‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 583 sur 637 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Le théâtre représente les rochers escarpés du rivage du lac des quatre cantons ; en face de Schwitz , le lac forme un golfe en s'avançantdans les terres. Une cabane est construite non loin de la rive. Un pêcheur conduit sa barque sur les eaux ; au-delà du lac on aperçoit de vertes prairies , des villages et les édifices de Schwitz qui paraissent éclairés par les rayons du soleil. A gauche, les pics des montagnes se montrent entourés de nuages; adroite, dans l'éloignement, des montagnes de glace forment l'horizon.

Avant le lever du rideau, on entend le Ranzdes vaches et le bruit mélodieux des sonnettes des troupeaux ; et cette harmonie continue encore un instant après que la toile est levée.

LE PÊCHEUR chante dans son canot sur l'air du Ranz des vaches.

L'aspect du lac était riant et invitait à s'y baigner; le pêcheur dormait sur le gazon du rivage; alors il entendit des sons doux comme la flûte ou comme la voix des anges dans le paradis; et comme il se réveillait dans une émotion volup-

tueuse, l'onde monta jusque sur son sein, et une voix sortant du fond du lac dit : « Aimable en- » faut, sois à moi; je t'ai surpris dans ton som- » meil, et je t'entraîne en mon séjour. » UN BERGER, du haut de la montagne, chante sur une variation du Ranz des vaches.

Adieu, prairies de la montagne, prairies dorées par le soleil; l'été s'en va, les troupeaux vont se séparer. Nous les ramènerons et nous reviendrons sur la montagne quand le coucou fera entendre sa Yoix, quand les chants commenceront à retentir, quand la terre sera parée de nouvelles fleurs, quand le joli mois de mai verra de nouveau couler les fontaines ; adieu, prairies de la montagne, prairies dorées par le soleil; l'été s'en va, les troupeaux vont se séparer.

UN CHASSEUR DES ALPES paraît sur le haut d'un rocher, et chante une autre variation.

Le tonnerre retentit dans les hauteurs, le sentier rocailleux est ébranlé; le chasseur poursuit d'un pas assuré sa route effrayante; il s'avance témérairement sur des champs de glace où ja-

oiO

THÉÂTRE DE SCHILLER

inaisji'a fleuri aucun printemps, où aucune verdure ne s'est montrée jamais; une mer de brouillards est sous ses pieds; il ne reconnaît plus les habitations des hommes. 11 n'aperçoit le monde que lorsque les nuages s'entr'ouvrent, et les vertes campagnes lui apparaissent au-dessous de ces values brumeuses.

L'aspect change : un bruit sourd retentit dh.-s les montagnes; des éclairs sillonnent les nuages , et jettent leur lueur sur le paysage.

RUODl le pêcheur sort de sa cabane; WERNI le chasseur descend des rochers ; KUONI le berger arrive, portant sur son épaule un vase de lait; SEPPl, son jeune valet, le suit.

RUODI.

Hâte-toi, Jenni, ramène la barque, la terrible tempête gronde dans le lointain et s'approche de nous; l'aiguille du rocher se couvre de son chapeau de nuages; un vent froid arrive du passage de la caverne; l'orage va éclater et nous surprendre.

KUONI.

La pluie vient, batelier. Mes troupeaux broute«t l'herbe avec avidité, et mes chiens grattent la terre.

RUODI.

Les poissons s'élancent au-dessus de l'eau, la poule d'eau plonge dans le lac, l'orage vient à nous.

KUONI, à son jeune valet.

Ecoutons, Seppi, pour savoir si le troupeau ne s'est pas dispersé.

SEl'PI.

J'entends la sonnette de Lisette la brune.

KUONI.

Ainsi il n'en manque aucune, car elle vient toujours la dernière.

RUODI.

Bergers, les sonnettes de vos bestiaux ont un beau son.

WERNI.

Et vous avez de sujjcrbes bestiaux. Le troupeau vous appartient-il, mon ami?

KUONI.

Je ne suis pas si rirlic; il appartient à monseigneur de Altinghauscn, et on me l'a confié.

RUODI.

Quel beau collier cette vache porte suspendu à son cou I

KUONI

Elle sait bien que c'est parce qu'elle conduit le troupeau. S! je le lui ôtais, elle ne voudrait plus manger.

