‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 325 sur 633 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

SGËNE PREMIERE

DEUX BOURGEOIS ae rencontrent.

PREMISR SOURGIOIS.

Où alIez>TOUB donc si vite?

DECXIÈME BOURGEOIS.

0ht — Dieu vous garde! je vais à la salle de Justice, pour apprendre quel sera le sort de l'illustre duc de Duckingliani.

PREMIER EOUr.CEOIS.

Je puis voMs épargner relie peine. Tout est fini; îl ne reste plus A remplir que la formalité de Tameoer le prisonnier dans sa prison.

DEnXIÈHE DOORÙEOIS.

Éliez-vous présent?

PREMIER BOCROEuIS;

Oui, sans doute.

DEl'llÈHE BOURGEOIS.

Quel est le résultai, je vous prie?

PREMIER BOURGEOIS

Vous pouvez aisément le deviner.

SEDXIÈHE BOURGEOIS.

A-t-il été déclaré coupable?

PREMIER BOURGEOIS

Oui, certes, et sacondamnation aété prouoncfc.

DEUXIÈME BOURGEOIS

J'en suis fàcbé.

PREUIKR «OURfiEOIS.

Beaucoup d'autres le sont pareillement.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

DEUXIEME BUORGEOIS.

Appro.nez-moi, de grâce, comment les choses se sont passées.

PKEHIER BOURGEOIS.

Je vais vous le dire en peu de mots. Le noble duc est venu à la barre ; là, aux accusations dirigées cuntre lui, il a persisté à répondre qu'il n'était pas coupable ; et il a allégué plusieurs raisons habiles pour se soustraire aux atteintes de la loi. De son côté, l'avocat du roi a fait valoir les dépositions, les preuves, les confessions de divers témoins que le duc a désiré entendre face à face et de vive voix. Alors ont déposé contre lui son intendant; sir Gilbert Peck, son chancelier; Jean de la Cdur, son eonlesseur, et ce maudit moine, nopkius, qui a fait tout le mal.

DEUXIEME BODRCEOIS.

Celui qui nourrissait son orgueil de ses prophéties?

PftEUIER BOURGEOIS.

Lui-même. Tous ont proféré contre lui les accusations les plus fortes, qu'il a cherché mais en vain à repousser. Sur quoi ses pairs, en présence de toutes ces preuves, l'ont déclaré coupable de haute trahison. Il a parlé longuement et savamment pour écarter l'application de la peine capitale, mais son discours n'a produit d'autre effet qu'une pitié stérile.

DEUXIÈME BOURGEOIS

Après tout cela, quelle a été son attitude?

fREUIER BOURGEOIS.

Quand on l'a ramené à la barre, — pour entendre sonner son glas de mort, prononcer son jugement, — il s'est trouvé saisi d'une agonie si intense, que la sueur lui coulait à grosses gouttes; a il prononcé â la hâte quelques paroles d'irritaliun : mais bientôt il a repris possession de luimême, et il n'a cessé de montrer depuis une douceur et une résignation exemplaires.

DEUXIÈME BOURGEOIS

Je ne pense pas qu'il craigne la mort.

PKEUIER BOURGEOIS.

Non, assurément; il n'est pas pusillanime à ce point. Mais ce qui doit quelque peu l'aQecter, C'est la cause qui a amené ce résultat,

DEUXIÈUE BOURGEOIS.

Certainement, le cardinal est au fond de tout celai

PREUIER BOURGEOIS.

C'est probable; toutes les conjectures semblent l'établir; d'abord, la mise en accusation de Kildaie, alors gouverneur de l'Irlande, où pour le remplacer on s'est hâté d'envoyer le comte de Surrey dans la crainte qu'il ne défendit son père.

DEUXIÉUE BOURGEOIS.

Ce fut l'acte d'une politique bien profondément perverse.

PREMIER BOURGEOIS

A son retour, sans nul doute, il en témoignera sa reconnaissance ù qui de droit. Il y a une remarque que tout le monde a faite ; quelqu'un obtient-il la faveur du roi, à l'instant le cardinal lui

trouve de l'emploi, et se hâte de l'éloigner de la cour.

DEUXIÈME BOURGEOIS

Autant le peuple le hait cordialement et voi"lialt le voir à dix pieds sous terre", autant le duc est aiméet idolâtré; on nel'appelle que lebienfais-int Buckingbam, l'homme affable par excellence. —

PREMIER BOURGEOIS

Restez ici un moment, et vous allez voirl'illuslre malheureux dont vous parlez.

