I.E ROI
Mon prince, permettez que je vous embrasse.
La sérénissime république vous rend enfin justice.
Mon cœur était depuis long-temps profondément
touché de votre sort : il doit émouvoir le cœur
de tous les rois.
DÉMÉTRIUS
J'oublie tout ce que j'ai souffert, et je me sens renaître sur votre sein.
LE KOI.
Je n'aime point les vaines paroles; mais, je vous le demande, que peut un roi qui commande à des vassaux plus puissans que lui? Vous avez été témoin d'un déplorable spectacle; ne concevez cependant point une mauvaise idée du royaume de Pologne, pour avoir vu le vaisseau do l'État agité par une tempête furieuse.
MEISaUECK.
Au milieu du fracas des tempêtes, le pilote sait diriger le navire et le conduire rapidement à un port assuré.
LE ROI
La diète est dissoute : je voudrais rompre la paix avec le czar, que je ne le pourrais. Cependant vous avez de puissans amis. Chaque Polonais pourra à son propre péril s'armer pour vous ; le Cosaque pourra tenter les hasards de la guerre. Ce sont des hommes libres, je ne puis m'y opposer.
MEISCHECK.
Toute l'insurrection de Pologne est .encore ici en armes. Si tu le voulais, seigneur, ce torrent impétueux qui lutte contre ton autorité pourrait facilement se répandre sur la Moscovie.
LE KOI.
La Russie te fournira de meilleures armées. Ton plus puissant auxiliaire, c'est le cœur de ton peuple ; c'est par la Russie que tu triompheras de
la Russie. Parle aux citoyens de Moscou comme tu as parlé aujourd'hui à la diète, tu loucheras leur cœur, et tu régneras. Autrefois je montai paisiblement comme légitime héritier sur le trône de Suède, et cependant j'ai perdu mon royaume héréditaire parce, que le cœur des peuples m'était contraire.
Marina entre.
MARINA
MEISCHECK.
Sire, Marina, ma plus jeune fille, se jette aux pieds de ta Majesté. Le prince de Moscovie demande sa main. Tu es l'augusle patron de notre famille, c'est de ta royale main seulement qu'elle peut recevoir un époux.
Marina se prosterne devant le roi.
LE ROI
Oui, mon cousin , puisque vous le désirez, je tiendrai lieu de père au czar, (A Démétrius en , lui donnant la main de Marina.) Puisse-t elle être pour vous le noble gage de la faveur du destin! Puissé-je vivre assez pour que mes yeux vous voient tous deux assis sur le trône de Moscovie !
MARIXA.
Sire, j'honore humblement tes bontés; et partout où je serai, je te demeurerai soumise.
LE ROI
Czarine, levez-vous ! ce n'est point là votre place; ce n'est pas la place de la fiancée du czar, de la fille de mon premier waywode. Vous êtes la plus jeune parmi vos sœurs; mais votre âme avait su prévoir votre fortune, et une noble ambition vous appelle aux plus hautes destinées.
DÉMÉTRIUS
Grand roi, soyez témoin de mon serment. Moi prince, je le prête entre les mains d'un prince : j'accepte la main de cette noble demoiselle, comme un gage précieux de mon bonheur. Je jure que, dès que je serai monté au trône de mes pères, j'y conduirai en pompe ma fiancée, parée des brillans orncmens d'une reine. Je donne comme douaire à mon épouse la principauté de Plesgow et de Gro.ss-Neugart, avec toutes ses villes, bourgs et habitans, avec tons ses privilèges et ses pou\oirs. Je la lui donne en libre propriété à titre perpétuel ; et je confirmerai cette donation, comme czar, dans ma ville capitale de Moscou. Je compterai au noble waywode , pour prix de ses secours, un million de ducats de Pologne
Et que Dieu et ses saints me retirent leur protection, si mon serment n'est pas sincère et si je ne le tiens pas.
