‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 569 sur 633 · I.iii*mênie · texte numérisé non relu

I.iii*mênie

FRANCISCO

Vous êtes poncluel.

BEKNARDO.

Minuit vient de sonner; va te coucher, Francisco.

FRANCISCO

Je vous remercie de m'avoir relevé; il faituti froid piquant, et je ne me sens pas bien.

BERNARDO

Ta faction a-t-elle été paisible?

FRANCISCO

Je n'ai pas entendu une souris trotter.

BERMARDO.

Allons, bonne nuit; si tu rencontres Horatio et Marcellus, qui sont de garde avec moi, dis-leur de se dépécher.

Aniveni HORATIO ei HIARCELLUS.

FRANCISCO

Je crois que je les entends. — Halte-là 1 Qui

vive?

BORATIO.

Amis de ce pays.

HAKCELLUS.

Et sujets du roi de Danemarck.

FRANCISCO

lionne nuit.

UARCELLUS.

Adieu, brave soldat. Qui t'a relevé?

FRANCISCO

Bernardo a pris ma place Bonne nuit.

Francisco s'éloigne.

MARCELLUS

"Holà, Bernardo I

BERNARDO

N'est-ce pas Horatio que je vois?

HORATIO

Quelque chose qui lui ressemble.

BERNARDO

Sois le bien venu, Horatio; et toi aussi, mon cher Marcellus.

BORATIO.

lih bien, l'apparition est-elle revenue cette nuit?

BERNARDO

Je n'ai rien vu.

UARCELI.US.

Horatio dit que c'est l'effet de notre imagination, et il refuse de croire à la vision effrayante dont nous avons deux fois été témoins; je l'ai donc engagé à venir cette nuit partager notre garde, afin que si le fantôme se montre encore, il puisse confirmer le témoignage de nos yeux etiui adresser la parole.

HORATIO

Bah I bah I il ne paraîtra pas.

BERNARDO

Asseyons-nous un instant, pondant que nous

allons de nouveau faire entendre à ion oreille, si étrangement incrédule, le récit de ce que nous avons vu deux nuits consécutives.

HORATIO

Volontiers; asseyons-nous, et laissons parler Bernardo.

BERNARDO

La nuit dernière, à l'heure où celte étoile que vous voyez à l'occident du pôle, avait décrit son tour et venait illuminer cette partie du ciel où maintenant elle brille, Marcellus et moi, au moment où la cloche sonnait une heure, —

UARCELLUS.

Paix! tais-toi! regarde, le voilà qui revient I Arrive VOMBKE.

BERNARDO

Il ressemble au roi défunt.

HAKCELLUS.

Toi qui as étudié, parle-lui, Horatio.

BERNARDO

N'est-il pas vrai qu'il ressemble au roiîobservele bien, Horatio.

BORATIO.

La ressemblance est frappante : — la surprise et l'effroi me rendent immobiles.

BERNARDO

Il semble attendre qu'on lui parle.

MARCELLUS

Parle-lui, Horatio.

BORATIO.

Qui es-tu toi, qui, à cette heure de la nuit, usurpes la forme majestueuse et guerrière sous laquelle se montrait le défunt roi de Danemarck? au nom du ciel, parle, je te l'ordonne.

MARCELLUS

Il paraît mécontent.

BERNARDO

Le voilà qui s'éloigne d'un pas lent et grave.

BORATIO.

Arrête; parle, parle ; je te somme de parler. L'Ombre s'éloigne.

MARCELLUS

Il est parti sans vouloir nous répondre.

BERNARDO

Eh bien, Horatio, le voilà tremblant et pâle; n'y a-t-il pas là quelque chose de plus qu'une erreur de l'imagination ? Qu'on dis-tu?

HORATIO

Par le Dieu du ciel, je ne le croirais pas, sans le témoignage positif et irrécusable de mes propres yeux.

