‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 427 sur 633 · PREMIER PATRICIEN · texte numérisé non relu

PREMIER PATRICIEN

Vous n'en êtes que plus noble à nos yeux.

CORIOLiN.

Je m'étonne que ma mère n'approuve pas davantage ma conduite, elle qui habituellement traitait ces gens-là d'esclaves à laine , de créature faites pour être achetées et vendues comme une marchandise, qui ne doivent paraître en nutri présence que la tête nue, rester immobiles et ad mirer bouche béante , quand un homme de mot rang se lève pour parler de la paix ou de la guerre — (A Volumnie.) Je parle de vous. Pourquoi m« souhaiter plus d'aménité? Voulez -vous que j« mente à ma nature? Il vaut mieux, croyez-moï que je reste ce que je suis.

VOLCMNI

0 mon fils, mon fils, j'aurais roulu qu'ava» d'user votre pouvoir vous l'eussiez solideméa

établi.

CORlOiaH.

Laissez faire.

VOLDHKIE.

I Vous ne seriez pas moins resté ce que fou

CORIOLAN

êtes, en faisant moins d'cITorts ponr cela. Votre caractère eût rencontré moins d'obstacles irrilans, si, avant de le dévoiler au peuple, vous aviez attendu qu'il fût impuissant à vous contre-carrer. conuLAN.

Que l'enfer les confonde I

VOLUUNIE.

Et les brûle.

Eiilrenl MÉNÉNIUS et plusieurs SÉNATEURS.

UÉMENIUS.

Allons, allons, vous avez été trop brusque, un peu trop brusque; il faut revenir avec nous , et tâcher de rajuster les choses.

PREUIEK S£N\TEUK.

Il n'y a pas d'autre remède, si l'on ne veut voir l'édilice de Rome se fendre par le milieu , et s'é- i crouler. I

VOLlIMItlE.

Je vous en prie, acceptez ce conseil; j'ai un •œur aussi peu disposé à céder que le vôtre; mais j'ai une tête qui sait imprimer à ma colère une dircciioa conforme àmon intérêt.

MÉMiNIUS.

Voilà qui est bien parlé , noble dame. Plutôt que de souiïrir qu'il abaissât sa fierté devant ce troupeau, si le salut de tout l'état n'exigeait ce remède, on me verrait revêtir l'armure que j'ai à peine la force de porter.

CORIOLAN

Que faut-il faire ?

HÉNEMUS.

Kcluurner auprès des tribuns.

COniOLAN.

Va après 7

MÉNCNIDS.

lU'tiacter ce que vous avez dit.

COUIOLAN.

Me rétracter î — Je no le ferais pas pour les dieux ; et je le ferais pour eux !

VOLUMNIE.

Vous êtes trop absolu ; la plus noble fierté peut céder sans honte, alors qu'une impérieuse nécessité l'exige. Je vous ai entendu dire qu'à la guerre le courage et Ihabiletê dcivent aller ensemble, comme deux amis inséparables. Je vous l'accorde ; mais je vous demande si dans la paix leur concours n'est pas moins nécessaire, et si tous deux lie perdent pas beaucoup à être séparés?

COniOLAN.

Cah , bah !

UENÉNIBS.

La question est fort judicieuse.

VOLUUNIE.

Si l'honneur vous permet à la guerre de paraître autres q e vous u'ùles — « et c'est une

conduite que l'habileté vous prescrit dans votre intérêt, — pourquoi cette habileté ne serait-elle pas aussi permise dans la paix que dans la guerre, puisqu'elle est aussi indispensable dans l'une que dans l'autre?

CuniOLAN.

Pourquoi ce raisonnement ?

VOLUMNIE.

Parce que maintenant votre devoir est de parler au peuple, non d'après vos véritables sentimens, non en lui disant ce que votre cœur vous dicte, mais en lui adressant des phrases banales, des paroles insignifiantes qui n'exprimeront point votre pensée. Or, il n'y a pas là plus de déshonneur qu'à soumettre par les voies de la douceur une ville dont la prise eût pu mettre votre fortune en péril et compromettre la vie de vos soldats. Je n'hésiterais pas à dissimuler, si mon salut et celui de mes amis imposait à mon honneur cette nécessité; et je vous parle en ce moment au nom de votre femme, de votre fils, des sénateurs , des nobles. Préférez-vous donc faire parade de vos, mépris aux yeux de la populace, plutôt que de lui faire quelques cajoleries pour vous concilier son affection, et sauver par là ceux dont une conduite contraire peut consommer la ruine î

UÊNÉNIUS.

Noble dame! — {A Coriolan. ) Allons, venez avec nous ; parlez au peuple un langage conciliant; par là vous pouvez non seulement conjurer les dangers du présent, mais encore réparer les pertes du passé.

VOLUMNIE.