Arrive BUCKINGHAM, revenant du tribunal; V est précédé de plusieurs Huissiers a verge; on porte devant lui la hache dont le tranchant est tourné de son côté; à droite et à gauche marchent des Hallebardiebs ; puis viennent SIR THOMAS LOVELL, SIR NICOLAS DE VAUX, SIR WIL- LIAM S.\NDS et LA FooLE du peuple.

DEUXIÈME bourgeois.

Tenons-nous ici, et regardons-le.

BUCKINGBAH.

Bonnes gens, vous tous qui êtes venus jusqu'ici pour vous apitoyer sur mon sort, écoutez ce que je vais vous dire; après quoi rentrez chacun chez vous, et oubliez-moi. J'ai été aujourd'hui condamné comme traître, et c'est comme tel que je vais mourir; toutefois, j'en prends le ciel à témoin, — puissé-je tomber foudroyé sous les coups du remords avant d'être frappé par la hache, s'il n'est pas vrai que je n'ai cessé d'être un sujet fidèle. Je n'en veux point à mes juges, et leur pardonne ma mort; en l'état delà cause, iisn'ont pu juger autrement; mais quant à ceux qui ont voulu ma mort, je pourrais les souhaiter plus chrétiens qu'ils ne sont. Qu'ils soient ce qu'ils voudront, je leur paidonne de grand cœur: néanmoins, qu'ils ne se glorifient pas du mal qu'ils commettent, et qu'ils n'élèvent pas sur la tombe des grands l'édifice de leur perversité; car alors mon sang innocent crierait contre eux vengeance. Je n'espère pas que ma vie soit prolongée eu ce monde; je nele demanderai même pas, quoique la bonté du roi soit plus inépuisable que mes fautes ne pourraient être nombreuses. 0 vous, cœurs d'élite, qui chérissez Buckingbam, et ne craignez pas de lui donner des pleurs, vous, ses nobles amis, ses compagnons fidèles, dont il lui est si pénible de se séparer, et pour qui seuls il regrette de mourir, accompagnez-moi, comme de bons anges, jusqu'à mon trépas ; et quand la hache, qui doit faire entre nous uu long divorce, tombera sur moi, que vos prières s'exhalent ensemble et portent mon ame vers les cieux. — {Aux yurdcs.) Conduisez-moi, au nom de Dieu.

LOVELL

Au nom de la charité, je supplie votre seigneurie, si jamais il vous est arrivé de nourrir un sentiment malveillant conue moi, de vouloir bien uiaintcuaut me pardonner en toute sécurité.

BUCKINCBAU.

Sir Thomas Lovell, je vous pardoDDC d'aussi

HENRI VIIL

bon cœur que je désire être pardonné ; je pardonne à tous; quelque nombreux que puissent être ceux qui m'ont voulu nuire, je fais ma paix avec eux : je ne veux emporter dans ma tombe aucun sentiment de haine. Recommandez-moi à ta majesté; et s'il vous parle de Buckingham, dites-lui que vous l'avez rencontré en route pour le ciel ; mes vœux et mes prières sont encore pour le roi ; et jusqu'à ce que mon ame m'ait quitté, je ne cesserai d'appeler sur lui les bénédictions divines. Qu'il vive plus d'années que je ne pourrais en compter dans le temps qui me reste à vivre! Que son règne soit doux, et que son peuple l'aime I et lorsque, plein de jours, il arrivera au terme de sa carrière, que la bonté et lui descendent dans le même tombeau I

lOVELl.

Je dois conduire votre seigneurie au bord du fleuve; là je vous remettrai entre les mains de sir Nicolas de Vaux, qui est chargé de vous accompagner jusqu'à votre 6n.

SE vicx, à quelques officiers.

Allez tout préparer ; le duc va venir : ayez soin que le bateau soit prêt, et décoré comme il contient à la grandeur de son rang.

BUCEISGHAU.

