GUILLAUME TRI. T
Uri ; de mdmoire d'homme il ne s'est vu de prison ici ; jamais rien n'y a été construit en pierre que des tombeaux.
AVALTER FURST.
Vous l'appelez par son nom ; c'est le tombeau de la liberté.
STAUFFACHER
Seigneur Walter Furst , je ne vous cacherai point que je ne suis pas venu ici pour de frivoles motifs; de cruels soins m'occupent. J'ai quitté un lieu opprimé , je retrouve l'oppression ici. Ce que nous endurons est devenu tout-à-fait insupportable, et l'on ne voit aucun terme à ces vexations. Depuis nos premiers ancêtres jusqu'à nous, la Suisse a toujours été libre : nous sommes accoutumés à être gouvernés avec douceur; et jamais, depuis que les bergers parcourent ces montagnes, de telles choses ne s'étaient vues dans cette contrée.
WALTER FORST.
Oui, une pareille domination est sans exemple ici : aussi notre noble seigneur d'Attinghausen , lui qui a vu encore les anciens temps , dit luimême que ceci ne peut plus se supporter.
STAUFFACHER
Là-bas aussi , à Unterwald , il s'est passé de tristes choses , et qui attirent une sanglante vengeance : le bailli de l'empereur, Wolfenschiessen, celui qui habite sur le Rossberg, s'est livré ; d'illégitimes désirs pour la femme de Baumjarten d'Alzellen ; il a voulu employer une infâme violence, et le mari l'a tué avec sa hache.
WALTER FURST
0 que les jugemens de Dieu sont justes ! — Baumgarten, dites-vous, un homme qui est cependant modéré. Est-il maintenant sauvé et sûrement caché?
STAUFFACHER
Votre gendre l'a sauvé en lui faisant traverser le lac, et je l'ai caché chez moi entre des rochers. Mais ce que cet homme m'a appris d'horrible, c'est ce qui s'est passé à Samm; le cœur de tout honnête homme doit en saigner.
WALTER FURST , avec attention.
Dites , qu'est-ce?
STAUFFACHER
A l'entrée du Melchtal, auprès de Kerns, habite un homme juste qui se nomme Henry de Halden ; ses paroles ont un grand crédit sur le peuple.
WALTER FURST
Qui ne le connaît pas? Eh bien, que lui est-il arrivé? achevez,
Landenberg, pour punir son fils d'une faute légère, a ordonné que l'on prendrait à la charrue ses deux plus beaux taureaux; le jeune homme a frappé l'envoyé de Landenberg, et s'est enfui. WALTER FURST , dans la plus grande anxiété.
Et le père, dites, que lui est-il arrivé?
STAUFFACHER
Landenberg a ordonné au père de lui envoyer 6on fils sur-le-champ ; et comme le vieillard a pro-
testé avec vérité qu'il n'avait point connaissance de la fuite de son (ils, le gouverneur a fait venir les bourreaux.
WALTER FURST s'élancB, et le conduit de l'autre côté de la scène.
Oh ! silence ; n'ajoutez rien de plus. STAUFFACHER , élevant la voix.
« Le fils m'est échappé, a-t-il dit, mais lu es en mon pouvoir; qu'on l'étende par terre , et qu'on enfonce dans ses yeux une pointe d'acier. »
WALTER FURST
Ah! miséricorde du ciel!
MELCHTAL s'élanCB.
Dans ses yeux , dites-vous?
STAUFFACHER SUrptis.
Quel est ce jeune homme?
MELCHTAL , le Saisit avec un empressement
convulsif.
Dans ses yeux?... Parlez.
WALTER FURST
Oh! le malheureux.
STAUFFACHER
Qui est-il? [Walter Furst lui fait un signe.) Voilà le fils, ô justes dieux!
MELCHTAL
Et j'étais absent ! — Dans les deux yeux 7
WALTER FURST
Possédez-vous ; supportez cette douleur en homme.
MELCHTAL
Et c'est à cause de mon imprudence, de mon emportement! Quoi! aveugle tout à-fait, aveugle entièrement ?
STAUFFACHER
Je vous l'ai dit, le foyer -de ses regards est éteint, il ne verra jamais la lumière du soleil.
WALTER FURST
Ménagez sa douleur.