RUODI.

Cela n'est pas possible. Un animal sans raison I

WERNI.

Voilà qui est bientôt dit; les animaux ont aussi leur raison; nous le savons bien, nous autres chasseurs de chamois. Quand ils vont paître dans une prairie, ils placent en avant une sentinelle

qui prête l'oreille et qui les avertit par un sifflement aigu des que le chasseur approche.

RUODI, au berger.

Retournez-vous maintenant à la maison?

KUOM.

Oui, la saison des pâturages de montagne est finie.

M'EHM.

Je vous souhaite un heureux retour, berger.

KUONI.

Je vous en souhaite autant; on ne revient pas toujours de vos courses.

RUODI.

Un homme vient à nous courant en toute hâte.

WEKNI.

Je le connais, c'est Baumgarten de Alzellen. CONRAD BAUMGARTEN se précipite vers eux, tout essoufflé.

Au nom de Dieu, pêcheur, votre bateau I

RUODI.

Eh quoi! qui vous presse tant?

BAUMGARTEN

Détachez le bateau, vous me sauverez la vie, passez-moi sur l'autre bord.

KUONI.

Ami, qu'avez-vous ?

WERNI.

Qui donc vous poursuit ?

BAUMGARTEN, OU pècheuf.

Vite, vite, ils sont déjà sur mes pas; les cavaliers du gouverneur me poursuivent; je suis un homme mort s'ils me saisissent.

RUODI.

Pourquoi ces cavaliers vous poursuivent-ils ?

BAUMGARTEN

Délivrez-moi d'abord, puis je vous le dirai.

WERNI.

Vous êtes taché de sang, d'où vient cela?

BAUMGARTEN

Du bailli de l'empereur qui demeure sur le Rossberg.

KUONI.

Wolfenschiessen ! est-ce lui qui vous poursuit?

BAUMGARTEN

Celui-là n'est plus à craindre, je l'ai tué.

TOUS se retirent étonnés.

Que Dieu vous fasse grâce! qu'avez-vous fait ?

BAUMGARTEN

Ce que tout brave homme eût fait à ma place; j'ai vengé mon bon droit sur celui qui a attenté à mon honneur et à ma femme.

KUOM.

Le bailli a attenté à votre honneur?

BAUMGARTEN

Dieu et ma hache l'ont empêché d'accomplir ses infimes desseins.

WERNI.

Vous avez abattu sa tête de votre hache?

KUOM.

Oh ! racontez-nous toute l'aventure, vous en aurez le temps avant que le bateau ait été détaché du bord.

GUILLAUME TELL

au

BAUMGARTEN

J'étais à couper du bois dans la forêt, lorsque ma femme est accourue dans une mortelle angoisse : elle m'apprend que le bailli est à la maison, qu'il a ordonné qu'on lui préparât un bain, qu'il a voulu exiger d'elle des choses infâmes, et qu'elle est sortie pour venir me chercher ; alors j'ai sur-le-champ pris ma course sans plus attendre, et je l'ai frappé dans son bain avec ma hache.

■WERM.

Vous avez bien fait; personne ne peut vous blâmer.

KUONI.

I.e scélérat! il n'a que ce qu'il mérite; il y a long-temps que les gens d'Unterwald lui devaient cette récompense.

BAUMGARTKN.

La chose est devenue publique; on me poursuit, et tandis que nous parlons, le temps s'écoule.

Le tonnerre commence.

KUONI.

Allons, batelier, passe ee brave homme sur l'autre bord.

RUODI.

N'essayez point; voici un terrible orage qui [Commence; il faut attendre.

BAUMGARTEN

Grand Dieu! je ne puis attendre; chaque ins- |itant de relardjest la mort.

KUOM, ou pêcheur.

Essayez, avec l'aide de Dieu; on doit donner secours à son prochain; il peut en arriver autant à chacun de nous.

Le tonnerre et le bruit de l'orage continuent. RUODI.

Vous voyez comme les vagues sont hautes ; [je ne pourrais pas lutter contre les flots et la tempête.

BAUMGARTEN tombe à genoux.

Que Dieu n'ait pas plus pitié de vous que vous n'en avez de moi!

