‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 330 sur 637 · MAX PICCOLOMINI, OCTAVIO PICCOLOMINI, QUESTENBERG · texte numérisé non relu

MAX PICCOLOMINI, OCTAVIO PICCOLOMINI, QUESTENBERG

MAX

Ah ! il est ici. Je suis heureux de vous revoir, mon père. [Il l'embrasse, puis se retourne, re marque Questenberg, et se relire froidement. 'i Vous êtes occupé, à ce que je vois^ je crains de vous troubler.

OCTAVIO

Eh quoi! Max, approchez de notre hôte. Un an-

LES PICCOLOMINI

( itri ami mérite vos égards. Rendez honneur à i

1 envoyé de l'empereur.

MAX, sèchement.

Monsieur de Questenberg, si quelque motif heureux vous amène au quartier général, soyez le bienvenu.

QUESTENBERG luî prend la main.

Ne retirez pas votre main, comte Piccolomini. Te ne sont pas les sentimens de moi seul que je Miiv exprimer, et ce ne sont point de vulgaires (oinplimens que je veux vous faire. [Il prend la v.din du père et du fils.) Octavio, — Jlax Picco- 1 imini, noms glorieux et d'heureux augure, jamais le destin de l'Autriche ne cessera d'être Il iureux, tant que ces deux astres bienfaisans [Il otégeront l'armée et brilleront devant elle.

MAX

Vous sortez de votre rôle, seigneur ministre; vous n'êtes pas venu ici pour distribuer des louanges, je le sais. Vous avez été envoyé pour liliinur, pour faire des reproches. Je ne veux avoir aucun privilège au-dessus des autres.

OCTAVIO, à Max.

Il vient de la cour, où le duc ne jouit pas d'autant de faveur qu'ici.

MAX

Et qu'a-t-on de nouveau à lui reprocher? Il règle à lui seul les choses que lui seul connaît. En cela il fait bien, et il faut que cela soit ainsi ; il n'est pas fait pour se soumettre et obéir docilement à un autre : cela serait contre l'ordre de la nature, et il ne le pourrait pas. Il a reçu du ciel une âme souveraine, et il occupe une place de souverain ; c'est un bien pour nous qu'il en soit ainsi. 11 est si peu d'hommes qui sachent seulement se gouverner, qui sachent user avec sagesse de leurs facultés ; c'est un bonheur pour tous qu'il se rencontre un seul homme qui puisse être le centre, le point d'appui de plusieurs milliers d'hommes. 11 est placé comme une colonne inébranlable à laquelle on s'attache avec joie et avec confiance: tel est Wallenstein. Un autre peut convenir mieux à la cour ; mais, pour le bien de l'armée, il faut que ce soit celui-là.

QUESTENBERG.

De l'armée ! oui, sans doute.

MAX

Quel plaisir de le voir répandre autour de lui le mouvement, Itt vigueur, la vie! Près de lui chaque faculté se manifeste, chaque force se révèle; il fait paraître au jour la puissance intérieure de chacun, il sait encore l'agrandir. Il sait faire valoir à chacun tout ce qu'il peut valoir, en veillant seulement à ce que tous soient mis à leur vraie place. Il destine tout homme à la place qui luî convient.

QUESTENBERG.

Et qui lui refuse l'art de connaître les hommes et de les employer? Mais dans sa puissance, il a entièrement oublié qu'il n'est qu'un sujet, et il semblerait que son rang lui est donné par la nature.

MAX

Cela n'est-il donc pas ainsi? La nature lui a donné sa force, et déplus, elle l'a rendu capable d'accomplir exactement sa destination et de se placer au commandement, puisqu'il sait commander.

Ainsi, tout ce qui nous reste de pouvoir est dû à sa générosité !

MAX

On doit accorder une confiance extraordinaire aux hommes extraordinaires ; laissez-lui la carrière ouverte, lui-même en posera le terme.

QUESTENBERG.

L'expérience l'indique assez.

MAX

Comment ! vous vous effrayez de tout ce qui a de la profondeur, rien ne vous paraît bien que ce qui suit un cours vulgaire.

OCTAVIO, à Questenberg.

Ami, montrez-vous indulgent. — Vous ne deviez pas vous attendre à ce langage.

MAX

Est-on dans la détresse, on appelle le génie à son secours, et dès qu'il se montre on s'effraie de lui. 0» veufque ce qui est distingué, ce qui est sublime, se conforme aux règles ordinaires ! Dans la guerre, les circonstances sont pressantes, il faut voir par ses propres yeux, agir de sa personne. Le général a besoin d'avoir le monde ouvert devant lui ; on doit le laisser vivre à son gré dans sa haute sphère. Il consulte l'oracle vivant de son génie, et non point la science morte des livres, des vieilles ordonnances et des parchemins poudreux.

OCTAVIO

Mon fils, permettez à nous autres vieillards de ne pas estimer si peu ces ordonnances sévères. Elles sont d'une importance inestimable; elles soumettent à leur joug la volonté désordonnée de l'homme. Rien n'est plus redoutable que l'arbitraire : l'ordre suit, il est vrai, une ligne tortueuse, mais il ne s'écarte point de la route. La foudre, le boulet, dans leur redoutable cours, ne se détournent point, et parla voie la plus prompte et la plus droite ils atteignent le but; pour le mettre en poudre, ils renversent tout sur leur passage. Mon fils, le chemin qui convient à l'homme, le chemin qui conduit au bonheur, suit le cours du fleuve et les libres détours de la vallée; il passe le long des prairies, des coteaux et des vignobles; il respecte les bornes des héritages; il conduit plus tard, mais plus sûrement au but.

