! Prêtre, tu me plais ainsi.

MOSER

Je suis ici au nom d'un souverain plus puissant, et je parle à un être vermisseau tout comme moi, à qui je ne cherche point à plaire. Sans doute il me faudrait faire un miracle pour forcer à un aveu ta perversité au cou raidc. Mais si ta persuasion est si ferme, pourquoi m'as-tu fait ap

peler?... Dis moi pourquoi, au milieu de la nuit, lu m'as fait appeler?

FRANÇOIS

Parce que je m'ennuie et que je n'aime pas a jouer aux échecs. J'ai voulu, pour passer le temps, me chamailler avec un prêtre. Tu n'abattras point mon courage par tes vaines épouvantes. Je sais bien que ceux qui n'ont pas bonne chance ici mettent leur espérance dans l'éternité; mais ils seront cruellement trompés. J'ai toujours professé que notre être n'était pas autre chose que la circulation de notre sang, et qu'avec la dernière goutte de ce sang se dissipait aussi notre pensée, notre esprit; il partage toutes les faiblesses de notre corps; comment ne partagerait-il pas aussi sa destruction? comment ne se dissoudrait-il point par sa putréfaction? Qu'une goutte d'eau s'introduise dans ton cerveau, et ta vie se trouvera tout-à-coup interrompue, tu te trouveras sur les limites de la non-existence; et si son séjour s'y prolonge, la mort, la mort s'ensuivra. La sensibilité est la vibration de quelques cordes, et quand le clavier est brisé , il ne rend plus de sons. Si je faisais raser mes sept châteaux, si je brisais cette Vénus, où serait l'idée de leur symétrie ou de sa beauté? Vois-tu, c'est là votre âme immortelle.

MOSER

Telle est la philosophie de votre désespoir. Mais votre propre cœur, qui, pendant cette démonstration, palpite avec angoisse dans votre poitrine, vous accuse de mensonge. Cette toile d'araignée, tissue par vos systèmes, est mise en pièces par un seul mot: Tu dois mourir!... Je n'exige de vous qu'une seule preuve : soyez aussi ferme dans la mort; que vos principes ne vous abandonnent point dans le danger, et alors c'est vous qui avez raison. Mais si à la mort vous êtes saisi du moindre frisson, en ce cas, malheur à vous ! vous vous êtes trompé.

FRANÇOIS, troublé.

Si à la mort je suis saisi du moindre frisson ?

MOSER

J'ai bien vu plus d'un misérable braver jusqu'à ce moruont la vérité avec un gigantesque orgueil ; mais à la mort l'illusion se dissipe. Je voudrais être près de votre lit quand vous mourrez... J'observerais avec satisfaction un tyran au moment du départ... Je me placerais en face de vous, et je vous regarderais fixement aux yeux, lorque le médecin prendra votre main baignée d'une froide sueur, lorsqu'il pourra à peine retrouver le battement du pouls fuyant sous son doigt, et lorsqu'en pliant tristement les épaules, il nous dira: « Les secours humains sont impuissans. » Prenez garde alors, prenez bien garde de ne pas finir comme Néron ou Richard.

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