‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 447 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

place publique.

Arrivent processionnellement, ausan d'unemusique triomphale, CÉSAR, ANTOINE, vêtu pour la fourse; CALPHURNIA, PORTIA, DÊCIUS, CI- CÉRON, BRUTUS, CASSIUS et CASCA, suivis d'uNE FOCLE DE PEUPLE datif laquelle se trouve UN DEVIN.

CÉSAR

Calphurnia, —

CASCA

Silence! César parle.

La musique

CESAR

Calphurnia, —

CALPnURMIA.

Me voici, seigneur.

CÉSAR

Tenez-vous sur le passage d'Antoine lorsqu'il exécutera sa course. — Antoine I

ANTOINE

César, seigneur.

CÉSAR

Antoine, souviens-toi de toucher Calphurnia dans ta course ; car nos anciens disent que la femme inféconde, si elle est touchée dans cette course sacrée, est guérie de sa stérilité.

ANTOINE

Je n'y manquerai pas : quand César dit, fait cela ! cela est fait.

JULES CÉSAR

CiSAR.

Continuons noire marche, et n'omettons aucune cérémonie.

La musi^e recommence.

LE DEVIN

César t

CtSAB.

Ha I Qui m'appelle?

CASCA

Que tout biait cesse! Qu'on fasse de nouveau silence.

La musique cesse.

CÉSAR

Qui m'appelle dans la foule? quelle voix perçante, dominant le bruit des instrumens, a crié César? Parle, César se tourne pour t'entendre.

LE DEVIN

Crains les ides de Mars.

CÉSAR

Quel est cet homme?

BRDTCS.

C'est un devin qui te dit de craindre les ides de Mars.

CÉSAR

Qu'on l'amène devant moi, je veux le voir en face.

CASCA

L'ami, sors de la foule, regarde César.

CÉSAR

Qu'as-tu à me dire, maintenant? parle de nouveau.

LE DEVIN

Crains les ides de Mars.

C'est un rêveur, laissons-le; continuons notre marche.

Le CoRTÉGi l'éloigné, à Vexcqtlion de Bbcius et Cassids.

CASSIOS.

Te proposes- lu d'aller voir la cours» î

BRCTCS.

lloi? non.

CASSICS.

Tiens-y, je te prie.

BRUTns.

Je n'aime point les jeux; Antoine devrait me céder une partie de sa gaité folâtre : que je ne l'empêche pas d'y aller, Cassius ; je vais te quitter.

CASSIDS.

Brutus, depuis quelque temps je t'observe; jo ne vois plus dans tes yeux celte tendresse affectueuse que j'y trouvais naguère. Il y a quelque chose de trop froid, de trop réservé dans tes

pports avec l'ami qui te chérit.

BP.CTCS.

Cassius, tu te trompes; si de sombres nuages voilent mon front, le mécontentement empreint sur mon visage csi dirigé contre moi seul. Depuis quelque temps, je suis tourmenté par une lutte

de sentimens contraires, par des idées qui ne concernent que moi; tout cela a pu altérer mes manières; mais que mes amis, parmi lesquels je te compte, Cassius, ne s'en affligent pas ; qu'ils se disent, pour expliquer ma négligence, que le pauvre Brutus, en guerre avec lui-même, oublie de témoigner à ses amis l'afl'ection qu'il leur porte.

CAssms.

Je me suis donc bien mépris, Brutus, sur la nature de tes sentimens; cette erreur est cause que j'ai renfermé en moi -même des pensées d'une haute importance, de graves méditations. Dismoi, Brutus, peux-tu voir ton visage?

BRCTCS.

Non, Cassius ; l'œil ne peut se voir lui-même que lorsque un autre objet le réfléchit.

CASSICS.

C'est juste; on déplore amèrement, Brutus, que tu n'aies pas un miroir qui réfléchisse à tes yeux ton mérite ignoré de toi-même, et dans lequel tu puisses contempler ton image. J'ai entendu les hommes les plus considérables de Rome, après l'immortel César, parler de Brutus, et gémissant so'js le joug qui nous opprime, souhaiter que le noble Brutus eût des yeux.

