ISABELLE, BÉATRIX, DIEGO, LES DEUX CHOEURS
PUEMIER CHOEUR.
Suivi du désespoir, le malheureux se promène à travers les cités; il rôde furtivement autour des demeures des hommes : un jour, il vient frapper à cette porte, le lendemain à celle-ci; mais aucune ne sera épargnée. Le triste et redouté message tôt ou tard viendra se placer sur le seuil du lieu que chaque vivant habite.
Lorsque les feuilles tombent au déclin de l'année, lorsque le vieillard épuisé descend au tombeau, la nature ne fait qu'obéir tranquillement à ses antiques lois, à son ordre éternel, et rien n'épouvante les hommes.
Mais dans cette terrestre vie il faut aussi apprendre à craindre l'extraordinaire. Le meurtre, de sa violente main, brise aussi les nœuds les plus saints; le trépas entraîne aussi dans l'infernale barque la jeunesse encore dans sa fleur.
Quand les nuages s'entassent dans le ciel obscurci, quand le tonnerre fait entendre ses sourds roulemens, alors, alors tous les cœurs se rappellent le pouvoir terrible du destin ; mais la foudre peut aussi tomber d'un ciel clair et serein : ainsi, dans les jours de joie, redoute l'arrivée funeste de l'infortune ; n'attache point ton cœur aux biens fragiles qui ornent la vie. Celui qui possède, qu'il sache perdre; celui qui est heureux, qu'il apprenne la douleur.
ISABELLE
Que vais-je savoir ? Que cache ce voile ? ( Elle fait un pas vers le brancard, puis s'arrête irrésolue et tremblante.) Je me sens entraînée par une impulsion horrible et en même temps arrêtée et glacée par la froide main de l'épouvante. {A Béatrix, qui s'est jetée entre elle et le brancard.) Laissez-moi; je veux lever ce voile. [Elle lève le linceul et voit le corps de don Manuel. ) Ah ! malheureuse mère, c'est mon fils!
Elle demeure glacée d'effroi. Béatrix jette un en, et tombe évanouie près du corps de don Manuel.
LE CHCffiUR.
Malheureuse mère ! c'est ton fils ! C'est toi qui as dit ces douloureuses paroles ; mes lèvres ne les ont point prononcées.
ISABELLE
Mon fils! mon cher Manuel! 0 éternelle misé-
ricorde! Etait-ce ainsi que je devais te revoir? Fallait-il donc que tu donnasses ta vie pour arracher ta sœur des mains des brigands? Oîi élsit ton frère, que son bras n'a pu te défendre? Oh! malédiction sur la main qui t'a percé de cette blessure! Soyez maudits, nous qui avez donné le jour à l'assassin de mon fils! Maudite soit toute sa race !
LE CnOEUR.
Malheur! malheur! malheur!
ISABELLE
Est-ce ainsi que vous me tenez parole, puissances du ciel? Est-ce là votre vérité? Malheur à celui qui se confie à vous dans la pureté de son cœur ! Quelle a été l'issue, soit de ce que j'ai espéré, soit de ce que j'ai craint? Vous qui m'entourez ici avec effroi, et qui repaissez vos regards de ma douleur, connaissez les mensonges dont nous abusent et les songes et les devins! et croyez encore que les dieux parlent par leur bouche! Lorsque cette fille était dans mon sein maternel, son père rêva un jour qu'il voyait s'élever de sa couche royale deux lauriers, entre eux croissait un lis, qui, se changeant en flamme, s'attacha à l'épais feuillage des arbres, et, s'élnnçant avec furie, embrasa rapidement tout le palais et le consuma dans un horrible incendie. Efl'rayé de cette étrange vision, le prince en demanda le sens à un devin, à un noir magicien. Le magicien déclara que si mon sein mettait au jour une fille, elle donnerait la mort à mes deux fils et anéantirait ma race.
LE cnoEun.
Princesse, que dis-tu? Malheur! malheur!