Non, sir Nicolas ; laissez ce soin ; le faste en ce moment ne serait pour moi qu'une dérision. En arrivant ici, j'étais lord grand connétable et duc de Buckingbam ; maintenant je ne suis que le chétif Edouard Bobun; néanmoins je suis plus grand que mes accusateurs, qui n'ont jamais su ce que c'était que la vérité : moi, maintenant je la sceiie de mon sang, et ils porteront un jour la peine de ce sang. Mon noble père, Henri de Buckingbam, le premier qui ait levé l'étendard contreJ'usurpateur Richard, ajant dans sa détresse cherché un asile chez son serviteur Baaister, fut livré par ce misérable et mis à mort sans jugement: la paix de Dieu soit avec lui I Henri VII, son successeur, douloureusement affecté de la perte de mon père, en prince généreux, me rétablit dans les honneurs de ma race, fit sortir ma maison de ses ruines et lui rendit son premier lustre. Maintenant, son fils Henri VIII me ravit d'un seul coup la vie, l'honneur, mon nom et tout ce qui me rendait heureux. J'ai eu des juges, je l'avoue, et l'avantage d'un débat solennel; en cela j'ai été mieux partagé que mon malheureux père. Mais il est un point «ur lequel nos deux destinées se ressemblent; — tous deux nous avons été victimes denos serviteurs, des hommes que nous aimions le mieux ; conduite dénaturée et perfide I En toute chose le ciel a ses desseins. Vous qui m'écoutez, recevez et tenez pour vrai ce conseil d'un mourant: — A ceux qui ont votre affection et votre confiance ne vous livrez pas avec trop d'abandon ; car ceux dont vous faites vos amis, et à qui vous donnez votre cœur, dès qu'ils aperçoivent le moiudre déclin dans votre fortune, vous échappent comme une onde fugitive, et vous ne les retrouvez plus qu'au bout de l'abime «ù Us veulent vous précipiter. Vous tous, bonnes

gens, priez pour moi t II fautmaintenantque je vous quitte : la dernière heure de ma longue et pénible existence est venue. Adieu : quand vous voudrez conter quelque histoire douloureuse, dites comment je suis mort. J'ai fini j et que Dieu me pardonne!

BccsiNGHiH et SA Sditb i'iloignent.

FKEUIEB EOCRGEOIS.

Obi cela navre le cœurt Cette mort atiirera bien des malédictions sur ses auteurs.

DEDXIÈUE BOURGEOIS.

Si le duc est innocent, c'est chose déplorable : mais je puis vous faire part en confidence d'un autre événement qui , s'il arrive, sera plus malheureux encore.

PREMIER BOURGEOIS

Que les bons anges nous en préservent! De quel événement voulez-vous parler! vous ne doutez pas, j'espère, de ma discrétion l

DEtJXIÈUE BOUltGEOIS.

Ce secret est si important, qu'il faut à le garder une fidélité à toute épreuve.

PREMIER BOURGEOIS

Faites-m'en part ; je ne suis pas indiscret.

DEUXIÈUE BOURGEOIS.

Je le sais : je vais donc vous le dire. N'avezvous pas depuis quelques jours entendu circuler le bruit d'un divorce entre le roi et la reine Catherine T

FREUIEK BOURGEOIS.

Oui, mais il n'a pas pris de consistance ; car ce bruit étant parvenu aux oreilles du roi, plein de colère, il a envoyé au lord maire l'ordre d'arrêter sur-le-champ cette rumeur , et d'imposer silence aux bouches qui la propageaient.

DEUXIÈUE BOURGEOIS.

Mais ce bruit mensonger est devenu aujourd'hui une vérité; il a repris son cours de plus belle; et tenez pour certain que le roi tentera l'aventure. Le cardinal ou quelque autre de ceux qui l'approchent, par animosité contre notre bonne reine, a mis dans l'esprit du roi des scrupules qui finiront par la perdre. Ce qui le confirme, c'est l'arrivée récente du cardinal Campéius , qui vient, dit-on, pour cette affaire.

PREUIER BOURGEOIS.

C'est l'ouvrage du cardinal; il a voulu par là se venger de l'empereur, pour lui avoir refusé l'archevêché de Tolède qu'il lui avait demandé.

DEUXIEUE BOURGEOIS.

Je pense que vous avez deviné juste; mais n'est-il pas cruel que ce soit la reine qu'on punisse? Le cardinal en viendra à ses fias, et il faudra qu'elle succombe.

PKEMIER BOURGEOIS.

C'est douloureux. Nous sommes ici trop en public pour tiaiier cette matière; allons causer ensemble plus en particulier.

Ils s'cloi^acDt.

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