‹ Œuvres dramatiquesChapitre 252 sur 290 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

l.a campagne dans le voisinage d'un village. DIANE en habit de bergère.

Diane. — Moi, ta maîtresse, ignorant et grossier laboureur! — Tu diras que l'amour, entant qu'amour, mérite toujours l'indulgence, mais tel nJest pas mon avis. Ce n'est pas que, dans ma simplicité rustique, j'ignore que l'amour a été le premier-né de la nature; mais, je le jure, nul homme de bas étage ne méritera jamais le mien. Ce lierre, dont les

1 . Ville d'Italie sur le versant oriental des Apennins, faisant naguères partie des Etats de l'Eglise. Patrie de Raphaël.

LA FAUSSE INGÉNUE

rameaux grimpent le long de ces roches vives, il méprend envie de l'arracher, non parce que ces rameaux s'élèvent avec orgueil , mais parce qu'ils enlacent le roc de leurs embrassements, et je voudrais arracher de même ces pampres verdoyants qui s'unissent à l'ormeau. Et toi, villageois grossier, tu viendrais me parler d'amour... IValléguez pas que je suis née d'un père laboureur dans ce village. L'âme que je sens remuer dans ma poitrine, ma propre valeur me défendent de le croire. Mes visées sont si hautes, que, s'il y avait moyen de s'élever au-dessus des éléments, mes pensées s'élanceraient par-delà tous les cieux. Hier (mais l'imagination n'est-elle pas un guide infidèle), je rêvai qu'un aigle venait déposer sur mon front une couronne de laurier. J'en suis demeurée si vaine, que plus je vais, plus je m'imagine que la nature a fait erreur, et que je ne suis pas ce que je parais. Ah ! s'il était possible que l'Auteur du monde donnât à l'esprit un visage, je deviendrais sûrement folle à contempler le mien dans le cristal de ces eaux K

(Entre Fabio.)

fabio, à part. — D'après les renseignements que m'a donnés un paysan de ce village qui l'a vue descendre dans le pré, il n'est pas possible que ce soit une autre.

dune, à Fabio. — Que cherchez-vous avec tant de soin?

fabio. — Je cherche une bergère charmante qui doit avoir nom Diane, car elle est à la poursuite des âmes, depuis le moment où naît l'aurore avant-courrière du matin. Serait-ce vous, par hasard?

Diane. — Moi-même.

fabio. — Pour sûr?

Diane. — Tout ce qu'il y a de plus sûr.

fabio, ému. — Donnez-moi votre main.

diane. — Plutôt mes bras.

fabio. —Sur les traits de votre visage je retrouve l'image de mon maître.

1. Elle fait allusion à l'histoire de Narcisse, et on ne reprochera pas à l'auteur de ne pas dessiner énergiquement dès le début le caractère de son héroïne.

diane. — Calmez-vous.

. fabio. — Depuis que je vous ai vue, je me sens hors de moi-même.

diane. — Mais enfin, que demandez-vous?

fabio. — De m'éoouter, sans perdre une syllabe de tout ce queje vais vous dire. — Illustre Diane, dont ces bois ont longtemps caché l'humilité, pareille à l'or que recèlent les ténèbres delà terre, vous n'ignorez pas que le seigneur de cette contrée, Octavio, duc d'Urbin, n'ayant pas d'héritiers, appela à sacour unefille de son frère César, la belleTeodora. — Prètez-moi votre attention, je vous prie, car l'ignorance des causes fait ordinairement l'obscurité d'un sujet. On ne doutait pas dans Urbin que la belle Teodora ne devînt son héritière, puisqu'elle lui touchait de si près. Teodora vivait en duchesse, elle était la favorite du duc qui ne voyait que par ses yeux. Les princes de Parme et de Plaisance, de Ferrare, de Mantoue et de Milan, lui adressaient leurs hommages. Moins puissants, mais favorisés par leur présence à la cour, deux cavaliers d'Urbin, Julio et Camilo, nourrissaient de meilleures espérances. Teodora penchait en faveur de Julio, soit qu'elle le trouvât plus galant, soit qu'il y eût plus de conformité entre leurs étoiles. Sur ce point, belle Diane, la Parque inexorable trancha le fil des jours du Duc, à l'âge de cinquante ans. Pour savoir ce que découvre la mort, ce qu'elle change et remue dans un État, dans une famille, il faut attendre l'expérience. On l'a bien vu à Urbin. Le testament du duc Octavio est ouvert, et il y déclare pour son héritière unefille naturelle qui est élevée dans ce village. A cette nouvelle Teodora demeure anéantie, Julio confondu , et Camilo sent augmenter ses espérances de devenir duc d'Urbin s'il parvient à plaire à la future héritière, puisqu'il n'était pas aimé de Teodora, qui, bien que réservée, avait fait paraître cependant sa préférence pour Julio. Aussitôt, grande agitation à la cour.' Deux partis se forment, et la question de droit semble devoir se décider par les armes. Mais l'expérience de la noblesse intervient, et elle parvient à calmer d'une part la fureur de Teodora, et l'ardeur delà jeunesse. Il est décidé qu'on ira chercher la souveraine légitime, et l'on charge

LA FAUSSE INGÉNUE

de cette commission Camilo, qui, de fait ou en espérance, se qualitie déjà de duc d'Urbin. Julio- demande que certaines difficultés soient tranchées par les tribunaux, et maintient les droits de sa Teodora, même après votre arrivée. Pour moi, belle Diane, je suis né au service du Duc, pauvre et de médiocre naissance : tellement qu'il a fallu m' aider de la belle humeur qui ouvre l'accès aux faveurs des grands; ce n'est pas toutefois que je sois dépourvu de mérite et de lettres. Dans mon respect pour le sang que vous tenez du Duc défunt, je suis venu, non pas pour vous demander une récompense quand je vous salue duchesse d'Urbin, vous jusqu'ici fille de ces montagnes; je viens vous dénoncer les périls qui vous menacent, au milieu de tant d'ennemis, sans avoir personne pour vous défendre. Jugez des difficultés, et si vous aurez besoin d'entendement et de prudence : car, il ne faut pas que Camilo, lorsque tant de grands princes aspirent à votre main.... Mais j'entends le pas des chevaux retentir sous les ombrages de la forêt. C'est la députation qui approche. Je me hâte de vous quitter, ne voulant pas être vu des envoyés et éveiller leurs soupçons : je vous en servirai d'autant mieux à Urbin. Dieu vous garde des traîtres, favorise la justice de voire cause, consolide votre bonne fortune et défende voire innocence !

(Il sort.)

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