MELCHTAL
Jamais !... plus jamais. ( Il met sa main sur ses yeux, et se tait un moment ; puis il va de Vun à l'autre , en parlant plus doucement, suffoqué par ses pleurs. ) 0 lumière du jour, le plus noble don des cieux!... Tous les êtres, les heureuses créatures vivent de lumière; les plantes elles-mêmes cherchent la lumière avec amour; et lui, il sera errant dans la nuit, dans une nuit qui ne finira pas ; il ne sera plus réjoui par la verdure des prés : l'émail des fleurs, leur éclat de pourpre ne frapperont plus ses regards. Mourir n'est rien; mais vivre et ne plus voir, c'est là où est le malheur ! Pourquoi me regardez-avec tant de pitié? Je jouis de mes yeux; et je ne puis partager ce bonheur avec mon père aveugle l je ne puis lui donner une goutte de cet océan de lumière éblouissante où nagent mes regards !
STAUFFACHER
Votre père est plus malheureux encore. Hélas! au lieu de calmer votre désespoir, j'ai encore à l'accroître : le gouverneur lui a ravi ce qu'il possédait ; il ne lui a laissé qu'un bâton pour ce traîner de porte en porte, aveugle et dépouillé.
ÏS18
THÉÂTRE DE SCHILLER
MELCIITAL.
Rien qu'un bâton à ce vieillard aveugle ! dépouillé de tout, et aussi de la lumière du jour, ce bien dont jouissent les plus misérables! Maintenant ne me parlez plus de rester ici , de me cacher. Quel misérable lâche j'ai été de songer à ma sûreté, et point à la tienne ! J'ai laissé ta tête chérie comme un gage dans les mains de ces barbares. Plus de lâches précautions; je ne veux plus penser qu'à une vengeance sanglante; je veux retourner là-bas. Rien ne m'arrêtera ; je veux aller vers le gouverneur lui redemander les yeux de mon père. Je saurai le trouver au milieu de tous ses gardes; que m'importe la vie, pourvu que j'éteigne dans son sein l'ardeur de mon affreux désespoir !
VVALTER FCRST.
Demeurez ; que pouvez-vous contre lui? 11 habite a Sarnen; tt du haut de son château, dans sa forteresse impénétrable, il mépriserait votre impuissante colère..
MEIXHTAL.
Et quand il habiterait les palais de glace du Schreckhorn , ou dans les nuages éternels où se cache la montagne de la Vierge, je m'ouvrirai un chemin jusqu'à lui ; et, avec vingt jeunes hommes intrépides comme moi , je renverserai sa forteresse. Et si personne ne veut me suivre; si, tremblant pour vos cabanes et vos troupeaux , vous vous courbez sous le joug de la tyrannie, je monterai sur la montagne; j'y rassemblerai à grands cris les bergers ; et là , sous la libre voûte des cieux, dans ces lieux où le cœur se conserve pur, où le sentiment ne s'altère point, je leur conterai celte horrible cruauté.
STAUFFACHER , à Waltcr Furst.
La tyrannie est à son comble. Voulons-nous attendre jusqu'à l'extrémité?
MELCltTAL.
Quelle extrémité pouvons-nous craindre encore, puisque l'œil lui-même n'est plus en sûreté dans son orbite ? Sommes-nous donc sans défense? Pourquoi aurions-nous appris à tendre l'arbalète, et à manier la pesante hache d'armes? Chaque créature trouve toujours une défense dans les angoisses du désespoir; le cerf épuisé s'arrête et tourne contre la meule ses bois redoutables; le chamois attire le chasseur dans les précipices, le bœuf lui-même, cet obéissant domestique de l'homme, qui soumet patiemment son large front à notre joug, s'il vient à être irrité, s'élance, aiguise ses cornes puissantes, et jette son ennemi dans les airs.
Si les trois cantons pensaient comme nous trois, peut-être serions-nous capables de quelque effort.
STAUFFACHER
Si Uri nous appelle, si Unterwald le secourt, Schwitz 8c fera honneur d'obéir à l'antique alliance.
MELCHTAL
J'ai de nombreux amis dans Unterwald, et chacun risquera avec joie son sang et sa vie, s'il se sent appuyé et défendu par un autre. 0 respectables pères de la patrie ! moi , jeune homme, je me trouve entre vous qui avez l'expérience de tant de choses; je devrais, dans le conseil, garder un modeste silence. Cependant , bien que je sois jeune et que j'aie peu vécu , ne dédaignez pas mes avis et mes discours : ce n'est pas l'empor tement d'un jeune cœur qui m'inspire, c'est la profondeur de mon desespoir, l'exaltation d'une douleur qui attendrirait des cœurs de pierre. Vous êtes pères et chefs de famille; vous souhaitez d'avoir un fils vertueux , qui honore un jour vos cheveux blancs , et dont les soins pieux défendent vos yeux contre les tyrans? Eh bien, quoique vous n'ayez rien souffert encore dans votre personne ni dans vos biens , quoique vos yeux jouissent encore pleinement de la lumière du jour, vous ne resterez pas étrangers à notK malheur. Le glaive de la tyrannie est aussi suspendu sur votre tête. Vous avez voulu éviter la domination autrichienne : c'était là tout le crime de mon père; vous êtes coupables comme lui, et le même châtiment vous attend.
