‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 124 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Mè

Ui,

illed'.

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Enlrenl LE ROI HENRI el sa Suite, GLOSTER, BEDFORD, i:XETËR, WARWICK et WEST- MOUELAND.

LE nOI BENRI.

Où est mon gracieux lord de Canlerbury?

EXETEH.

Il n'est pas présent.

LE KOI UENIII.

Clier oncle, envoyez-le chercher.

WESTSIOREI.AND.

Sire, ferons-nous entrer l'ambassadeur ?

LE noI HENRI.

Pas encore, mon cousin : avant de l'entendre, nous désirerionséclaircir quelques points importans et qui nous préoccupent, dans la question pendante entre nous et la France.

Entrent L'ARCHEVÊQUE DE CANTERBURY et I.'ÉVÉQllE D'ÊLY.

l'auchbvêque.

Dieu et ses anges gardent votre trône sacré et vous accordent d'en être long-temps l'orncmentl

LE r.OI HENRI.

Nous vous remercions. Savant prélat, nous vous prions de poursuivre et de vouloir bien expliquer dans un esprit de religion et de justice en quoi la loi salique, en vigueur en France, est ou n'est pas un empêchement à nos prétentions; et à Dieu ne plaise , mylord , que par une interprétation forcée et de subtils suphismes, vous commettiez siiemmciil la coupable faute de proclamer des

liires qui ne pourraient soutenir le grand jour de la vérité: — car Dieu sait combien d'hommes, aujourd'hui pleins de vie, verseront leur sang pour soutenir le parti que votre éminence va nous conseiller. Gardez-vous d'aller imprudemment engager notre personne et réveiller le glaive endormi de la guerre Songez-y bien, nous vous en sommons au nom de Dieu ; car jamais deux royaumes aussi puissans ne sont en très en lutte sans qu'il ait été répandu beaucoup de sang. Chaque goutte de ce sang innocent devra crier vengeance contre celui qui aura injustement aiguisé le glaive et abrégé la vie de tant d'hommes. Après cette recommandation, parlez, niylord ; nous sommes prêts à écouter, à saisir et à croire implicitement ce que vous nous direz, assuré que ce sera l'expression d'une conscience aussi pure que le pécheur lavé par les eaux du baptême.

l'archevêque.

Écoutez-moi donc , mon gracieux souverain , et TOUS, pairs qui avez voué votre vie, votre foi et vos ser\icesà ce trône impéiial. — Sire, les droits de votre majesté au trône de France ne rencontrent d'autre obstacle que ce principe qu'on fait remonter jusqu'à Pharamond : » In terram saticam mulieres ue succédant,» aNuUe femme ne succédera en terre salique. » Les Français soutiennent à tort que cetie terre salique est le royaume de France , et attribuent à Pharamond celte loi qui exclut les femmes; et néanmoins leurs propres auteurs affirment positivement que la terre salique est située en Allemagne, entre la Sahl et l'Elbe. Ce fut là que Charlemagne , après avoir subjugué les Saxons, laissa une colonie de Français qui , mécontens des femmes allemandes, auxquelles ils croyaient avoir quelques désordres à reprocher, établirent la loi en question , à savoir qu'aucune femme n'hériterait en terre salique ; or, cette terre salique est située, comme je l'ai dit, entre l'Elbe et la Sahl , et s'appelle aujourd'hui en Allemagne Meisen. Il est donc évident que la lui salique n'a pas été faite pour le royaume de France. Les Français d'ailleurs n'ont possédé la terre salique que quatre cent vingtun ans après la mort du roi Pharamond, considéré à tort comme l'auteur de cette loi ; car ce roi mourut l'an de grâce quatre cent vingt-six; et Charlemagne subjugua les Saxons et établit les Français au-delà de la Sahl en huit cent cinq. En outre, nous voyons dans leurs historiens que le roi Pépin, qui déposa Childéric, fit valoir, pour établir ses droits à la couronne de France, sa descendance de Blithilde, fille du roi Clothaire. De même Hugues Capet, qui usurpa la couionne au préjudice de Charles, duc de Lorraine, seul héritier mâle de la branche légitime de Charlemagne, pour colorer de quelque apparence de vérité ses prétentions nulles et mal fondées, prétendit descendre de la princesse Lingare, fille de Carloman , lequel était fils de l'empereur Louis, et ce dernier fils de Charlemagne. On peut en dire autant de Louis X, qui, seul hé-

