‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 443 sur 637 · CARLOS, LE MARQUIS DE POSA · texte numérisé non relu

CARLOS, LE MARQUIS DE POSA

CARLOS

Qui s'approche? Quevois-je, anges protecteurs ' cher Rodrigue l

LE MARQUIS

Cher Carlos I

CARLOS

Est-il possible? est-il vrai? est-ce réellement toi? Oui, c'est bien toi. Jeté presse sur mon cœur, et je sens le lien battre avec force. Oh ! maintenant tout va redevenir heureux. Mon âme souffrante est guérie par tes embrassemens : je tiens mon cher Rodrigue dans mes bras.

LE MARQUIS

Souffrant? votre âme est souffrante? tout va redevenir heureux? quel est donc le malheur qui va finir? Apprenez-moi quel secours j'ai à vous porter?

CARLOS

Et qui peut te ramener ainsi de Bruxelles, quand je l'espérais si peu? qui dois-je remercier de cette surprise? je le demande. Pardonne, su blime Providence, à cet enivrement de la joie! et quel autre que toi, puissance céleste? Tu savais que Carlos avait besoin d'un ange; tu lui envoies celui-ci, et je t'interroge encore!

l.R MARQUIS.

Pardon, cher prince, si je ne réponds qu'avec effroi à ces transports passionnés. Ce n'était pas en cet état que je m'attendais à retrouver le liU de don Philippe. Une rougeur extraordinaire enflamme son visage pâli, et ses lèvres tremblcnl de la fièvre. Que dois-je croire, cher prince ? Ce n'est point là le jeune homme au cœur de lion vers qui m'envoie un peuple opprimé, mais héroïque. Car ce n'est plus maintenant Rodrigue,

Don CARLOS

ce n'est plus le compagnon des amusemens du jeune Carlos qui est devant vous: c'est le député de l'humanité tout entière qui vous serre dans ses bras. Ce sont les provinces de Flandre qui vous baignent de leurs larmes, qui vous supplient solennellement de les délivrer. C'en est fait de celle contrée chérie, si Albe, ce servile et impitoyable bourreau du despotisme, se présente devant Bruxelles avec les lois d'Espagne. Sur le glorieux petit-fils de l'empereur Charles repose la dernière espérance de ce noble pays. Il succombe, si ce cœur sublime ne sait plus battre au «om de l'humanité.

Il succombera !

LE MARQUIS

Malheur à moi ! Qu'ai-je entendu ?

CARLOS

Tu parles d'un temps qui a fui. Moi aussi j'avais rêvé un Carlos dont le sang bouillonnait lorsqu'on parlait de la liberté; mais celui-là n'est plus depuis long-temps. Celui que tu vois n'est plus le Carlos doTit tu te séparas à Alcala; qui, dans un heureux enivrement, s'engageait à créer pour l'Espagne un nouvel âge d'or. Ah ! c'était un enthousiasme d'enfant, mais pourtant beau et divin! C'en est fait de ces rêves!

LE MARQUIS

Des rêves, prince? Ainsi ce n'étaient que des rêves.

CARI.OS

. Laisse-moi pleurer, pleurera chaudes larmes sur ton cœur, ô mon unique ami ! Je n'ai personne, personne dans ce vaste univers, personne! Aussi loin que domine le sceptre de mon père, aussi loin que nos vaisseaux ont porté leur pavillon, je n'ai pas une place, pas une où je puisse me soulager par mes larmes; pas une, hors celleci. Ah ! Rodrigue, par tout ce que toi et moi espérons dans le ciel, ne m'exile point de cette place. [Le Marquis se penche sur lui avec émotion.) Dis-toi bien que j'étais un orphelin que tu as recueilli sur un trône. Je suis fils d'un roi, je ne sais ce qu'on appelleun père. Oh! s'il est vrai, comme mon'cœur me le dit, que parmi des millions d'hommes tu t'es rencontré pour me comprendre; s'il est vrai que la nature prévoyante a reproduit Rodrigue dans Carlos, et qu'au matin de la vie les fibres délicates de nos cœurs résonnent aux mêmes sons; si une larme qui soulage ma douleur t'est plus précieuse que toute la faveur de mon père...

LE MARQUIS

Ahl plus chère que le monde entier.

