‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 241 sur 633 · LE GOUVERNEUR · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEUR

Permettez, mylord, que je meure avec lui.

CLIFFORD

Soldats, qu'on l'emmène.

LE GOUVERNECB.

Ah! Clifford, ne tuez pas cet enfant innocent ; vous provoqueriez la haine de Dieu et des hommes.

II s'éloigne, entraîné par les soldats.

CLIFFORD

Quoi donc! est-il déjà mort? ou est-ce la peur qui lui fait fermer les yeux? — Je vais les lui ouvrir.

BBTLAND , à part.

Ainsi le lion couve du regard sa victime qui tremble sous sa griffe dévorante; c'est ainsi qu'il s'avance, insultant à sa proie ; c'est ainsi qu'il se prépare à déchirer ses membres. — (A Clifford.) Mon bon Clifford, tue-moi avec ton épée, et non avec ces regards cruels et menaçans. Généreux Clilford, entends-moi avant que je meure. — Je suis un objet trop chétif pour mériter ta colère ; vengetoi sur des hommes, et laisse-moi vivre.

CLIFFORD

Tu parles en vain, malheureux enfant; le sang de mon père a fermé dans mon cœur tout passage â la pitié.

aUTLAND.

Eh bien, que le saug de mon père le rouvre; c'est uu homme, lui; Clin'ord, va le combatlre.

CLIFFOBD.

Quand j'aurais ici tes frères, leurs vies et la tienne ne suffiraient pas à ma vengeance : non, si j'exhumais tes ancêtres, et suspendais en l'air Ieu:s cercueils pourris et enchaînés, ma fureur ne serait pas éteinte, ni mon cœur soulagé; la vue d'un membre de la maison d'York est un supplice dont mon ame est torturée; et jusqu'à ce que j'aie exterminé cette race maudite, sans en laisser un seul individu vivant, ma vie est un enfer. C'est pourquoi , —

Il lève le bras pour le frapper.

RDTLABD.

Oh I laisse-moi prier avant de mourir ; c'est toi que je prie : bon CliSord, aie pitié de moi.

CLIFFORD

Oui, toute la pitié que comporte la pointe de mon épée.

KCTLAMD.

Pourquoi veux-tu me tuert Je ne t'ai jamais fait de mal.

CLIFFORD

Ton père m'en a fait.

RBTUND.

Mais c'était avant que je fusse né. Tu as un fils: au nom de ce fils, aie pitié de moi, si tu ne veux qu'en expiation demi mort, — car Dieu est juste,— il ne périsse aussi misérablement que moi. Ahl laisse-moi passer ma vie en prison, et quand il m'arrivera de te donner un sujet de mécontentement, alors fais-moi mourir; car maintenant tu n'as aucun motif.

£LIFFORD.

Aucun motif? Ton père a tué mon père; c'est pourquoi, meurs.

Il le poigaarile.

RDTLAND.

Cl! faciant laudis summa sit isla tuœ '.

11 meurt.

CLIFFORD

PlanlagenetI Je viens, Plantagenetl Le sang de ton fils figé sur mon épée y restera jusqu'à ce que le tien s'y réunisse, et que je les efface tous deux. 11 s'éloigDe.

SCEiNE IV.

Mi!-melieu.

Bruit de ttompcitcs. Arrive YORK.

TORK.

L'arnifC de la reine est victorieuse; mes deux

F;i>!iMil iiS ilii-ux que ce suit là lOD plus grjn>l exploit' (iV,./,r (//. imducteur.)

oncles ont péri en me défendant, et tous mes partisans tournent le dos àl'ennemiimpétueux, comme des vaisseaux devant le souffle du vent, ou des agneaux que poursuivent des loups affames, et fuient. Mes fils, — Dieu sait ce qu'ils sont devenus ; mais ce que je sais, c'est qu'ils se sontconduits en hommes que, vivans ou morts, doit couronner la gloire. Trois fois Richard m'a ouvert un passage à travers la foule ennemie; trois fois il s'est écrié: a Courage, mon père I combattez jusqu'au bout ! » Trois fois Edouard est venu prendre place à mes côtés, l'épée rougie jusqu'à la garde du sang de ceux qui s'étaient mesurés contre lui. Et au moment où les guerriers les plus infatigables se retiraient, Richard s'est écrié : « Chargez I ne cédez pas un pouce de terrain 1 » Puis il a ajouté : « Une couronne ou un glorieux tombeau! un sceptre OU un cercueil! » Alors nous avons renouvelé le combat; mais, hélas! nous avons échoué de nouveau, comme on voit un cygne essayer de lutter en vain contrelecourant,eluser inutilement ses forces cott treles flots qui le maîtrisent. {On entend h bruit det combattans qui s'approchent.) Ah! qu'enlends-jel Le fatal vainqueur nous poursuit! et je suis troj faible pour fuir sa fureur; mais, quand même ji serais assez fort, je ne la fuirais pas. Le sablie de ma vie est arrivé à son terme : il faut demeure] ici; c'est ici que je dois mourir.