MARCELLUS

Ne rcsscmble-t-il pas au roii

HORATIO

Comme tu te ressembles à loi-méme; c'était là l'armure qu'il portait quand il combattit l'am* ',

HAMLET

Ditieux Norwégien; il avait cei air menaçant, le jour où, au milieu d'une discussion violente, il frappa dans ton traîneau le guerrier polonais et retendit mort sur la glace. C'est étrange.

MARCELLL'S.

C'est ainsi que déjà deux fois, à celte heure silencieuse de la nuit, il a passé devant notre poste avec une démarclie grave et martiale.

BOBATIO.

Dans quel dessein, je l'ignore; mais, dans mon opinion, cela présage à l'état quelque étrange explosion.

UARCELLCS.

Eh bien, asseyons-nous, et que celui d'entre vous qui le sait, me dise pourquoi ces gardes \igilanles et rigoureuses don ton fatigue chaque nuit les sujets de ce royaume; pourquoi cette fonte journalière de canonsdebronze, et cesachatsd'armesetde munitions faits à l'étranger; pourquoi dans les chantiers maritimes cesurcroit d'ouvrier» dont le travail ne distingue plus le dimanche du reste de la semaine ; pourquoi cette activité incessante qui fait partager à la nuit les fatigues du jour. Que se préparet-il? qui de vous peut me le dire?

HORATIO

Je le puis, du moins d'après les bruits qui couseol. Notre dernier roi, dont l'image vient toutà-l'heure de nous apparaître, fut, comme vous le savez, appelé en champ clos par Fortinbras de Nornège, qu'un jaloux orgueil avait poussé à cet acte; dans ce combat, notre vaillant Hamiet, tel il était réputé de ce côté de la tombe, tua Fortinbras. Or, en vertu d'un acte authentique, sanctionné par les lois et la thevalerie, si Fortinbras succombait, toutes les terres dont il était possesseur devaient appartenir au vainqueur; de son côté, notre roi avait souscrit un engagement semblable; et daiisie cas où il aurait été vaincu, une égale portion de territoire devait échoir en partagea Fortinbras. Ainsi, en vertu de cette convention réciproque, la succession du vaincu revenait de droit à Hamiet. Cependant, le jeune Fortinbras, bouillant et sans expérience, a rassemblé çà et là, et à la bâte, sur les frontières de la Norwége, une troupe d'aventuriers résolus, prêts, pour avoir du pain, à servir toute entreprise hardie; or, son projet, comme notre gouvernement en est informé, n'est autre que de reprendre à main armée et à force ouverte les terres que son père a perdues: \uila, selon moi, la cause principale des préparatifs qui se font, des gardes qu'on nous oblige à monter, et de cette activité tumultueuse qu'on remarque dans le pays.

behnardo.

Je pense que tout cela n'a pas d'autre cause; ceci nous explique pourquoi nous voyons devant nos postes apparaître toute armée, et dans sa niajestéimposante, l'ombre du roi, qui fut, et qui e»t encore l'occasiou de cette guerre.

BORATIO.

iVest un fétu jeté dans l'œil de l'intelligence lour en troubler la vue. Aux jours les plus glo-

rieux et les plus Oorissans de Rome, un peu avant que tombât le grand Jules, les tombeaux s'ouvrirent, et les morts couverts de leurs suaires errèrent dans les rues de Rome en poussant des cris aigus; on vit des étoiles laisser derrière elles une longue traînée de feu; il plut du sang, des signes désastreux apparurent dans le soleil, et l'astre humide qui tient sous son influence l'empire de Neptune,s'éclipsa au point de faire croire au dernier jour du monde. Ces mémos signes précurseurs d'évéoemens terribles, avant-coureurs des destinées, prélude des grandes catastrophes, le ciel et la terre les ont fait apparaître à nos climats et aux yeux de nos compatriotes.

L'OuBKE revient.

BORATio, cominuani .