CARLOS

Je suis si profondément tombé, je suis devenu si misérable, qu'il faut que je te reporte aux premières années de notre enfance, que je réclame la dette trop long-temps oubliée que tu contractas lorsque nous sortions du berceau ; lorsque toi et moi croissions fraternellement comme deux jeuucs sauvages, je ne ressentis aucun chagrin de

I voir mon esprit éclipsé par le tien. Je résolus enfin de t'aimer sans mesure, puisque j'abandonnais l'espérance de t'égaler. D'abord je commençai par t'importuner de mon fraternel amour et de mille tendres soins. Toi, cœur orgueilleux, tu ne me rendais que froideur: souvent j'étais là, et tu ne me voyais même pas. Des larmes pénibles, brûlantes, roulaient dans mes yeux lorsque, me dédaignant, tu pressais dans tes bras des enfans les égaux. Pourquoi eux seulement? m'écriais-je avec tristesse : n'ai-je pas aussi un cœur pour loi ? Mais toi, (léchissant avec froideur et gravité le genou devant moi : « Voilà, disais-tu, ce qui est dû au fils d'un roi. »

LE MARQUIS

Ah ! trêve, prince, à ces souvenirs d'enfance qui me font encore rougir de confusion.

CARLOS

Je n'avais pas mérité cela de toi; tu pouvais humilier, déchirer mon cœur, mais jamais m'é- ! loigner de toi : trois fois tu repoussas de toi le prince; trois fois il revint metidier ton amitié en suppliant, et te forcer d'accepier la sienne. Un hasard fit ce que Carlos n'avait pu faire; un jour il arriva, dans nos jeux, que ta balle alla frapper à l'œil la reine de Bohême, ma tante : elle crut que ce n'était pas sans dessein, et alla tout en larmes s'en plaindre au roi ; toute la jeunesse du palais fut rassemblée pour avouer le coupable : le roi jura que cette insolence serait punie d'une manière terrible, fût-ce sur son propre fils. Aussitôt je t'aperçus ; tu te tenais interdit et à l'écart ; alors je m'avançai et me jetai aux pieds du roi: « C'est moi, moi, qui ai fait la faute, m'écriai-je; accomplis ta vengeance sur ton fils ! »

LE MARQUIS

Ah! prince, que me rappelez-vous?

CARLOS

Le roi tint sa menace devant toute la cour, devant une foule émue de pitié; ton Carlos fut châtié comme un esclave. Je te regardais, et je ne pleurais pas; la douleur me faisait grincer les dents, mais je ne pleurais point. Le sang d'un royal enfant coulait outrageusement sous d'impitoyables verges ; je te regardais, et je ne pleurais point : tu t'approches en sanglotant, et tu tombes évanoui à mes pieds. « Oui, oui, l'écriastu, mon orgueil est vaincu ; je m'acquitterai quand tu seras roi. »

LE MARQUIS, lui prenant la main.

Oui, Carlos, je le ferai. Ce serment de l'enfant, l'homme le renouvelle ; je m'acquitterai ; peutêtre mon tour est-il venu.

CARLOS

Maintenant, maintenant :oh! ne tarde plus! maintenant le moment est venu, le temps est arrivé de l'acquitter; j'ai besoin d'amitié. Un horrible secret consume mon cœur; il faut, il faut qu'il en sorte ; je veux lire sur ton visage pâlissant l'arrêt de ma mort. Écoule, tremble, ne me réponds rien : j'aime ma mère.

THÉÂTRE DE SCHILLER

lu: m.vuquis.

0 mon Dieu !

CARLOS

Non! je ne tcux point être épargné : parle, parle, afin que, dans ce vaste univers , personne ne soit aussi misérable que moi : parle, ce que lu peux me dire, je l'ai déjà deviné; le fils aime sa mère! la morale de ce monde, l'ordre de la nature, les lois de Uomc condamnent cette passion ; mes désirs attenlenthorriblement aux droits de mon père; je le sens, et cependant j'aime. Cette route ne conduit qu'à la folie ou à l'échafaud ; j'aime sans espérance, criminellement, avec Jes angoisses de la mort et au péril de la vie. Je le vois, et cependant j'aime.

LE MARQUIS

La reine sait-elle cette passion?

CARLOS

Pouvais-je la lui découvrir? Elle est femme de Philippe, elle est reine, et nous sommes sur le sol de l'Espagne : surveillée par la jalousie de mon père, enfermée dans les liens de l'étiquette, comment pouvais-je approcher d'elle sans témoins? Huit mois se sont écoulés, huit mois de l'enfer, depuis que mon père m'a rappelé de mes études, depuis que je suis condamné à la voir chaque jour, et à rester muet comme le tombeau: huit mois de l'enfer, Rodrigue ! Depuis que ce feu brûle dans mon sein, mille fois le terrible aveu a erré sur mes lèvres ; mais l'horreur et la honte le repoussaient dans mon cœur. 0 Rodrigue ! un instant rapide, me trouver seul avec elle...