Arrivent LA REINE MARGUERITE, CLIFFORD et NORTHUMBERLAND, suivis d'une troupe dt Soldats.

YORK, continuant.

Viens, sanguinaire ClifTord, — farouche Nor» tbumberland ; j'appelle sur moi l'explosion la plu violente de votre insatiable fureur; je m'oflie ei but à vos coups, et je les attends.

NORTBtlUBERLAND.

Orgueilleux Plantagenet, rends-toi i notr merci.

CLIFFORD

Oui, une merci du genre de celle que son bra sans pitié a tcmoiguée à mon père en lui donnaa la mort. Pbaéton, te voilà tombé de ton char et c'est à ton midi que ta carrière est close.

ÏORK.

Pareil au phénix, peut-être naitra-t-il de me cendres un veni;eur qui vous châtiera tous: dam cet espoir, je lève les yeux au ciel , et je bravt tout ce que peut m'infliger votre fureur. Que n'a vanccz-vousT Quoi! vous êtes une foule, et toui avez peur?

CLIFFORD

Ainsi combattent les lâches quand ils ne peU' vent plus fuir; ainsi la colombe frappe de son be les serres pénétrantes du faucon; ainsi le voleur dont la vie est condamnée sans retour, se répani en invectives contre ses gardiens.

YORK

0 ClifTord I rèDécbis un moment; rappcUe-lo

HENRI VI

ce que je fus; alors, si tu le peux sans rou;;ir, rn'^anle-moi en face, et mords cette langue qui me calomnie en accusant de lâcheté l'honimc Jont naguère le regard te faisait trembler et fuir.

CtIFFORD.

Je ne veux pas lutter avec toi de paroles; je vais te combattre avec le glaive, en te portant quatre coups pour un.

II met l'epéeS la main.

Arrête, vaillant Clifford. J'ai mille raisons pour prolonger la vie du traître. — La rage le rend sourd : parle-lui, Norlhumberland.

NORTOUHBERLAND.

Arrête, Clifford. Ne lui fais pas tant d'honneur que de te blesser le bout du doigt, même en lui perçant le cœur. Quand un chien montre les dents, quelle valeur y a-t-il à lui mettre la main dans la gueule , alors qu'on peut le chasser à coups de pied. Il est permis à la guerre de prendre tous ses avantages; on peut être dix contre un et conserver sa réputation de courage.

Ils rorlent la main sur "ïork, qui se débat contre eux. CLIFFORD.

Ainsi se débat l'oiseau dans les lacs.

HOr.THUMBERLAUn.

Ou le lapin dans le &let.

York est fait prisonnier.

YORK

Ainsi les voleurs triomphent en contemplant la proie qu'ils ont conquise; ainsi succombe l'honnête homme, accablé par des brigands.

NORTHtMBERLiMD.

Maintenant, que votre majesté veut-elle que nous fassions de lui?

lA REINE MARGUERITE.

Braves guerriers, CliiTord et Norlhumberland, obligez-le à se tenir debout sur ce monticule , lui dont les bras ambitieux s'ouvraient pour embrasser des montagnes, et n'embrassaient que leur ombre. Eh quoi! c'est donc toi qui voulais être roi d'Angleterre? C'est donc toi qui, en plein parlement, étalais ton orgueil, et vantais l'illustration de laracel Où sont maintenant les fils nombreux? Que ne viennent-ils te défendre? Où sont le libertin Edouard et le robuste George? Où est ce vaillant monstre au dos voûté, ton fils Richard, dont la voix grommelante ne cessait d'encourager son père dans sa révolte? Où est aussi Rutland, ton enfant chéri? York, regarde. (Elle lui montre un mouchoir ensanglanlô.) y^i trempé ce mouchoir dans le sang que l'épée du vaillant Clifford a fait jaillir du sein de ton fils; et si tu as des larmes à donner à sa mort, voilà qui pourra te servir à les essuyer. Hélas I infortuné York, si je ne te haïssais mortellement, je déplorerais ton malheureux sort. York, je t'en prie, réjouis-moi du spectacle de ton afOiclion; frappe du pied , rugis, écume, pour que je chante et danse. Eh quoil l'orgueil a-t-il donc à ce point desséché les

entrailles, que tu n'as pas une seule larme à donner à la mort de Rutland? Pourquoi celle résignation? Je voudrais te voir délirer, et c'est pour cela que je t'insulte. Mais je vois que pour m'égayer il te faut un salaire. Tu ne parleras pas, si tu n'as une couronne sur la tête. Vite, une couronne pour Yorkl — Mylords , prosternez-vous humblement devant lui. — Tenez-lui les maius pendant que je lui ceindrai le diadème. — {Elle lui met sur la tête une couronne de papier.) A présent, ne trouvez-vous pas qu'il a vraiment l'air d'un roi I Voilà l'homme qui s'est assis sur le trône du roi Henri; voilà celui qui était son héritier adoptif. — Mais comment se fait-il qu'au mépris de son serment, le grand Plantagenet se soit couronné sitôt? Si je ne me trompe, tu ne devais être roi qu'après que la mort et le roi Henri se seraient donné la main. Comment se fait-il que tu aies arraché la couronne à son front pour en ceindre ta tête, lui vivant, et en violation de ton serment solennel? Ohl c'est un crime impardonnable. Qu'on abatte en même temps sa couronne et sa télé , et qu'en un clin d'œil il ait cessé de vivre.