ritier de l'usurpateur Capet, ne put porter avec une conscience tranquille la couronne de France, qu'après avoir acquis la curivieiion que la belle reine Isabelle, son aïeule, descendait eu ligne directe de la princesse Ermengare, fille du susdit Chai les, duc de Lorraine, et que par son mariage, la branche de Charlemagne avait été rattachée à la couronne de France. Ainsi il est aussi évident que la clarté du jour que les titres du roi Pépin, les droits de Hugues, et lapaisement des scrupules de Louis, sont fondés sur la descendance des femmes. Il en a été de même de tous lei rois de France jusqu'à ce jour; et néanmoins, ils opposent cette lui salique aux justes droits que votre majesté tient du chef des femmes; et ils s'enveloppent dans les filets captieux de la chicane plutôt que de masquer leurs titres équivoques, usurpés sur vos ancêtres et sur vous.

LE ROI HENRI

Puis-je, légitimement et en toute sûreté de conscience, proclamer cette préteution?

l'archevêqce.

Que le crime, s'il en est, retombe sur ma tête, ô mon redouté souverain ; car il est écrit dans le livre des Nombres : « Quand le fils meurt, que l'héritaqe passe à ta fille. » Sire , maintenez volie droit; déployez votre drapeau sauglaut; tournez vos regards sur vos illustres ancêtres. Allez interroger la tombe de votre aïeul, qui vous a transmis ses droits; évoquez son ombre guerrière, et celle de votre grand oncle Edouard le prince Noir, lui qu;, dans une tragique et sanglante journée, défit toutes les forces de la France, pendant que, debout sur une colline, son glorieux père regardait en souriant ce jeune lion s'abreu»er dans le sang de la noblesse française. 0 valeureux Anglais, qui pouvaient, avec la moitié de leurs forces, tenir tête à toute la puissance de la France, tandis que l'autre moitié les regardait faire en riant, et les bras croisés, l'évêqde d'élt.

Evoquez la mémoire de ces morts vaillans, et que votre bras puissant renouvelle leurs hauts faits Vous êtes leur héritier, vous siégez sur leur trône; le sang valeureux qui les illustra coule dans vos veines, et mon tout puissant souverain est au printemps de son âge, mûr pour les exploits et les grandes entreprises.

BXETBIl.

Vus frères, les rois et monarques de la terre, s'attendent tous à vous voir vous lever dans votre force, comme ont fait avant vous les lions de votre race.

WESTMORELillD.

Us savent que votre majesté a pour elle le droit, les moyens et la force; et cela est vrai. Jamais roi d'Angleterre n'eut une noblesse plus riche, des sujets plus loyaux : les corps seuls sont ici; tous les cœurs sont déjà campés dans les plaines de la France.

HENRI V

Oh 1 que les corps suivi'iii, mou bien-aimO- souverain , cl qu'avec le fer et le feu ils aillent faire triompher votre droit. Pour vous aider dans cette entreprise, nous, votre fidèle clergé, nous contribuerons pour une somme plus forte que l'Eglise n'en offrit jamais à aucun de vos ancêtres.

LE P.OI HENI^I.

Non seulement nous devons nous armer pour envahir la France; mais il nous fautencore pourvoir au moyen de nous défendre contre les Écossais, qui profiteront de l'occasion pour nous attaquer avec avantage.

l'archevêque.

Les populations de cette partie de nos frontières, mon gracieux souverain, seront un rempart suffisant pour protéger l'intérieur du royaume contre les attaques de ces brigands.

LE ROI UENRI.

Nous ne voulons pas parler seulement des incursions de quelques maraudeurs; mais nous craignons le mauvais vouloir de l'Ecosse, qui a toujours été pour nous un voisin des plus remuans; l'histoire nous apprend que mon aïeul n'a jamais porté la guerre en France, qu'aussitôt les Ecossais ne se précipitassent avec toutes leurs forces dans le royaume dégarni, comme la marée haute dans une brèche ouverte à sa fureur ; promenant le trépas dans nos champs dévastés, assiégeaiU nos châteaux et nos villes ; si bien qu'au bruit de leu«s ravages, l'Angleterre, vide de ses défenseurs, tremblait jusqu'en ses fondemens.

l'archevêque.

