‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 488 sur 637 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LE ROI, LA REINE entrant ; L'INFANTE.

L'Infante court vers sa mète et se jette dans ses bras. La Rftine tombe à genoux devant le Roi, qui demeure interdit et muet.

LA REINE

Mon maître et mon époux... je dois... je suis contrainte de venir chercher justice devant votre trône.

LE ROI

Justice!

LA REINE

Je me vois traitée avec indignité dans celte cour : ma cassette a été forcée.

LE ROI

Comment?

LA REINE

Et des objets d'une grande importance pour moi ont disparu.

LE ROI

D'une grande importance pour vous ?

LA REINE

Par le sens que des personnes méchantes et malintentionnées pourraient...

LE ROI

Le sens que des personnes méchantes... Mais... levez-vous.

LA REINE

Non : pas avant que mon époux se soit engagé par sa promesse à employer son royal pouvoir à me donner satisfaction; sinon, il faudra que je nie sépare d'une cour où ceux q^ui me dépouillent trouvent asile. jSSU'

THÉÂTRE DE SCHILLER

LE Ror.

Levez-vous... cette attitude... Levez-vous.

LA REINE se relève.

Que le coupable soit d'un rang élevé, j'en su assurée; car dans cette cassette il y avait d perles et des diainans pour plus d'un million, l'on a seulement pris des lettres.

LE ROI

Qui cependant m'étaient...

LA REINE

Très-volontiers, Sire... C'étaient des lettres un médaillon de l'infant.

De...

LA REINE

De l'infant, de votre fils.

LE ROI

A vous?

LA REINE

A moi.

LE ROI

De l'infant, et vous me le dites?

LA REINE

Pourquoi pas à vous, Sire?

LE a 01.

Avec ce front?

LA REINE

Comment en êtes-vous surpris ? Vous vous so venez, je pense, que don Carlos m'a, avec l'agr ment des deux cours, adressé des lettres à Sain Germain.... Si l'envoi du portrait qui les accoD pagna était compris dans la permission , ou s dans la vivacité de ses espérances, il prit suri cette démarche imprudente, c'est ce que je n'éf treprendrai point de décider. Si ce fut alors de

précipitation, elle était pardonnable j'easu

garant pour lui : car alors il ne pouvait tomb dans sa pensée que c'était à sa mère qu'il s'adr( sât. [Elle remarque que le Roi est troublé.) Qu'es ce?,., qu'avez-vous ?

l'infante, qui pendant ce temps a ramassé le m dailton et jouait avec, le rapporte à sa mère

Ahl voyez, ma mère! le beau portrait!

la reine.

Eh quoi! c'est mon {Elle reconnaît le m

daillonet demeure muette de surprise: tous d*» se regardent fixement. Après un long silen Vraiment, Sire, ce moyen d'éprouver le cœui son épouse me paraît très-noble et très-royal, i pendant puis-je me permettre encore une qui tion?

LE ROI

C'est à moi de questionner.

LA reine.

L'innocence du moins ne doit pas souffrir mes soupçons. Si donc c'est par votre ordre q ce larcin...

le roi.

Oui.

1A REINE

Alors, je n'ai à accuser personne, je n'ai à i plaindre de personne , de personne que de vol

DUN CARLOS

dont l'épouse n'était pas faite pour de tels moyens.

Je connais ce langage... Mais, madame, je ne serai pas trompé une seconde fois comme j'ai été trompé à Aranjuez. Cette reine pure et angélique, qui alors se défendit avec tant de dignité, maintenant je la connais mieux.

LA REINE

Qu'est-ce à dire?

LE ROI

Bref, madame, et sans détour ! Est-il vrai, oui, est-il vrai qu'alors vous n'aviez parlé à personne, à personne ? Cela est-il vrai?

LA REINE

J'avais parlé à l'infant, oui.

LE ROI

Oui? Eh bien... ainsi cela est clair, cela est évident?... Tant d'audace!... si peu de soin de mon honneur!

LA REINE

L'honneur, Sire?... Si l'honneur était en péril, certes, ce serait un honneur bien autre que celui qui m'a été conféré par la couronne de Castille.

LE ROI

Pourquoi donc m'avez-vous nié?