LE ROI
Vous le tiendrez. Vous n'oublierez jamais tout ce que vous devez au noble waywode qui a hasardé une situation heureuse pour servir vos vœux , et une fille chérie sur la foi de vos espé-
rances. Conservez précieusement un ami si rare. Quand le destin vous sera favorable, n'oubliez jamais de quel degré vous vous êtes élevé au trône; que votre cœur ne change point quand vous revêtirez le manteau royal. Pensez que c'est en Pologne que vous vous êtes retrouvé, et que cette contrée vous a ainsi donné une seconde fois la naissance.
DÉHÉTRIUS.
Je me suis élevé du sein de l'humilité! J'ai appris il honorer les nobles liens qui unissent l'homme à l'homme par un libre et mutuel penchant.
LK ROI
Vous allez vous trouver dans un royaume où régnent d'autres mœurs et d'autres lois: la liberté habite la terre de Pologne; le roi lui-même, quel que soit l'éclat de son rang élevé, n'est souvent que le serviteur d'une puissante noblesse; en Russie, une puissance sacrée et paternelle domine tout : l'esclave sert avec une soumission obéissante.
DÉMÉTRIUS
Cette belle liberté que j'ai vue ici, je veux la transplanter dans ma patrie; je veux changer l'esclave en homme libre; je ne veux pas régner sur des âmes serviles.
LE ROI
Ne précipitez rien, et sachez obéir à la loi du temps. Prince, en nous quittant, recevez encore de moi trois conseils ; pratiquez-les exactement quand vous serez parvenu à l'empire : c'est un roi qui vous les donne, un vieillard que tant de choses ont éprouvé : votre jeunesse pourra en profiter.
DÉMÉTRIUS
Ahî que votre sagesse m'instruise, grand roi ! vous êtes révéré par un peuple libre : comment ferai-je pour parvenir à ce noble but?
LE ROI
Vous arriverez d'une terre étrangère,
ce sont des armées ennemies qui vous amèneront : vous aurez à vous faire pardonner ce premier tort, montrez-vous donc le vrai fils delà Moscovie, et témoignez des égards à ses mœurs. Tenez parole à la Pologne , honorez-la : sur un trône nouveau, on a besoin d'amis; le bras qui vous aurait rétabli pourrait vous renverser; estitncz-la, mais ne cherchez point à l'imiter: jamais les coutumes étrangères ne réussissent dans un empire
Honorez voire mère, vous retrouverez une mère.
DÉHéTRIUS.
0 mon roi!
LE ROI
Vous avez tant de motifs de l'honorer ! ayez pour elle une filiale vénération ; elle forme un lien cher et sacré entre vo:.s et votre peuple. Un czar est alTranchi des lois humaines, mais il n'est pas de plus redoutables lois que celles de la nature : votre peuple ne peut avoir un meilleur
THÉÂTRE DE SCHILLER
gage de votre humanité que votre piété filiale. Je n'ajoute plus rien. Il vous reste encore beaucoup à faire avant de conquérir la toison d'or. Ne vous attendez point à une victoire facile : le czar Boris gouverne avec force et prévoyance; ce n'est pas un homme efféminé que vous avez à combattre. Quand un homme s'est élevé au trône par son mérite, les orages de l'opinion ne l'en précipitent point facilement : ses actions lui tiennent lieu d'aïeux... Je vous livre à votre heureux sort : par deux fois il vous a miraculeusement préservé de la mort; il accomplira son ouvrage et placera la couronne sur votre tête.
ODOWALSKY, MARINA.
ODOWALSKY.
Eh bien, madame, n'ai-je pas bien tenu mes . engagemens, et mon zèle ne mérite-t-il pas des éloges ?
HARIIVA.
Il est heureux, Odowalsky, que nous nous trouvions seuls ; nous avons à parler de choses importantes, dont le prince ne doit rien savoir; puisse-t-il suivre la voix de Dieu qui l'entraîne; il croit à lui-même, ainsi le monde y croira; confirmez-le dans cette vague obscurité qui engendre de grandes choses. Mais nous qui dirigeons tout, nous devons voir clair, nous aurons de l'habileté pour lui, et il appellera cela de l'inspiration; nous saurons préparer les résultats avec art et avec prudence, et il pensera toujours qu'il les doit à la haute faveur du ciel.