Sire, cHe a éprouvé de leur part plus de peur que de mal ; voyez en effet ce qui est arrivé. Pendant que tous ses guerriers- étaient eniFrance et qu'elle était veuve de sa noblesse absente, non seulement elle se défendit avec succès, mais encore elle fit prisonnier le roi d'Ecosse, qu'elle envoya en France, pour ajouter au triomphe d'Edouard la présence d'un roi captif, et rendre nos annales aussi riches de gloire que le fond de la mer abonde en débris de naufrage et en incalculables trésors.

WESTMORELAND

Mais il est un vieil adage, plein de vérité, qui

Pour venir à bout des Français, ar les Écossais.

Car l'aigle d'Angleterre une fois parti pour

iller chercher sa proie, vous verrez la belette

l'Ecosse se glisser dans son nid sans défense,

ircr les œufs de sa royale couvée, et, couitne la

.i.iis en l'absence du chat, gaspiller plus de

,■..; vi:,ions qu'elle n'en peut dévorer.

EXETER

Il faut en conclure qu'il y a nécessité pour le chat de rester au logis; toutefois c'est là une nécessité malheureuse; car nous avons des clefs pour enfermer nos provisions et des souricières pour attraper les voleurs. Pendant que le bras

armé combat au dehori, la tête prudente et sage doit se défendre i l'intérieur; car toutes les parties d'un gouvernement , quelle que soit la place qu'elles occupent dans l'échelle hiérarchique, doivent concourir à un but commun, et comme dan^ la musique, se coordonner pour produire l'harmonie générale.

l'archevêque.

Il est vrai : aussi le ciel a divisé l'économie de l'homme en diverses fonctions, dans lesquelles tou s les efforts, subordonnés à l'obéissance, tendent ù un but unique. Ainsi travaillent les abeilles, qu n la nature a voulu offrir à l'homme comme un exemple de l'ordre qui doit régner dans un état populeux. Elles ont un roi et des fonctionnaires de différens degrés: les uns, en qualité de magistrats, répriment les délits à l'intérieur ; d'autres, comme marchands, se livrent au commerce extérieur; d'autres, comme soldats, armés de leurs aiguillons, vont butiner sur les lleurs veloutées du printemps, etla troupe joyeuse rapporte le produit de sa maraude à la tente du roi ; celui-ci, dans sa majesté vigilante, surveiJIe le travail des architectes bourdonnans qui construisent leurs lambris d'or; les citoyens laborieux qui pétrissent le miel ; le peuple des travailleurs qui, chargés de leurs pesans fardeaux, encombrent la porte étroite du palais; le magistrat 4 l'œil grave, au bourdonnement sévère, livrant à l'exécuteur sinistre le frelon paresseux. J'en conclus que plusieurs parties d'un tout, ayant un but commun, peuvent agir dans une direction contraire, comme plusieurs flè(4es lancées de points différens volent vers le même but, comme plusieurs routes diverses aboutisseol à la même ville, comme plusieurs cours d'eau ont leur embouchure dans le même océan, comme plusieurs lignes convergent au centre d'un cadran solaire. C'est ainsi que des milliers d'actions, une fois le mouvement imprimé, peuvent aboutir à un but unique et marcher simultanément sans se nuire En France, donc, sire. Partagez votre heureuse Angleterre en quatre.portions. Emmenez-en une en France, et avec elle vous ferez trembler toute la Gaule. Si nous, restés au logis avec des forces trois fois plus considérables, nous ne pouvons écarter de notre porte la dent du chien de l'ètrangei-, qu'il nous déchire à belles dents, et que notre nation perde sa réputation de courage et d'intelligence.

LE ROI HENRI

Faites entrer les envoyés du dauphin.

Un Officier sort.

LE ROI , continuant.

Maintenant, notre résolution est prise, et avec l'aide de Dieu et le vôtre, qui êtes le nerf de notre puissance, puisque la France nous appartient nous l'obligerons à fléchir sous notre loi, ou nous la briserons en éclats ; ou nous régnerons d'une

manière absolue et sans partage sur la France ci ses (luchi;s, qui valent presque Jcs royaumes, ou nous déposerons nos ossemens dans une urne rhélive, sans tombeau et sans épitaphe, ou notre histoire racontera nos hauts faits avec orgueil, ou notre lonibe sera silencieuse comme les muets du sérail, elil n'en sera point question dans nos anrnles.

Eiiireiu L'AMBASSADEUR DE FRANCE el sa Suite.