BRBTCS.

Dans quels périls veux-tu m'entralner, Cassius, en m'excitant à chercher en moi-même ce quin'j est pas?

CASSICS.

Entends-moi donc, Brutus; et puisque tu ne peux te voir toi-même sans un réflecteur, je serai ton miroir; je veux, sans flatterie, le montrer dans toi ce que tu n'y as point vu encore; et ne te défie pas de moi, mon cher Brutus. Si je n'étais qu'un bouffon vulgaire, si j'avais l'habitude de prodiguer au premier venu If-s protestations de mon amitié banale; si tu me connaissais pour l'un de ces hommes qui vous accablent de caresses, vous embrassent à vous étouffer, et vous quittent pour vous calomnier; si j'étais de ces gens qui font profession de figurer dans tous les banquets, alors tu pourrais te défier de moi.

Oq totend an bruit de fanfares et d'acclamations.

BRtTHS.

Que signifient ces acclamations? Je crains que le peuple ne choisisse César pour son roi.

CASSICS.

Tu le crains? Je dois en conclure que tu ne le voudrais pas?

BRUTUS

Je ne le voudrais pas, Cassius, et cependant j'aime sincèrement César. — Mais pourquoi me retiens-tu si long-temps ici? qu'as-tu à me communiquer? Si c'est quelque chose qui intéresse le bien général, place devant moi d'un c6té la gloire, de l'autre la mort, je les regarderai l'une et l'autre avec calme. Car, que les dieux me soient en aide comme il est vrai que j'aime la gloire plus que je ne crains U mort.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

cassius.

Je connais en toi celte vertu, Brutus, comme je connais les traits Je ton visage. Eii bien, c'est de gloire que je veux le parler. Je ue saurais dire ce qtie toi et les autres hommes vous pensez de cette vie ; mais en ce qui me concerne, j'aimerais autant n'être pas, que de vivre pour craindre une créature qui n'est pas plus que moi. Je suis né aussi libre que César ; toi, de même : nous avons été nourris aussi sainement que lui, et tous deu\> nous pouvons aussi bien que lui soutenir la rigueur des hivers. Un jour d'orage, où le Tibre courroucé assiégeait ses rives. César me dit : « Oserais-tu , Cassius, t'êlancer avec moi dans ces flots irrités et nager jusqu'à tel endroit?» Il avait à peine articulé ces mots, que tout habillé je plongeai dans le fleuve, en le sommant de'me suivre : ce qu'il fit en effet. Le torrent mugissait; luttant contre lui d'un bras nerveux, et rejetant des deux côtés les vagues en fureur, nous nageâmes en rivalisant de force et d'intrépidité; mais, avant que nous eussions atteint le but marqué, César me cria : o Viens à mon secours, Cassius , ou je me noie. « Comme autrefois Ënée , notre glorieux ancêtre, emporta le vieil Anchise sur ses épaules, el l'arracha aux flammes du Troie, de même j'arrachai aux flots du Tibre César épuisé; et aujourd'hui cet homme est devenu un Dieu; et Cassius n'est qu'une chétive créature, et il faut qu'il s'incline humblement, s'il arrive à César de lui faire en passant un léger signe de tête. Fendant qa'il était en Espagne, il eut la fièvre : quand une attaque Je prenait, je remarquai qu'il tremblait : oui, rien n'est plus vrai, ce Dieu tremblait. Ses lèvres pusillanimes avaient perdu leur couleur; ces yeux dont le regard tient le monde en crainte, étaient devenus ternes. Je l'entendis gémir; et cette voix que les Romains n'écoutent qu'avec respect, et dont ils inscrivent les paroles dans leurs annales, — elle criait, comme eût pu faire une jeune fille malade : a Titinius , donne-moi à boire. » Dieux, je m'étonne qu'un mortel si débile ait pris un tel essor dans la lice du monde, et seul ait remporté la palme.

Fanfares, acclamations.

BRUTUS

Encore une acclamation I ces applaudissemensy sans doute , sont provoqués par de nouveaux honneurs décernés 2t César.