Je t'en conjure, mon fils, va te présentera eux ton bonnet à la main , que tu tendras vers eux; que tes genoux baisent le pavé, car, en pareille circonstance , aux yeux des ignorans , l'action a plus d'éloquence que la parole; imprime à ta tête un balancement plein de lenteur, comme pour corriger la fierté de ton cœur devenu humble et docile comme le fruit mùr qui cède à la main qui le touche : dis-leur que tu es leur soldat; que, nourridans le tumulte descamps, tu n'as pas ces manières conciliantes que néanmoins tu devrais avoir, et qu'on est en droit d'exiger de toi en cette occasion, où tu as besoin de te concilier leurs bonnes grâces ; ajoute toutefois qu'à l'avenir tu feras ton possible pour leur complaire.

MÉNÉNIUS

Si vous faites ce qu'elle vous dit, cela suffira pour que leurs cœurs soient à vous ; car ils sont aussi prompts à accorder leur pardon quand on le leur demande, jju'ils le sont à parler saus savoir ce qu'ils disent.

VOLDUNIE.

Je t'en conjure, va, et conduis-toi d'après nos

conseils, quoique je sache que tu aimerais mieux

suivre ton ennemi dans un gouffre de llammes que

le flatter dans un bosquet riant. Voici Cvminius.

530 MAGASIN THEATRAL ETRANGER

Entre COMINIUS.

COHINJDS.

Je viens de la place publique; seigneur, prenez des mesures pour vous défendre ; vous n'avez plus de ressources que clans la modération ou l'absence : la fureur du peuple est au comble.

HÉNÊMDS.

II faut des paroles conciliantes.

COUIKIUS.

Ce moyen pourra réussir , si toutefois sa fierté consent à l'employer.

VOLOaNIE.

Il le faut , et il y consentira. Je l'en prie , dis que tu le veux, et vas-y sur-le-champ.

COKIOLAN.

Faut-il donc que j'aille leur montrer ma tête rasée, et que ma langue avilie donne à mon noble cœur un démenti qu'il lui faudra supporter? Eh bien, je le ferai; et cependant, s'il n'y avait de menacé que ce morceau d'argile, que ce corps de Marcius, ils le réduiraient plutôt en poussière et le jetteraient à tous les vents. — Allons au forum. Vous m'avez imposé là un rôle dont je ne m'acquitterai jamais d'une manière naturelle.

COMIMUS.

Venez, venez; nous vous soufflerons.

VOLCMNIE.

Je t'en conjure, mon cher filsl Tu as dit que mes louanges avaient fait de toi un guerrier; pour obtenir de moi de nouveaux éloges, fais ce que jusqu'à ce jour tu n'as pas fait encore.

CORIOLAN

Allons, il le faut. Imposons silence à mon caractère, et prenons celui d'une courtisane; que ma voix mâle et guerrière, qui dominait le bruit des tambours , soit remplacée par le fausset débile d'un eunuque, ou le timbre argentin de la jeune fille qui berce le sommeil des enfans. Ayons sur les lèvres le sourire du fourbe, et dans les yeux les pleurs de l'écolier. Ayons l'humble parole du mendiant; et que ces genoux armés, qui jusqu'à ce jour n'avaient appris à plier que dans l'étrier, fléchissent comme ceux de l'indigent qui vient de recevoir l'aumône I — Non, je n'en ferai rien, de peur de forfaire à mon propre honneur , et que cet avilissement de ma personne n'inocule à mon ame une bassesse indélébile.

VUtUM.NIE.

Eh bien , comme tu voudras : il est plus humiliant pour moi d'avoir à te prier que pour toi de supplier le peuple. Allons, qu» tout périsse ; que ta mère soit victime de ta fierté ; elle ne redoute pas pour elle les suites périlleuses de ton obstination, car elle brave la mort aussi intrépidement que toi. Fais comme il te plaira ; tu liens de moi ta vaillance , tu l'as sucée avec mon lait ; ton orgueil est i toi seul.

CORIOLAN

Vous allez être satisfaite, ma mère; je me ri:ml^ au forum. Ne me grondez plus; je vais escamoter l'affection du peuple, soutirer sou amour et revenir adoré de tous les artisans de Rome. Temz, voilà que j'y vais. Rappelez-moi au souvenir dr ma femme. Je reviendrai consul , ou ne vous tic/, plus jamais à mon talent danslarlde la Dallerie.

VOLDUNIE.

Fais à ta volonté.

Elle sort.

couiNins.

Partons ; les tribuns vous attendent ; préparezvous à répondre avec douceur ; car ils se proposent, dit-on, d'élever contre vous de nouvelles charges plus graves encore que les premières.

COIVIOLAN.

Avec douceur, voilà ma consigne. — Parton . je vous prie : qu'ils inventent des accusatii.n contre moi; je leur répondrai en homme d'Iioi^ neur.

HENÊNinS.

Oui, mais avec douceur.

CURIOLAN.

Avec douceur, soit; avec douceur.

Ils sortent.

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