ODOWALSKY.
Ordonnez, madame ; c'est vous seule que je sers; que m'importent les intérêts de ce Moscovite? votre grandeur et votre gloire sont tout «e qui me touche , et je sacrifierais pour vous mon sang et ma vie. Aucun bonheur ne fleurit pour moi; sans biens, sans indépendance, je n'ose élever mes vœux jusqu'à vous ; mais je veux du moins mériter votre bienveillance : travailler à votre grandeur est ma seule pensée; un autre pourra vous posséder, mais vous serez à moi si votre sort est mon ouvrage.
MARINA
C'est pourquoi je t'ouvre mon cœur : tu es l'homme à qui je confierai toute la vérité; le roi n'est pas sincère : je l'ai pénétré : c'était un jeu concerté avec Sapieha , et voilà tout. Sans doute il lui convient que mon père, dont il redoute la puissance, s'affaiblisse dans cette entreprise ; il lui convient que la confédération de la noblesse, si redoutable pour lui , se précipite dans cette guerre étrangère. Pendant qu'il demeurera neutre ^ dans ce combat, il s'imagine partager avec nous •* les fruits de la victoire; et si nous sommes vaincus, il espère qu'il pourra plus facilement faire peser sur nous, en Pologne, le joug de son pouvoir. Nous voilà livrés à nous-mêmes ; le sort en e.'ît jeté : il s'occupe de lui seul, occupons-nous de
DEME
nous-mêmes.
Tu conduiras tes troupes à Kiow. Elles vont jurer ici fidélité au prince et à moi : à moi, entends-tu ? c'est une précaution nécessaire
OnOWALSKY.
MARINA
Ce n'est pas de ton bras seulement que j'ai besoin, c'est de tes yeux.
ODOWALSKY.
Parlez, commandez.
MARINA
Tu guideras le czarowitz ; veille bien sur lui, ne le quitte pas un instant : tu me rendras compte de chacune- de ses démarches.
ODOAVALSKT.
Fiez-vous à moi ; il ne nous échappera jamais.
MARINA
Tout homme est ingrat : à peine sera-t-il czar, qu'il voudra se dégager de nos liens
Les Russes haïssent les Polonais ; ils doivent les haïr : le cœur ne peut être pour rien dans une telle union.
Marina, Odowalsky, Opalinsky, Bielsky et plusieurs nobles polonais.
OPALINSKY.
Noble dame, fais-nous donner de l'argent, ei nous partirons : celte longue diète nous a ruinés; nous te ferons reine de Moscovie.
MARINA
L'évêque de Kaminieck et de Culm avancera de l'argent sur le gage de vos terres et de vos hommes; vendez , engagez vos domaines, faites argent de tout, convertissez tout en armes et en chevaux; la guerre est lé meilleur de tous les commerces : elle change le fer en or ; ce que vous allez perdre ici vous sera rendu dix fois à Moscou.
BIELSKY.
Ils sont là deux cents à boire dans une auberge : si tu te montrais, si tu vidais un verre avec eux, ils seraient à toi, je les connais.
MARINA
Attends-moi, tu vas m'y accompagner.
OPALINSKY.
Assurément lu étais née pour être reine.
MARINA
Sans doute : aussi il faut que je le devienne.
BIELSKY.
Oui; monte sur une blanche haquenée , armetoi, et nouvelle Wenda, conduis ta vaillante armée à une victoire certaine.
MARINA
Mon esprit vous conduira, la guerre ne convient point aux femmes ; le lieu de réunion est Kiow; mon père vous amènera là trois mille chevaux, mon beau-frère en conduira deux mille: des
TRTUS 4C5
bords du Don nous arrivera une troupe auxiliaire de Cosaques. Me jurez-vous lidclité?
TOUS
Oui, nous le jurons 1
lis tirent leurs sabr«6.