CASSIUS

C'est un géant qui enjambe eu deux pas cet étroit univers; nous autres, mortels chétifs, nous marclions entre ses jambes colossales el promenons autour de nous uu timide regard pour trouver une tombe ignominieuse. Il est des momens oii un hommo est maître de sa destinée. Si nous ne sommes que d'obscurs subalternes, mon cher Brutus, la faute en est à nous, et non a notre étoile. Brutus 1 César! qu'y a-t-il dans ce César? En quoi ce uum sonue-t-il mieax que le tien?

Écris-les tous deux; le tien est un nom tout aussi beau : prononce-les; il c>t tout aussi sonore: pèse-les; leur poids est égal ; si lu t'en sers pour évoquer les esprits, le nom de Brutus sera aussi puissant que celui de César. ( Les acclamations recommencent.) Au nom de tous les dieux, de quels alimens se nourrit donc ce César, pour être devenu si grand? Quelle honte pour notre époque ! Rome, tu as perdu la race des nobles courages! Quelle est, depuis le déluge universel, la génération qui n'a eu qu'un seul homme dont elle pût s'enorgueillir? Jusqu'à ce jour, quand a-t-on pu dire, en parlant de Rome, que dans sa vaste enceinte elle ne contenait qu'un homme? C'est pour le coup que nous pouvons appeler Rome un désert , puisque un seul homme l'habite. 0 ! loi et moi, nous avons entendu dire à nos pères qa'il y avait autrefois un Brutus" qui eût autant aimé voir le démon éternel trôner dans Rome que d'y souffrir un roi.

BRUTUS

Que tu m'aimes, c'est ce dont je ne doute point. Ce à quoi tu voudrais m'amener, je le devine en partie : je te communiquerai plus tard < tque je pense sur ce sujet et sur l'état actuel des affaires. Pour le moment, je te supplie au m. m de l'amitié de ne point m'en parler davantage. Je réfléchirai à ce que tu m'as dit; ce que lu as à me dire, je l'écouterai avec attention; et je ménagerai un moment convenable où nous pourrons traiter ces importantes matières. Jusque là , mon noble ami, retiens bien ceci. Brutusaimcraii mieux n'être qu'un villageois que de se dire enfant de Rome aux dures conditions que les événemeus se préparent à nous imposer.

CASSIUS

Je suis charmé que mes faibles paroles aient g-, fait jaillir de l'ame de Brutus cette noble étincelle.

Revient CÉSAR et son Cortège.

BRUTUS

Les jeux sont terminés, et César est dé retour.

CASSIUS

Quand ils vont passer près de nous, tire Casca par la manche; et dans sa brusque Iranchise il te racontera ce qui s'est passé aujourd'hui de remarquable.

BRUTUS

Je le ferai: — mais, Cassius, la colère est peinte sur le front de César, et tous ceux qui l'accompagnent ont l'air humilié et confus; les joues de Calphurnia sont paies; Cicéron a le visage irrité, et ses yeux flamboient comme nous l'avons souvent vu dans les débats du Capitole quand il arrive à quelque sénateur de le contredire.

CASSIUS

Casca nous dira de quoi il est question.

• Lucius Junius Brutus , qui expulsa les Tarquiu. (Note du traducteur.)

JULES CESAH.

Antoine !

ANTOINE

César !

CÉSAR

Je veux avoir auprès de moi des hommes gras, légers de cervelle , et qui dorment la nuit : ce Cassius a un aspect de maigreur et un air décharné; il pense trop! ces bommcs-là sont dangereux.

ANTOINE

Ne le crains pas , César ; il n-'est pas dangereux; c'est un noble Romain bien intentionné.

