‹ Œuvres dramatiquesChapitre 106 sur 290 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Salon dans le palais de la comtesse.

THÉODORE seul, ensuite TRISTAN.

Théodore. — Nouvelle pensée qui m'obsèdes, désir plus vain que n'est le vent, c'est à moi trop de folie de l'écouter. Lorsque le prix est élevé, l'audace n'est point imprudente, et si, pour te disculper, tu allègues que le bien que j'espère est infini, examinons sur quoi tu fondes tes espérances. J'aime celle dont je suis le serviteur. Croire à ce que j'ai vu, à l'occasion qui se présente, c'est édifier sur une paille fragile des tours de diamant. Si j'échoue, c'est à toi que je m'en prendrai. Mais non, ce n'est pas la faute de mes désirs; si l'amour les élève si haut que j'en suis

moi-même effrayé, c'est parce que je suis placé trop bas. Cédons à nos désirs, suivons une pensée si charmante, dussé-je pour prix de mon audace recevoir mille fois la mort; car ce n'est pas se perdre que de succomber dans une entreprise si belle. Que d'autres reçoivent des félicitations pour leur bonheur, moi, je vous féliciterai avec la même ardeur de ma ruine; car mon malheur serait si glorieux, que seul il suffirait à exciter l'envie.

(Entre Tristan.)

tristan. — Si dans ces graves méditations il y a place pour un billet de Marcelle, qui se console avec vous de sa captivité passée, je vous le remettrai gratis, car (c'est l'usage de la cour) porte fermée à tous ceux dont on ne se soucie. Quelqu'un occupe-t-il un poste élevé (et vous l'imitez à merveille), que de visites! que d'ennuyeux! Mais vient-il à perdre la faveur par un coup des caprices de la fortune, chacun évite sa porte, comme s'il était pestiféré. Voulez-vous que je passe ce papier par le vinaigre?

Théodore. — Toi et le billet, imbécile, vous m'ennuyez également. Donne. Il n'a pas besoin d'être passé par le vinaigre, ayant passé par tes mains. {Il lit.) « A mon époux Théodore. » [Parlant.) Mon époux! quelle fadeur! quelle ridicule tendresse!

tristan. — Oui, ridicule.

Théodore. — Demande à ma destinée si, de la hauteur où elle s'est élevée, elle se soucie de ces petits papillons.

tristan. — Même du haut de votre empyrée, lisez toujours, je vous en supplie. Le vin ne fait pas ii des moucherons qu'il fait naître, et d'ailleurs il fut un temps où cette Marcelle que vous qualifiez de petit papillon, était à vos yeux un aigle aux larges ailes.

Théodore. — Ma pensée, qui dans son vol s'élève jusqu'aux cercles d'or du soleil, la voit maintenant de si loin, qu'elle s'étonne même de la voir.

tristan. — Vous parlez avec le juste sentiment de vousmême... Mais que ferons-nous du billet?

Théodore. — Le voilà.

tristan. — Vous l'avez déchiré?

THÉODORE. — Olli.

LE CHIEN DU JARDINIER

tristan. — Et pourquoi, monsieur?

Théodore. — Pour que la réponse fût plutôt faite. tristan. — C'est aussi par trop rigoureux. Théodore. — Que veux-tu? Je suis un autre homme. tristan. — A la bonne heure. Messieurs les amants, vous êtes les apothicaires de l'amour. Vous enfilez les billets doux comme ils font de leurs ordonnances. Récipé de soupçons jaloux ou bien de fleur de violettes; — récipé d'orgueilleux dédains ou bien de sirop de pavots; — récipé une absence, et mettez un emplâtre sur la poitrine ; mieux eût valu pour vous rester à la ville; — récipé de matrimonium ; l'emploi des sirops est ici nécessaire, et après dix jours de bonheur procéder par les purgatifs; — récipé signum cœleste qui Capricornius dicitu?\-\e malade morietur, s'il ne prend de la patience à ortes 'doses; — récipé dans les boutiques des bijoux, des étoffes, des diamants, pour en faire des applications confortatives de l'amour. Toute l'année, les papiers vont se groupant de cette manière. Le jour du payement arrive : le malade est mort ou guéri; on règle le compte, et l'on met au rebut tous les papiers. Vous avez, vous, parachevé le compte; et vous avez déchiré le billet de Marcelle, même sans vouloir lire ce qu'il contenait.

Théodore. — Tu me fais l'effet d'avoir, comme à l'ordinaire, bu un peu plus que de raison.

tristan. — Et moi je crois que, non le vin, mais l'ambition vous fait perdre la tête.

Théodore. — Tristan, à chacun en naissant il est accordé une chance heureuse; ne savoir pas la reconnaître, c'est la manquer. Ou je mourrai dans l'entreprise, ou je serai comte de Belflor.

tristan. — Monsieur, il existait un certain duc qui avait pour devise : « Ou César, ou rien. » Après bien des succès, le sort lui devint contraire, et un de ses ennemis écrivit sur son blason : « Tu voulais être César ou rien, et tu as été à la fois l'un et l'autre, car tu es César et tu n'es rien. »

Théodore. — Cela se peut; mais je n'en poursuivrai pas

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moins mon entreprise, et ensuite que la fortune fasse de moi ce qu'elle voudra.

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