STAUFFACHER, à Waltcr Furst.
Décidez ; je suis prêt à vous imiter.
Il faudrait savoir ce que pensent les nobles seigneurs de Sillinen et d'Attinghausen; leurs noms, je crois, nous donneraient bien des amis.
MELCUTAL.
Quoi nom dans nos montagnes est plus noble que les vôtres? Le peuple a toute confian e en de tels noms; ils sont une respectable autorité dans la contrée. Vous avez recueilli de vos pères un riche héritage de vertu , et vous l'avez encore augmenté. Qu'cst-il besoin des gentilshommes? Accomplissons seuls nos desseins. Plût à Dieu que nous fussions seuls dans cette contrée! nous n'aurions pas besoin, je pense, de chercher d'autre appui que nous-mêmes.
STAUFFACHER
Les nobles ne partagent pas nos malheurs. Le torrent qui a dévasté le vallon, jusqu'à présent n'a point ravagé les hauteurs. Cependant Icu secours ne nous manquerait pas, s'ils voyaient I contrée se lever en armes.
WALTER FURST
S'il y avait un arbitre entre l'Autriche et nous nous ferions régler nos droits et nos devoirs mais celui qui nous opprime c'est notre empe reur lui même, notre juge suprême. Il faut don demander secours à Dieu et à notre bras. VftUJ sondez les gens de Schvvitz; moi, je vais dans Ul rassembler mes amis. Mais qui enverrons-nous Unterwald?
MELCHTAL
Envoyez-moi. Qui pourrait y prendre plus d'iï tcrôt ?
GUILLAUME TELL
il 9
VVALTER FURST.
Je ne puis y consentir. Vous êtes mon hôte; je dois veiller à votre sûreté.
MELCHTAL
Laissez-moi partir ; je connais bs sentiers et les passages des rochers. Je trouverai là-bas beau coup d'amis qui me donneront asile, et me cacheront aux yeux des ennemis.
STAUFFACHER
Laissez-le retourner sur l'autre rive , à la garde de Dieu; il n'y rencontrera point de traîtres; la tyrannie y est trop abhorrée pour trouvei un seul instrument. Baumgarten devrait aussi nous aider à soulever le pays d'Unterwald et y recruter des amis.
MELCHTAL
Comment nous donnerons-nous mutuellement des avis certains sans éveiller les soupçons des tyrans ?
STAUFFACHER
Nous pourrons nous rassembler à Brunnen ou à Treib, au lieu où abordent les barques des marchands.
WALTER FURST
Ne nous occupons pas si ouvertement de notre dessein. Ecoutez mon avis : à gauche du lac, en allant à Brunnen, vis-à-vis le Mytenstein , est une prairie entourée de bois. Parmi les bergers elle porte le nom de Rutli ; c'est un espace vide au milieu de la forêt. C'est là oîi est la limite d'Uri et
d'Unterwald. ( A Stauffacher. ) Une barque légère vous conduira de Schwitz vers ce lieu , dans un court trajet; nous nous y rendrons par des sentiers détournés pend.int l'obscurité, et là nous pourrons délibérer en sûreté. Que chacun de nous y conduise dix honunes bien dévoués, qui scient à nous du fond du cœur; nous traiterons en commun de l'intérêt général , et sous la protection de Dieu nous prendrons une résolution.
STAUFFACHER
Ainsi soit. Maintenant mettez votre main dans la mienne, et vous aussi la vôtre; et de même que nous trois nous venons entre nous de nous donner la main en gage d'une sincère union, de même nous conclurons entre nos trois cantons une alliance fidèle à la vie et à la mort.
WALTER FURST et MELCHTAL.
A la vie et à la mort.
Ils se prennent la main , et les tiennent serrées pendant un assez long moment sans parler.
MELCHTAL
0 mon vieux père ! tes yeux ne pourront plus voir le jour de la liberté; mais tu l'entendras retentir. Quand d'une Alpe à l'autre des signaux de feu seront allumés, que les forteresses des tyrans seront abattues, alors les Suisses accourront à ta cabane te porter ces heureuses nouvelles, et la nuit qui couvre tes yeux sera un instant dissipée.
VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV\\VV\^VVVV\rtAAA/VVVVVVVV\VVVVVVVVVVV\*VVVVVV\VVV\V\V\