‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 574 sur 637 · TOUT LE CHOEUR · texte numérisé non relu

TOUT LE CHOEUR

II est triste et profond le sommeil de la mort; il ne sera point réveillé par la voix de sa fiancée; il n'entendra plus le son éclatant de la trompe. Immobile et insensible, il est gisant sur la terre.

UN TROISIÈME

Où sont les espérances, où sont les projets que construit l'homme périssable? Aujourd'hui vous vous embrassiez comme frères, vous étiez unis de cœur et de bouche; ce soleil, qui maintenant s'abaisse, éclairait votre amitié; et maintenant tu es couché sur la poussière, frappé de la main meurtrière de ton frère, le sein percé d'une horrible blessure. Où sont les espérances, où sont les projets que l'homme, ce fils de l'heure fugitive, a bâtis sur d'infidèles fondemens?

LE CHOEUR

Je veux le rapporter à ta mère. Quel triste fardeau ! Abattons avec la hache meurtrière les branches de ce cyprès pour en former un brancard; jamais rien de vivant ne doit être produit par l'arbre qui aura porté les fruits de la mort, jamais il ne doit croître, jamais il ne doit prêter son ombre au voyageur; tout ce qui a été nourri par le sol du meurtre doit être dévoué au service de la mort.

VE PREMIER

Malheur au meurtrier ! malheur à celui que sa rage insensée a conduit ici! le sang coule, coule à grands flots et pénètre la terre. Mais là-bas, dans ces profondeurs ténébreuses, sont les muettes filles de Thémis qui, dans la nuit et le silence, n'oublient jamais rien, qui jugent tout avec leur infaillible justice; elles recueillent ce sang dans leur urne sombre, et composent et préparent la terrible vengeance.

LE SECOND

Sur cette terre qu'éclaire le soleil, les traces du crime s'effacent bientôt comme une apparence légère qui a passé devant nos yeux; mais rien n'est perdu , rien n'est effacé de ce que les heures pendant leur cours mystérieux déposent dans le sein obscur et fécond de la destinée. Le temps est un sol productif, la nature est toute vivante : tout fruit y mûrit, toute semence y est recueillie.

LE TR01Sli;ME.

Malheur, malheur au meurtrier ! malheur à celui qui a répandu les semences de mort! Autre était l'aspect de cette action avant qu'elle fût commise; autre depuis qu'elle est accomplie. Alors dans la chaleur de la colère et de la vengeance, elle se présentait à tes yeux, audacieuse et animée; mais à présent elle est finie, elle est passée, elle t'apparaît comme un pâle fantôme. Ainsi les terribles furies agitaient les serpens de l'enfer devant Oreste, et entraînaient le fils au meurtre de la mère ; elles savaient tromper habilement son cœur en lui montrant les apparences de la justice; mais dès qu'il a frappé le sein qui l'avait conçu, qui l'avait porté avec amour, voyez comme elles se rctourocnt contre lui, comme elle

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THÉÂTRE DE SCHILLER

l'entourent de terreur! et il reconnaît les vierges redoutables! elles se saisissent du meurtrier, elles ne le quittent plus désormais; elles le livrent aux morsures éternelles de leurs serpcns, elles le chas-

sent de rivage en rivage sans nul repos, jusqu' Delphes, dans le sanctuaire.

Le chœur se retire, emportant le corps de don Manu< sur un brancard.

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Le théâtre représente une salle soutenue par des colonnes. Il est nuit. La scène est éclairée seulement par la lumièr

d'une grande lampe suspendue à la voûte.

DONA ISABELLE et DIEGO entrent.

ISABELLE

N'a-t-on aucune nouvelle de mes fils? a-ton découvert quelque trace de ma fille?

DIEGO

Rien encore, princesse. Cependant j'espère tout des soins et de l'ardeur de tes fils.

ISABELLE

Ah! Diego, quelles sont les angoisses de mon cœur ! il a dépendu de moi de prévenir ce malheur.

DIEGO

N'enfonce point dans ton cœur l'aiguillon du remords. Tu n'as négligé aucune précaution.

ISABELLE

Si je l'avais plus tôt tirée de sa retraite, comme me le disait la voix de mon cœur!

DIEGO

La prudence le défendait, tu as agi sagement ; la suite était aux mains de Dieu.

Hélas! aucune joie n'est pure, mon bonheur eût été accompli sans ce revers.

DIEGO

Ce bonheur est troublé, non pas perdu ; jouis cependant de l'union de tes fils.

ISABELLE

Je les ai vus se presser sur le cœur l'un de l'autre, spectacle jusque là inconnu à mes yeux.

DIEGO

Et ce n'était pas une simple apparence ; tout partait du cœur; car leur droiture abhorre la contrainte du mensonge.

