‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 354 sur 637 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LR SOMMELIER et NEUMAiNN viennent sur l'avant-scène ; des serviteurs vont et viennent.

LE SOMMEI.lEll.

Le meilleur vin! Ah! si mon ancienne maîtresse, sa bonne dame de mère, pouvait voir un pareil train, elle aimerait mieux rester dans son tombeau. Oui, oui, monsieur l'officier, cela va de mal en pis dans cette noble maison. 11 n'y a ni borne, ni mesure, et cette glorieuse alliance avec ce duc ne nous rapporte pas grand profit.

NEUMAN.\

Dieu vous bénisse. C'est maintenant que la prospérité va commencer.

LE SOMMELIER

Croyez-vous? II y a bien des choses à dire làdessus.

UN DOMESTIQUE vient.

Du vin de Bourgogne pour la quatrième table.

LE SOMMELIER

C'est la soixante et dixième bouteille, monsieur le lieutenant.

LE DOMESTIQUE

C'est pour ce seigneur allemand, Tiefenbach, qui est assis là-bas.

Il s'en va.

LE SOMMELIER

Ils veulent prendre un vol trop haut, ils veulent égaler en magnificence les rois et les électeurs. Ce que le prince a fait, le comte veut le faire, et mon cher maître ne veut pas demeurer en arrière. {Aux Domestiques.) Eh bien! qu'êtes-vous-là à écouter! Allons, de l'activité. Veillez au service de la table, aux bouteilles ; tenez, le comte Palfy a son verre vide devant lui.

U\ SECOND DOMESTIQUE vient.

Sommelier, on demande le grand gobelet, celui qui est d'or, aux armes de Bohême? le maître a dit que vous saviez bien lequel.

LE SOMMELIER

Celui qui fut travaillé par maître Guillaume pour le couronnement du roi Frédéric; la plus belle pièce du butin de Prague.

LE SECOND DOMESTIQUE

Oui, celui-là ; on veut boire dedans à la ronde. LE SOMMELIER secouant la tête, tandis qu'il prend le gobelet et l'essuie.

Tout ceci sera rapporté à Vienne.

NEUMANN

Montrez-le-moi. Quelle magnificence dans ce vase! Il est d'or massif, et le travail en est superbe; on a artistement représenté dessus de fort belles choses. Laissez-moi voir un instant ce pre-

mier ccusson. >oilà une fièrc amazone sur un cheval ; il foule aux pieds une mitre et une crosse épiscopales. l'allé porte un chapeau sur une lance, et aussi un étendard où l'on a rcpn^senté un calice. Pouvez-vous me dire ce que tout ceci signifie?

LE SOMMELIER

Cette femme que vous voyez à cheval est l'emblème delà libre élection du royaume de Fjohême; elle est caractérisée par le chapeau et le cheval indompté qu'elle monte. Le chapeau est le signe de la liberté ; car tout homme qui n'a pas le droit de se couvrir devant les empereurs et les rois n'est point libre.

NEUMANN

Mais quel est ce calice représenté sur l'étendard?

LE SOMMELIER

Le calice signifie la liberté de l'Eglise de Bo~ hême, telle qu'on en jouissait du temps de nos pères. Ils avaient, pendant la guerre des hussites, conquis sur les papistes le beau privilège de jouir du calice dans la communion ; rien ne paraissait plus précieux aux utraquistes que le calice : c'était le trésor que la Bohême avait acquis en répandant dans maint combat le plus pur de son sang.

NEUMANN

Que veut dire ce papier à demi déroulé?

LE SOMMELIER

C'est la lettre de majesté de la Bohême que nous avions obtenue par force de l'empereur Rodolphe, cette chère et inestimable charte qui assurait à la nouvelle croyance, comme à l'ancienne, le privilège de sonner les cloches et de chanter en public. Depuis que l'archiduc de Gratz nous gouverne, tout cela a fini. Après la bataille de Prague, où le palatin Frédéric perdit la couronne et l'empire, ce fut fait de notre croyance, de notre prêche, de nos autels. Nos frères ont été obligés d'abandonner la patrie, et l'empereur a lui-même déchiré avec ses ciseaux la lettre de majesté.

NEUMANN

Comme vous savez bien tout cela! Vous êtes versé dans les chroniques de votre pays, sommelier.

LE SOMMELIER

Mes aïeux étaient taborites, et servaient sous Ziska et sous Procope. La paix soit avec leurs cendres ! Us combattaient pour la bonne cause. Allons, emportez ce vase.

NEUMANN

Laissez-moi voir encore le second écusson. Voyez, il semble représenter les conseillers de l'empereur. Martinitz, Slawata, précipitée du haut du château de Prague. Ah! je comprends, et voici là le comte de Thurn qui en donne l'ordre. Un domestique emporte le gobelet.

LE SOMMELIER

Ah ! ne me parlez pas de ce jour. C'était le vingt-troisième du mois de mai, dans l'aunéft

THÉÂTRE DE SCHILLER

icîze cent dix-huit. Ce jour malheureux m'est aussi présent que ce que je vois aujourd'hui. C'est là qu'ont commencé les misères de notre pays. Depuis ce jour, seize années se sont écoulées, et la paix n'a pu encore revenir sur la terre.

On crie à la seconde table.

Au prince de Weimar !

A la troisième et à la quatrième..

Vive le duc Bernard !

La musique cesse.

Page 1