LA REINE

Parce que je ne suis pas accoutumée, Sire, à me laisser interroger dans l'attitude d'un criminel, en présence de la cour. Jamais je ne cacherai la vérité, quand elle me sera demandée avec égard, avec bonté. Était-ce bien là le ton que Votre Majesté prit à Aranjuez?... L'assemblée des grands d'Espagne serait-elle le tribunal devant lequel les reines doivent rendre compte de leurs actions secrètes? J'avais accordé au prince une entrevue qu'il m'avait demandée avec instance... Je l'avais fait, Sire, parce que je l'avais voulu, parce que je ne veux pas établir que l'usage de la cour soit juge des choses que je sais innocentes; et je vous le cachai parce qu'il ne me convenait pas de discuter avec Votre Majesté sur cette transgression en présence de mes gens.

LE ROI

Vous parlez hardiment, madame.

LA REINE

Et j'ajouterai encore, parce que l'infant trouve difficilement dans le cœur de son père la bienveillance qu'il mérite.

LE ROI

Qu'il mérite?

LA REINE

Car pourquoi le cacherai-je, Sire?... je l'estime beaucoup, et je l'aime comme mon plus cher parent, comme celui qui fut autrefois jugé digne de porter un nom qui m'eût touché de plus près. Je n'ai pas encore bien découvert pourquoi il me devrait être plus étranger que tout autre, justement parce qu'auparavant il devait m'être plus cher que tout autre... Si les maximes d'état peuvent, quand elles le jugent à propos, former des nœuds, il y a quelque chose de plus difficile à les

rompre ensuite. Je ne veux pas haïr celui que je dois... et puisqu'on m'a enfin contrainte à parler, je ne veux pas, non, je ne veux pas que mes penchans soient plus long-temps enchaînés.

Elisabeth ! vous m'avez vu dans des heures de faiblesse. Ce souvenir vous rend audacieuse. Vous vous confiez à un pouvoir absolu qui a souvent éprouvé ma fermeté. Cependant c'est un motif de plus pour craindre : ce qui jusqu'ici m'a rendu faible, peut aussi me jeter dans la fureur.

LA REINE

Qu'ai-je donc fait?

LE ROI, lui prenant la main.

Si cela était... et déjà cela est ainsi... si la mesure de vos désordres est remplie, si elle est comblée, si elle déborde d'une seule goutte, si je suis trompé... {il laisse sa main.) je triompherai de cette dernière faiblesse. Je le puis et je le veux... Alors malheur à moi et à vous, Elisabeth !

LA REINE

Qu'ai-je donc fait ?

LE ROI

Alors je ferai couler le sang.

LA REINE

En être venu là ! ô Dieu!

LE ROI

Je ne me connais plus; je ne respecte plus aucune loi, aucun cri de la nature, aucun droit des nations.

LA REINE

Combien je plains Votre Majesté'.

LE ROI, hors de lui.

Me plaindre! la pitié de cette impudique! l'infante, effrayée, se jette dans les bras de sa mère.

Le roi est en colère , et ma mère chérie pleure. Le Roi arrache rudement l'enfant à sa mère.

LA REINE, avec douceur et dignité, mais d'une voix tremblante.

Je dois cependant mettre cet enfant à l'abri des mauvais traitemens... Viens avec moi, ma fille... {Elle la prend dans ses bras.) Si le roi ne veut plus te connaître, je ferai venir de l'autre côté des Pyrénées des protecteurs qui prendront notre

cause.

Elle veut sortir.

LE ROI, troublé.

Reine !

LA REINE

Je ne puis plus supporter... c'est trop.

Elle s'élance vers la porte, mais s'évanouit et tombe avec l'Infante.

LE ROI court à elle avec effroi.

Dieu! qu'est-ce donc?

l'infante, jetant des cris de frayeur.

Hélas ! ma mère est couverte de sang.

Elle s'enfuit.

LE roi.

Quel horrible accident! du sang! .Avais-je mé-

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rilé d'être puni si cruelleinent?... Levez-vous..,, remettez-vous ; on vient, on nous surprendra. Levez-vous... toute ma cour doit-elle se repaître de ce spectacle? Je vous conjure de vous lever. Elle se lève, appuyée sur le Roi.

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