ISABELLE

J'ai vu aussi avec joie qu'ils sont capables d'u* tendre sentiment, d'un doux penchant, et qu'ils savent honorer ce qu'ils aiment; ils veulent renoncer à leur indépendance sans frein. Leur jeunesse ardente et indomptée ne se dérobe pas au oug des lois, et leurs passions mômes sont vertueuses. Je puis cependant t'avouer maintenant, Diego, qu'au premier moment, c'est avec inquiétude, avec effroi que j'ai vu cet essor de leurs scnlimens. L'amour pouvait aisément se tourner en fureur dans ces caractères emportés. Si dans des âmes tout échauffées encore d'une vieille haine, une étincelle funeste de jalousie était venue à tomber! la pensée m'en faisait trembler. Si leurs penchans, qui n'ont iamnis été les mêmes,

s'étaient pour la première fois rencontrés pa malheur! Grâce à Dieu, ce nuage orageux, qu un instant s'est montré à moi obscur et menaçani s'est heureusement dissipé, et mon cœur oppress a librement respiré.

Oui, réjouis-toi de ton ouvrage. Par une doue habileté, par la tendresse de l'âme, tu as su fair ce qu'avec toute la force de .son autorité leu père n'avait pu faire ; c'est ta gloire ; cependan il en faut louer aussi le bonheur de ta destinée

ISABELLE. j

J'y ai été pour beaucoup, le destin pour beau-i coup aussi. Ce n'était pas peu de chose que dj cacher un tel secret durant tant d'années, de lî dérober au plus méfiant des hommes. Il fallai aussi contenir en mon cœur la force du sang quij comme une flamme prisonnière, s'efforçait pou paraître d'échapper à la contrainte.

DlÉGO.

Un dénoûment aussi heureux est le gage d'ui long bonheur.

ISABELLE

Je ne veux point me louer de mon étoile avan d'avoir vu la fin de l'événement. L'enlèvemen de ma fille me rappelle et m'avertit que moi mauvais génie ne sommeille pas encore. Diego tu vas me blâmer ou m'applaudir, mais je n veux rien cacher à ta fidélité ; je n'ai pu supporte d'être ici dans un oisif repos, à attendre le sort tandis que mes fils recherchaient avec empressement la trace de leur sœur; j'ai voulu agir aussi où l'art humain ne peut rien , souvent le ciel » manifeste.

DIEGO

Apprends-moi ce que j'en dois savoir.

ISABELLE

Dans un ermitage bâti sur les hauteurs di l'Etna, habile un pieux solitaire nommé parle; anciens du pays le vieillard de la montagne; là vivant plus près du ciel que toute la race hommes errans au-dessous de lui, ses pen terrestres se sont épurées dans un air transparën et subtil, et du haut de son antique sagesse J^ observe et démêle les routes secrètes et tortueuj de la vie. Il n'est pas étranger aux destins de maison ; souvent le saint homme a pour n interrogé le ciel et détourné les malédictions SCS prières. J'ai envoyé aussitôt vers lui un jeun" messager dont la course est rapide, pour qu'il

LA FIANCÉE DE MESSLXE

donne des nouvelles de ma 611e , et de moment en moment j'attends le retour de ce messager.

DIEGO

Si mes yeux ne me trompent pas, princesse, c'est lui-même qui arrive en toute hâte; sa diligence mérite des éloges.

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Les Précédens, LE MESSAGER.

ISABELLE

Parle! soit bonheur, soit malheur, ne me cache rien; dis seulement la pure vérité. Quelle réponse a donnée le vieillard de la montagne?

LE MESSAGER

11 m'a ordonné de retourner au plus vite, car celle qui était perdue est retrouvée, a-t-il dit.

ISABELLE

Voix propice ! Parole du ciel ! toujours il m'a annoncé ce que je souhaitais. Et auquel de mes fils a-t-il été réservé de trouver celle qui était perdue?

LE MESSAGER

L'atné dQ tes Qls a pénétré dans sa profonde retraite.

ISABELLE

C'est à don Manuel que je la devrai! Ah! il a toujours été l'enfant de mon affection. As-tu remis au vieillard le cierge consacré que je lui envoyais en présent pour brûler devant son saint patron ; le pieux serviteur de Dieu dédaigne les dons qui plairaient aux autres hommes.

LE MESSAGER

Il a pris le cierge, et s'avançant en silence vers l'autel, il l'a aussitôt allumé à ia lampe qui brûle devant le saint patron ; puis tout-à-coup il a mis le feu à cette cabane où depuis quatre-vingts ans il adore le Seigneur.

ISABELLE

Que dis-tu? quelle (erreur tu jettes en mon âme!

LE MESSAGER

Et criant par trois fois malheur! malheur ! malheur! il a gravi la montagne, me faisant signe en silence de ne le point suivre, et de ne point regarder en arrière; et, glacé d'effroi, je me suis hâté de revenir ici,

ISABELLE

Dans quel doute nouveau, dans quelle flottante incertitude, dans quelles angoisses d'agitation me rejette cette réponse! Ma fille sera retrouvée par l'aîné de mes fils, don Manuel? Ces favorables paroles ne peuvent me réjouir accompagnées de signes si funestes.

LE MESSAGER

Regarde derrière toi , princesse , la réponse du solitaire s'accomplit à tes yeux mêmes. Je suis bien trompé, ou c'est ta fille que tu avais perdue.

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