CLIFFORD

Je remplirai cet office en mémoire de mon père.

LA REINE MARGUERITE

Un instant encore; écoutons sa harangue.

YORK

Louve de France, pire que les loups les plus féroces, toi dont la langue est plus envenimée que la dent de la vipère I combien il est peu séant à ton sexe d'insulter, en femme sans pudeur, au malheur de 'ceux que la fortune a rendus tes captifs. Si tu n'avais le visage aussi impassible qu'un masque, si l'habitude du crime ne t'avait cuirassée d'impudence, reine orgueilleuse, j'essaierais de te faire rougir. Te dire d'où tu viens, et de qui tu es née, c'en serait assez pour te couvrir de confusion, si la honte avait encore quelque prise sur loi. Ton père prend le titre de roi de Naples, des deux Siciles et de Jérusalem ; et cependant il est moins riche qu'un fermier anglais.Est-ce ce monarque indigent qui t'a enseigné i'insolence? C'est peine inutile, reine arrogante, à moins que tu ne veuilles vérifier cet adage, qui dit qu'un gueux, une fois à cheval, éreinte sa monture. Habituellement c'est la beauté qui rend les femmes fiéres; Dieu sait que le ciel n'eu fut pas prodigue envers toi. C'est pour leur vertu surtout qu'elles sont admirées; c'est le contraire qui dans toi excite noire étonnenienl. C'est la pudeur et la dignité qui en font à nos regards des êtres divins; c'est par l'absence de ces qualités que tu es abominable à nos yeux. Tu es l'opposé de tout bien, comme nous le sommes des antipodes, comme lo miili l'est du septentrion. O cœur de tigre dans une poitrine de femme, as-tu bien pu, après a\oir trempé ce mouchoir dans le sang Je mon enfant, l'offrir à son père pour essuyer ses larmes, cl conserver encore les traits extérieurs de ion sexe 7

flIAGASIN THEATRAL ETRANGER.

Les femme ont en partage la douceur, la piiié , la sensibilité; tu es impassible, dure comme le roc, farouche, impitoyable. Tu voulais me voir délirer? Maintenant tu es satisfaite. Tu voulais me voir pleurer? A présent, tes vœux sont remplis; car l'ouragan chasse la pluie; mais quand sa fureur s'est calmée, la pluie commence. Ces larmes sont un tribut aux mânes de mon bieu-aiméRutland, et chacune d'elles crie vengeance contre ses bourreaux, — contre toi , barbare ClifforJ, — et toi, perfide Française.

HORTHOMBERLAND.

Malédiction I ses souffrances m'émeuvent au point que j'ai de la peine à retenir mes larmes.

YORK

Son visage, des cannibales affamés ne l'auraient pas ensanglanté, mais vous êtes plus inhumains, plus inexorables, — oh ! dix fois plus, — que les tigres de l'Hyrcanie. Contemple, reine barbare, les pleurs d'un malheureux père; tu as trempé ce mouchoir dans le sang de mon fils chéri; moi, j'efface ce sang avec mes la! mes. Tiens, reprendsle, et garde-le tomme un trophée. (// lui rejette le moiiclioir. ) Si tu racontes cette histoire sans altérer ta vérité, sur mon ame. ceux qui l'entendront verseront d'abonJanleslarmes; et ils diront: «Hélas! ce fut là une action bien atroce! » Tiens, prends la couronne, et avec la couronne ma malédiction. Puisses-tu, dans ta détresse, éprouver le traitement que m'inflige à présent la main trop

cruelle. ImpitoyableClifford, ôle-moi dece monde; que mon ame monte aux cieux, et que mon sang retombe sur vos têtes I

NORTHCMBERlAIln.

Quand il aurait été le bourreau de toute ma famille, je ne pourrais m'empêcher de pleurer avec lui , en voyant les angoisses qui torturent son ame.

LA BEINE HARGDERITE.

Eh quoi I vous pleurez, mylord de Northumberland. Songez aux maux qu'il nous a faits à tous; cette pensée aura bientôt séché vos larmes.

CLIFFORD

Voilà pour accomplir mon serment , voilà pour la mort de mon père.

Il poignarde York.

LA REINE UARGDERITE, lui portant aussi un coup de poignard.

Et voilà pour venger notre bon roi.

YORK

Ouvre-moi les portes de ta miséricorde , Dieu clément 1 mon ame, s'échappant par ces blessures, s'envole vers toi.

U meurt.

LA REINE MARGUERITE

Qu'on lui coupe la tête, et qu'on la place sur les portes d'York ; afin que de là York puissecontempler sa ville d'York.

Ils s'éloîgDent.

rm 00 PREMIER ACTE.

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