Mais silence! tenez, le voilà qui revieutf je vais l'interpeller, dùt-il me foudroyer. — Arrête, illusion ! si tu as l'usage de la voix, si tu peux ar-. ticulerdes sons, parle-moi ; s'il est quelque bonne action dont l'accomplissement puisse te soulager et être utile à mon salut, parle-moi ; si tu es instruit de quelque malheur qui menace ton pavs, et que peut-être en le connaissant d'avance on pourrait éviter, oh ; parie ! ou si, de ton vivant, tu as caché danslesentraillesdelaterredes trésors mal acquis, etc'est souvent pour cela, dit-on, qu'on vous voit, vous autres esprits, errer après la mort, dis-lemoi. — (Le coq chaule.) — Arrête, et parle. — Barre-lui le passage, Marcellus.

MARCBtLIIS.

Le frapperai-je de ma pertuisane?

HORATIO

Frappe, s'il ne veut pas s'arrêter.

BER>ARDO.

Par ici.

Par là.

L'Ombre s'éloigne.

HARCELLUS.

Il est parti: il a un air si majestueux ! Nous avons tort de lui faire ces démonstrations violentes; car il est invulnérable comme l'air, et nos coups ne sont que le ridicule effort d'une colère impuissante.

BERMaRDO.

Il allait parler quand le coq a chanté,

aORATlO.

Etalorsil a tressaillicomme un coupable qu'une sommation subite vient effrayer. J ai oui dire que le coq, qui est le clairon de l'Aurore, de sa voix sonore et pénétraute éveille le dieu du jour, et qu'à ce signal, tous les esprits erraosdans la mer, dans le feu, dans la terre ou dans l'air, se hâtent de regagner leurs domaines respectifs; ce qui vient de se passer le prouve.

MARCELLUS

H a disparu au chant du coq. Quelques-uns disent

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

qu'aux approches du jour où l'on célèbre la nativité de notre Sauveur, le héraut du malin chante toute la nuit sans interruption; et on prétend qu'alors aucun esprit n'ose se mettre en campagne; les nuits sont salubres, nulle étoile n'exerce de maligne influence, nul maléfice neprend, nulle sorcière n'a le pouvoir de charmer, tant celte époque est bénie et sous l'empire d'une grâce céleste.

nORATJO.

C'est aussi ce que j'ai ouï dire, et j'en crois quelque chose. Mais voilà qu'à l'orient, là-bas, sur la colline, le Malin, vêtu de son manteau de pourpre, s'avance à travers la rosée. Terminons ici notre garde, et, si vous m'en croyez, allons rapporter au jeune Hamlet ce que nous avons vu celte nuit; car, sur ma vie, cet esprit, muet pour nous, lui parlera. Approuvez-vous cette confidence, que notre affection et notre devoir nous orescrivent?

UABCELLUS.

Allons-y de ce pas ; je sais où nous le trouverons, et pourrons lui parler à notre aise.

Ilss'éloisneot.

perdu par son père, et légalement acquis à noire vaillant frère: — voilà pour ce qui le concerne. Venons maintenant à nous et à l'objet de cette J| réunion. Cet objet, le voici. Par les présentes, nous écrivons au roi de Norwège, onde du jeune Fortinbras, qui, infirme et ablé, connaît à peine les projets de son neveu ; nous lui demandons d'arrêter celte entreprise; car c'est parmi ses sujets quese font les levées d'hommes et les enrôlemens: nous vous chargeons, vous, Cornélius, et vous, Voliimand, de porter nos salutations au vieux monarque de Norwège , et notre volonté est , que dans vos négociations avec le roi vous vous conformiez aux instructions détaillées ci -jointes. Adieu, it par votre célérité prouvez-nous votre dévouement.

COBNÊLIDS et VOLTIUAMD.

En ceci comme en toute chose, nous vous témoignerons notre obéissance.

LE BOI

Nous n'en doutons pas. Nous vous disons un cordial adieu.

VoLTiMAND et CoiiNÉLius sorlenf.

Page 1