WERNI.

Il y va de sa vie; soyez compatissant, batelier.

KUOM.

C'est un père de famille ; il a une femme et des enfans.

RUODI.

Eh quoi! J'ai aussi une vie à perdre; j'ai comme lui une femme et des enfans. Voyez la fureur de la tempête, les tourbillons des vagues, et l'eau qui rugit dans les abîmes du lac. Je voudrais sauver ce brave homme; mais cela est impossible, vous le voyez vous-mêmes.

BAUMGARTEN

Il faut donc tomber dans les mains des ennemis ; et le rivage qui me servirait d'asile est là devant mes yeux! Il est là; mesregards y atteignent ; le son de ma voix y parvient ; un bateau est ici qui m'y porterait! et il faut que je demeure sans secours et sans espoir!

KUONI.

Qui vient vers nous?

\kER\I.

T'est Gaillaume Tell de Biirglen,

TELL, avec tnie arbalète.

Quel est cet homme qui demande du secours?

KUOXI.

C'est un homme de Alzellen qui a défendu son hoimeur, et qui a frappé Wolfenschiesscn, le bailli impérial, celui qui demeure sur le Uossberg; les cavaliers du gouverneur sont sur ses pas, il supplie ce pécheur de le passer sur l'autre bord ; mais celui-ci a peur de la tempête, et il le refuse.

RUODI.

Tell, qui sait aussi manier la rame, vous dira comme moi si l'on peut risquer le passage. Le bruit du tonnerre et la tempête du lac augmentent encore.) Puis-je me livrer à cette infernale tempête? 11 n'y a pas un homme sensé qui le voulût faire.

TELL

Un brave homme ne songe jamais à lui-même. Fiez-vous à Dieu, et secourez les opprimés.

RUODI.

On pense ainsi lorsqu'on est tranquille dans le port. Mais la barque est là, le lacest devant vous. Essayez.

TELL

Les flots pourront s'apaiser et seront moins impitoyables que le gouverneur. Tentez un effort, batelier.

LE CHASSEUR et LE BERGER.

Sauvez-le! sauvez-le! sauvez-le!

RUODI.

Quand ce serait mon frère ou mon propre enfant, la chose est impossible. C'est aujourd'hui le jour de saint Simon et de saint Jude, le lac ne s'apaisera pas, il veut une victime.

TELL

Avec d'inutiles paroles rien ne se fera; l'heure s'avance, il faut secourir cet homme. Parle, batelier, veux-tu le passer?

RUODI.

J!^on, pas moi.

TELL

Eh bien donc, à la garde de Dieu! donne-moi ton bateati ; je veux essayer ce que pourra faire mon faibla bras.

KUONI.

Ah ! généreux Tell.

WERNI.

Cela est digne d'un brave chasseur

BAUMGARTEN

Vous êtes mon sauveur, mon ange lutélaire.

TELL

Je vais vous arrachera la fureur du gouverneur. Contre la rage de la tempête il faudra implorer un autre protecteur. Il vaut mieux se mettre sous la main de Dieu que sous la main des hommes. ( Au berger. ) Ami, vous consolerez ma lenune, s'il in'arrive ce qui peut arriver à tous les hom-

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THÉÂTRE t)E SCHILLEÏl

mes; j'ai fait ce que je ne pouvais m'empêchcr

de faire.

Il s'élance dans la barque.

KUONi , au batelier.

Vous êtes un maître pilote ! ce que Tell hasarde, vous n'avez pas osé l'essayer.

RUODI.

Beaucoup de braves gens n'oseraient faire ce qu'il fait là ; on ne trouverait pas un second homme comme Tell dans les montagnes.

wKRNi, monté sur un rocher

Ils sont partis. Dieu le secoure, brave Telll Voyez comme la barque est balancée sur les vagues.

KDONi, sur le rivage.

Les flots s'élèvent au-dessus de la barque ; je ne la vois plus. Cependant la voici qui reparaît; le courageux pilote lutte avec force contre la lame.

SKPPI.

Les cavaliers du gouverneur accourent en toute hâte.

KHONI.

Ah ! mon Dieu , il était bien temps de le secourir !

Une troupe de cavaliers de Landenberg arrive.

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