CÉSAR

Je voudrais qu'il fût plus gras , mais je ne le crains pas. Cependant si j'étais susceptible de crainte, de tous les hommes, celui que j'éviterais avec le plus de soin, ce serait ce maigre Cassius; il lit beaucoup, il est grand observateur, et il pénètre la pensée des hommes à travers leurs actes ; il n'a pas comme toi le goût des spectacles et des jeux ; il n'aime pas la musique ; rarement il sourit ; et quand cela lui arrive , il a l'air de se moquer de lui-même et de se prendre en pitié d'avoir pu se laisser aller à une telle faiblesse. Ces hommes-là n'ont jamais de repos tant qu'ils voient quelqu'un au-dessus d'eux, et c'est ce qui en fait des hommes dangereux. Je te dis ce qui est à craindre plutôt que ce que je crains; car je suis toujours César. Place-toi à ma droite , car j'ai cette oreille dure, et dis-moi franchement ce que tu penses de lui.

César et son cortège s' éloignent ; CASCA demeure.

CASCA

Vous m'avez tiré par mon manteau ; voulezvous mo parler}

BROTCS.

Oui, Oasca; dites-nous ce qui est arrivé aujourd'hui, que César a l'air si mécontent?

CASCA

Est-ce que vous n'étiez pas avec lui ?

BBUTUS.

Si j'y avais, été je ne demanderais pas à Casca ce qui s'est passé.

CASCA

On lui a offert une couronne et il l'a écartée avec la main; et alors le peuple a poussé de grands cris.

BRDTUS.

Pourquoi la seconde acclamation a-t-cllc eu lieu?

CASCA

Pour la même cause.

CASSIUS

11 y a eu trois acclamations; pourquoi la dernière ?

CASCA

Pour le même motif encore.

BRDTUS.

Est-ce quelacouroiinelui a étéolTcrlc Irois fnis?

Oui, et trois fois il l'a écartée, mais à chaque fois c'était d'une mauièiu plus molle; et à chaque refus, les cris de nos gens recommençaient.

CASSIDS.

Qui lui a offert la couronne?

CASCA

Antoine.

BROTCS.

Mon cher Casca, raconte-nous comment les choses se sont passées.

CASCA

Que je sois pendu si je puis vous le dire ; c'était une farce toute pure, j'y ai à peine pris garde. J'ai vu Marc Antoine lui offrir une couronne, et encore n'était-ce pas une couronne, mais quelque chose d'approchant ; comme je vous l'ai dit, il a refusé de la recevoir, quoique selon moi il eût grande envie de la prendre. Antoine la lui a offerte de nouveau; il l'a écartée une seconde fois; mais à mon sens ses doigts avaient grand' peine à s'en détacher; alors Antoine la lui a présentée une troisième fois; et pour la troisième fois il a refusé de la prendre ; à ce troisième refus, la foule a poussé des cris, a claqué des mains; des milliers de bonnets gras ont volé en l'air; et de toutes ces bouches tant de miasmes malsains se sont exhalés, que César a failli en être suffoqué; il a perdu connaissance et est tombé par terre , pendant que moi, je n'osais rire, de crainte d'ouvrir les lèvres et d'aspirer le mauvais air.

CASSIVS.

Doucement, jevousprie. Quoi 1 César s'est évanoui?

CASCA

Il est tombé au milieu de la place, la bouche écumante et sans voix.

BRUTUS

Cela ne m'étonne pas; il est sujet au mal caduc.

CASSIUS

Non, ce n'est pas César ; c'est vous et moi, c'est l'honnête Casca, c'est nous qui, grâce à notre faiblesse, avons le mal caduc.

CASCA

Je ne sais pas ce que vous voulez dire; mais ce qu'il y a de certain, c'est que César est tombé. Si la canaille ne l'a pas tour à tour applaudi et sifUé selon que sa conduite lui plaisait ou lui déplaisait, comme elle en use à l'égard des acteurs sur la scène, je veux qu'on ne me croie jamais.

BRUTUS

Qu'a-t-il dit quand il est revenu à lui ?

CASCA

Avant de s'évanouir, ayant vu la foule stupidc témoigner sa joie de ce qu'il refusait lacouronnc, il aentr'ouvertsatuniqucctaprcsenté sa poitrine à leurs coups. — Si j'avais été l'un des artisans qui se trouvaient l.i, je l'aurais pris au mot, ou je consens à descendre aux enfers de compagnie avec ces drôles ; il est dojic tombé. Quand il est revenu :\ lui, il a déclare que s'il avait l'ait ou dit

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