ISABELLE
Son père ordonna de la faire périr; mais je l'ai soustraite à cet arrêt cruel. Pauvre infortunée ! elle fut enlevée au sein de sa mère, afin de ne pas devenir l'assassin de ses frères; et maintenant son frère tombe sous les coups des brigands; ce n'est pas elle, innocente, qui l'a frappé.
LE CHŒUR
Malheur! malheur! malheur!
ISABELLE
Les paroles d'un idolâtre ne méritaient pas ma croyance. Une meilleure espérance avait raffermi mon âme, lorsqu'une autre bouche, que je tenais pour certaine, m'avait annoncé qu'un jour ma fille réunirait mes fils par un ardent amour. Ainsi les oracles se contredisent; ainsi la malédiction et la bénédiction reposaient à la fois sur la tête de ma fille. Ni la malédiction ne l'a rendue coupable, l'infortunée; ni le temps ne lui a été laissé d'accomplir la bénédiction. Les paroles de l'un comme les paroles de l'autre ont été mensongères. L'art des devins n'est qu'un vain néant; ils se trompent ou nous trompent. Rien de vrai sur l'avenir ne se laisse saisir, ni par toi qui puises aux ondes infernales, ni par toi qui puises aux sources de la lumière.
PREMIER CHOEUR
Malheur! malheur! que dis-tu? Arrête, arrête;
SOi
THÉÂTRE DE SCHILLER
retiens les paroles téméraires qui échappent à la colère. Les oracles savent voir et atteindre la vérité, cl l'événement célébrera leur-prévoyance.
ISABELLE
Je ne retiendrai point mes paroles, je dirai hautement ce que me dicte mon cœur. Ah! pourquoi nos regards cherchent-ils les demeures divines, et levons-nous au ciel nos pieuses mains ? Insensés et confians, que gagnons- nous à notre crédulité? Il est aussi impossible d'atteindre vers les dieux, ces habilans du ciel, que de frapper le soleil de la flèche qu'on voudrait lui lancer. L'avenir est fermé aux mortels, et aucune prière ne peut pénétrer à travers un ciel d'airain. Qu'importe que l'oiseau s'envole vers la droite ou vers la gauche? qu'importe que telle étoile soit en conjonction avec telle autre? le livre de la nature n'offre aucun sens; l'intelligence des songes n'est qu'un songe, et tous les signes sont trompeurs.
SECOND CHOEUR
Arrête, infortunée! Malheur! malheur! Tes yeux aveugles nient la lumière du soleil. Les dieux existent, reconnais-les : terribles, ils pèsent sur toi.
BÉATRIX
0 ma mère, ma mère, pourquoi m'as-tu sauvée? Pourquoi m'as-tu précipitée dans cette malédiction qui me poursuivait même avant ma naissance? Ah! faiblesse maternelle! Pourquoi te croyais-tu plus sage que ceux qui voient tout, qui savent l'enchaînement des temps présens et des temps futurs, qui aperçoivent de loin de tardives semences germer dans l'avenir? Tu as pour ta ruine, pour la mienne, pour celle de nous tous, dérobé aux dieux infernaux la proie qu'ils réclamaient; maintenant ils la saisissent deux fois et trois fois plus grande. Je ne te remercie point de ce funeste bienfait ; tu m'as conservée pour la douleur et les larmes.
PREMIER CHOEUR, ttvec uïie vive émotion en regardant du côté des portes.
Kouvrez-vous, tristes blessures; coulez à grands flots, et répandez un noir ruisseau de sang! J'entends les sifflemens des serpens de l'enfer; j'entends des pieds d'airain retentir sur le sol ; je reconnais les pas des furies. Murs, écroulez-vous; seuil de ce palais, engloutissez-vous sous ces pas redoutables. Une noire vapeur s'élève, s'élève en s'échappant de la terre. La douce lumière du jour s'évanouit. Les dieux protecteurs de cette maison se retirent et cèdent la place aux déesses de la vengeance.
VVW>\VV\XVVXA*VVVWVt*\VVWW*VVVVVVlWVVVVVVVVVVVVVVVVVV^