QUESTENBERG.

Oh ! écoutez votre père, écoutez-le. Il est à la fois et un héros et un homme.

OCTAVIO

Tu parles comme un enfant des camps, mon fils. Ta jeunesse a été formée au milieu d'une guerre de quinze années : jamais tu n'as vu U\ paix. La guerre n'est pas ce qu'il y a de plusi

THÉÂTRE DE

noble au monde; clic ncsl qu'un moyen pour arriver à un autre but. Les effets grands et rapides de la force, les étonnantes merveilles de 1 occasion n'engendrent point le bonheur, et ne produisent rien qui soit durable, paisible et solide. Le soldat construit avec hâte et promptitude des villes formées d'une toile légère ; le bruit et le mouvement y régnent, des marchés y sont ouverts, les roules et les fleuves y apportant des marchandises, le commerce s'y empresse ; mais tout-acoup on voit un malin disparaltie les tentes, la horde pousse plus loin sa marche, et les, champs demeurent dévastés et incultes comme un cimetière ; les moissons gisent écrasées, et la récolte de l'année est perdue.

MAX

Ah! que l'empereur nous donne la paix, mon père, et je quitte avec joie le laurier sanglant pour la première fleur que nous apporte le printemps, pour les parfums qu'exhalent les premiers beaux jours de l'année

OCTAVIO

Que se passe-t-il en loi? quelles impressions t'ont saisi tout-à-coup?

MAX

Je n'ai jamais vu la paix? Si, mon père, j'ai joui de ce spectacle, et je viens de le contempler maintenant; ma route m'a conduit dans des contrées où la guerre n'a pas encore pénétré. — 0 mon père, la vie a des charmes que nous n'avions jamais connus. Semblables à des pirates errans, entassés et renfermés dans un étroit navire, vivant barbare sur les déserts de l'Océan, ne connaissant de la terre que le fond de quelques baies où ils ont pris terre pour se livrer au brigandage, nous ne voyons que les rives les plus arides de l'existence humaine. Les trésors que recèlent les tranquilles vallons nous sont cachés, et dans nos courses sauvages nous n'avions pu les entrevoir. OCTAVIO, avec un œil d'observation.

Et le voyage ta donné ce spectacle?

MAX

C'était le premier loisir de ma vie. Dites-moi quel sera le but et le prix du pénible labeur où K perd ma jeunesse, qui laisse mon cœur solitaire, qui éteint mon esprit privé de culture et d'ornement? Le tumulte bruyant de ce camp, le hennissement des chevaux, le son de la trompette, le retour uniforme des heures du service, les exercices guerriers, les paroles du commandement, il n'y a rien la qui puisse satisfaire un cœur avide de jouissance. L'âme n'est pour rien dans ces arides occupations. Ah ! il existe un autre bonheur, d'autres plaisirs.

OCTAVIO

Combien tu as appris dans cette courte absence, mon filsl

MAX

Ah ! quel beau jour, lorsque le soldat reviendra enlin à l'humanité, à la vie ! lorsque les étendards se déploieront pour guider une marche joyeuse.

pour embellir le retour d'un cortège pacifique î Tous les casques, toutes les armures, seront ornés de verdure, dernier larcin fait aux champs. Les portes des villes s'ouvriront d'elles-mêmes; il ne sera plus besoin des efforts de l'artillerie pour les enfoncer; l'enceinte des murailles sera couverte d'une foule d'habitans, et leurs cris de joie s'élèveront dans les airs. Les cloches de toutes les églises feront retentir leurs sons argentins, et annonceront que le jour du sang va finir. Une foule joyeuse se précipitera hors des villes et des villages, et leur amour empressé et tumultueux retardera la marche de l'armée. Le vieillard, heureux de survivre encore, prendra les mains de son fils qui revient : celui-ci, tel qu'un étranger, se retrouve sur son héritage abandonné depuis long-temps; l'arbre qu'il ployait autrefois comme un arc flexible, le couvre aujourd'hui de ses vastes rameaux ; la jeune fille qui vient à lui en rougissant, il l'avait laissée, en partant, sur le sein de sa nourrice. Heureux celui qui peut alors être reçu et pressé doucement dans de tendres bras qui s'ouvrent pour le recevoir!

QUESTENBERG , émU.

Ah ! c'est de ce moment, hélas! si éloigné, que j'aime à vous entendre parler, et non pas du temps présent, de ce que l'on voit aujourd'hui. MAX , se retournant vers lui avec vivacité.

Et qui en est coupable, si ce n'est vous à Vienne? Je vous l'avouerai avec franchise, Questenberg, dès que je vous ai vu ici, je me suis senti oppressé de chagrin. C'est vous qui empêchez la paix; oui, vous. C'est le guerrier qui doi' la conquérir. Vous rendez amèrela vie du prince: TOUS semez tous ses pas d'obstacles; vous le calomniez. Pourquoi? parce que le bonheur de l'Europe le touche plus que la possession de deux ou trois arpens de terre que l'Autriche aura de plus ou de moins. Vous le traitez de rebelle ; et Dieu sait si cela est vrai! Vous lui reproche d'épargner les Saxons; c'est qu'il tâche de rcndrj quelque confiance aux ennemis : c'est le seul moyen d'avoir la paix; car si la guerre n'a point de relâche, comment pourra venir la paix? Allez, allez, c'est parce que j'aime le bien, que je vous hais; et je proteste ici que je verserai jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour lui, pour ce Wallenstein, et avant que vous puissiez vous réjouir de sa chute.

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