LE SIARQULS.

Hélas! et votre père, prince?

CARLOS

Malheureux! pourquoi me rappeler à son idée? Parle-moi de toutes les terreurs de la conscience; ne me parle pas de mon père.

LE MARQUIS

Vous haïssez votre père?

CARLOS

Non, non, je ne hais point mon père; mais la terreur, l'anxiété d'un criminel me saisissent à ce nom redoutable : qu'y puis-je faire, si une éducation d'esclave a brisé dans mon jeune cœur les tendre» germes de l'amour? J'avais six ans lorsque pour la première fois parut à mes yeux l'homme redouté îju'on me dit qui était mon père : c'était un matin, où il venait de signer, debout, quatre sentences de mort. Depuis ce jour, je ne l'ai revu que lorsque, pour quelque faute, on me menaçait d'une punition. — 0 Dieu ! ici je sens que je m'abandonne à l'amertume; laissons, laissons ce sujet.

LR MARQUIS.

Non, prince, il faut aujourd'hui tout avouer : le» paroles soulagent un cœur souffrant et oppressé.

Souvent j'ai lutté contre moi-même ; souvent

au milieu de la nuit, pendant que mes gardes dormaient, je me suis prosterné, en pleurant à chaudes larmes, devant l'image de la sainte reine des cieux ; je lai supplié de rendre mon cœur plus filial: mais je me relevais sans être exaucé, liclas! Rodrigue, explique-moi cet étrange mystère de in Providence; pourquoi entre mille pères m'a-l-elle donné ceiui-la? et à lui, pourquoi ce fils, entre mille autres meilleurs? Le cercle de la nature ne renferme pas deux différences plus incompatibles. Comment pourrait-elle unir par un lien sacré les deux e»trêmes de l'espèce humaine, lui et moi? Sort effroyable! pourquoi cela est-il ainsi? Pourquoi deux hommes qui s'éviteront éternellement se rencontrent-ils avec horreur dans une même affection? Tu vois, Rodrigue, deux astres ennemis qui, dans tout le cours des temps, se rencontrant une fois à la conjonction de leur orbite, se heurtent avec fracas, puis s'écartent lun de l'autre pour l'éternité.

LE MARQUIS

Je prévois un moment déplorable.

CARLOS

Et moi, des rêves affreux me poursuivent comme les furies de l'abîme; le doute livre mon âme pure à d'épouvantables projets; une misérable sagacité m'entraîne dans des labyrinthes de sophismes, jusqu'à ce qii'enlin je m'arrête, incertain, sur le bord escarpé de l'abîme. 0 Rodrigue! si je désapprenais à voir en lui un père? Rodrigue, je vois par la pâleur mortelle de ton visage que tu m'as compris; si je désapprenais à voir en lui un père, que serait le roi pour moi ?

LE MARQULS, après un moment de silence.

Oserai-je adresser une prière à mon cher Carlos? Quelle que soit votre volonté pour agir, promettez-tnoi de ne rien entreprendre sans votre ami. Me le promettez-vous ?

CARLOS

Tout ce que ton amitié ordonnera, tout Je me jette entièrement dans tes bras.

LE MARQUIS

On dit que le roi va retourner à la ville :1c temps est court; si vous souhaitez entretenir la reine en secret, ce ne peut être qu'à Aranjuez; le calme de ce lieu, les habitudes moins contraintes de la campagne, sont favorables.

CARLOS

C'était aussi mon espérance; mais, hélas! elle a été vaine.

LE MARQUIS

Elle n'est pas entièrement perdue : je vais surle-champ me présenter chez elle. Est-elle encore en Espagne telle que je l'ai connue à la cour de Henri ? Alors je lui trouverai une âme confiante. Pourrai-je lire dans ses yeux quelle espéranca doit avoir Carlos? sera-t elle disposée à cet entre tien?... Il faudra écarter ses dames.

CARLOS

La plupart me sont dévouées, surtout madamti de Mondéjar, dont le fils sert dans mes pages.

DON CAIILOS

D'aiJlaiil micu\ : lenez-vuus ici près, et paraissez, prince, aussitôl que je vous en donnerai le

si.;iial.

CAULOS.

Oui, oui; mais promplement.

LE MAKQUIS.

Je ne perdrai pas un instant; ainsi, prince, au

revoir.

Ils sortent par deux côtés dillérens.

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