Kn tiirnii; tuiii[>s, on nppurU-uii iliail qu'on liepose ilevant

i,E iioi , continuant.

Nous voici 'maiiitenanl disposé à entcmlre le

uiessage de notre beau cousin le dauphin; car

un nous annonce que c'est de sa part, el non de

celle du roi, que vous vous présentez à nous.

l'ambassadeur.

Votre majesté veut-elle nous permettre d'arti- ««ler librement le message dont nous sommes chargés; ou nous l'audra-t-il adoucir l'expression des senlimeos du dauphin et les termes de notre acibassade?

LE ROI HENRI

Nous ne sommes pas un lyran, mais un roi rlvrclicn; nulic raison lient noire ressentiment ï<issi complelement enchaîné que le sont les ■.naMieureux chargés de fers dans nos prisons. Fuiles-nous connaître librement et sans crainte les inlentions du dauphin.

l'aubassadeur.

Les voici en peu de mots : Votre majesté a dernièrement envoyé en France revendiquer la possession de certains duché», du chef de votre illustre prédécesseur Edouard III. En réponse à cette réclamation, le prince noire niailre nous charge de vous dire, — que vos prétentions se ressentent un peu trop de votre jeunesse: il vous ave] til charitablement qu'il n'y a rien en France que vous puissiez gagner avec une sarabande; vous ne sauriez y faire une orgie de duchés. En I iiuséqueiice, il vous envoie, comme beaucoup plus (.onforme à vus goûts, le trésor que voici, en retour duquel il désire qu'il ne soit plus question on ire vous des duchés que vous réclamez. Voilà re que le dauphin vous fait dire.

LE ROI HENRI

De quoi se compose ce trésor, mon oncle? EXF.TEB, apris avoir regardi' dans le haril. De balles de paume, sire!

LE ROI UrSRl.

Nous sommes chai»né de voir le dauphin prendre avec nous ce ton facétieux. Nous le remercions de son cadeau, et vous de vos peines. Quand nous aurons appareillé nos raquettes avec ces balles. Dieu aidant, nous jouerons en France une partie qui pourrait bien compromettre sérieusement la couronne de son père. Dites-lui qu'il vient

MAGASIN TIlEATKAIi ]/I'ilANGER.

d'engager la partie avec un adversaire qui ne lui laissera pas de répit , etqui lancera ses ballesdans toutes les cours de France. Nous comprenons parfaitement l'a propos de son allusion aux jours orageux de notre jeunesse ; mais il ne réfléchit pas à l'usage que nous en avons fait. Nous n'avons eu le trône d'Angleterre qu'en médiocre estime: il nous paraissait trop chétif; aussi nous en sommes-nous tenu éloigné ; et comme il arrive toujours que l'un n'est jamais plus gai que lorsqu'on voyage à l'étranger, nous nous sommes abandonné à une licence effrénée. Mais dites au dauphin, — qu'une fois monlé sur le trône de France, je saurai maintenir ma dignité, agir en roi et déployer le pavillon de ma grandeur. C'est dans ce but que, dépouillant ma majesté, j'ai travaillé sans relâche fom-meun humble artisan ; mais j'apparaîtrai bientôt avec le front ceint d'une si éclatante auréole, que les yeux de la France en seront éblouis, et que le dauphin'ne pourra, sans s'aveugler, fixer les rayons de ma gloire. Dites de ma pari à ce prince qui raille si agréablemeni, — que sa plaisanlerie a Iransformé ces balles en boulets, et qu'il aura à répondre du carnage qui va voler avec eux. Colle plaisanterie sera cause que plus d'un époux seta enlevé à son épouse, plus d'un fils à sa mère, «■(Ue plus d'un château croulera ; el les génération;, qui sont encore à naître auront sujet de maudire l'insultante ironie du dauphin. Mais Dieu en décidera dans ses décrets impénétrables; c'est à ce Dieu que j'en appelle; c'est en son nom, dites-le au dauphin, que je vais me mettre en marche, pour venger mou injure selon la mesure de mes f^irces, et déployer un bras armé par la justice, dans une cause légitime et sainte. Sur ce, parlez en paix , et dites au dauphin qu'il trouvera sa plaisanterie bien sotte, lorsqu'il veria qu'elle fait verser plus de larmes qu'elle n'a provoqué de rires. — Qu'ils soient reconduits sous une escorte sûre. — Adieu.

L'A.«B,vssADEiin et sa Suite sortent.

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